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Full text of "Oeuvres complètes;"

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ŒUVRES COMPLÈTES 

TROUVÈRE DU XIII^ SIÈCLE 



ŒUVRES COMPLÈTES 




TROUVÈRE DU XIIP SIÈCLE, 
Q^ecueilîies et mises au jour pour la première fois, 

PAR 

Q4CH1LLE JUBIV^AL, 

EX -PROFESSEUR DE FACULTÉ, ANCIEN DEPUTE. 

NOUVELLE ÉDITION, 
revue et corrigée. 



TOME PREMIER. 




PARIS, 

Adolphe DELAHAYS, libraire-éditeur, 
6, rue Casimir-Delavigne. 



notice sur Butfbeuf 



ARMi les nombreux poètes qui, 
grâce à leurs compositions sati- 
riques ou joyeuses, amenèrent 
durant le xiii^ siècle la langue 
d'oil à son point culminant de perfection et 
de progrès, celui dont le nom a été jus- 
qu^ici le plus généralement répété avec 
éloges et dont il importait de mettre au 
jour, préférablement à celles de tout autre, 
les œuvres, restées depuis six cents ans 
manuscrites, — celui-là, disons-nous, est 
sans contredit le trouvère Rutebeuf . 

Contemporain de ce prince dont la fer- 
vente piété précipita les barons chrétiens 




vi Notice SUR Rutebeuf. 

contre les sectateurs de Mahomet, — tenant 
au peuple par sa naissance, aux lettrés par 
son esprit, à la cour par sa profession, — 
ayant assisté, sans y prendre part, il est 
vrai , à de grands événements politiques , 
mais ayant, par ses poésies, coopéré d'une 
manière active au notable mouvement lit- 
itéraire du xiif siècle, ainsi qu*'aux grandes 
luttes de l'Université et des ordres reli- 
.gieux,, ce poè'te offre dans ses écrits le reflet 
curieuix et exact des préjugés, des passions, 
du langage , des connaissances de son 
époqtue. 

Pourtant il n'en est point peut-être sur 
lequel Thistoire soit restée plus muette, car 
mû de ses contemporains , poètes ou chro- 
niqueurs, ne nous a transmis son nom. Ce 
fait est d'autant plus singulier que les 
trouvères des xif et xof siècles se nomment 
entre eux à chaque instant et se font des 
envois réciproques de leurs poésies ; mais 
ce qui n'est pas moins bizarre , c'est que 
Rutebeuf ne cite aucun des poètes de cette 



Notice su h K v t e b e ut. vu 

époque. Etait-ce jalousie ? La division ré- 
gnait-elle alors comme aujourd%ui parmi 
ceux qui cultivaient les lettres ? Nous Pigno- 
roîîs ; mais nous devions faire remarquer 
le silence réciproque de notre trouvère et de 
ses rivaux. 

J'irai plus loin même. 

Rutebeuf était-il bien le nom de notre 
poëte? N'était-ce pas plutôt un surnom, un 
nom de guerre ? Je serais assez porté à le 
croire, et l'absence de tout prénom ou nom 
de baptême (c'était Pusage alors, encore 
plus qu'aujourd^hui, d'en donner et de s'en 
servir), semblerait un indice favorable âma 
supposition. Le silence de notre poëte à ce 
sujet est d'autant plus inexplicable , s'il 
n'est point un parti pris , que Rutebeuf, 
ainsi qu^on le verra dans ses pièces elles- 
mêmes, joue à chaque instant sur son nom, 
qu^il fait venir de rtide et de bœuf^ de 
rudèce et de rude œuvre, etc. 

Voiîâ pour lui-même et pour ses contem- 
porains â propos de sa personnalité ; nnais 



Mji Notice sur Rutebeuf. 

il y a plus : c'est à peine si quelques érudits 
modernes ont essayé de rompre la chaîne 
de l'injuste oubli qui pesait sur ses œuvres; 
encore se sont-ils montrés presque tous 
inexacts ou trop sévères. Le premier d'entre 
eux , Fauchet , dans son Or^igine de la 
langue et poésie françoises (Paris, au 
logis de Robert Estienne, i58i ), fait finir 
beaucoup trop tard la vie de Rutebeuf. 
Voici ce qu'il dit de notre poëte : 
« Rutebeuf fut un ménestrel , duquel on 
trouveplusieurs fabliaux (c'est-à-dire contes 
de plaisir et nouvelles) , my s en ryme : et 
encore des plaintes de la terre sainte, 
adressées au roy S. Louis, au comte de 
Poitiers et à la noblesse de France : pour 
secourir messire Geoffroy de Sargines , 
vaillant chevalier qui la défendoit à son 
pouvoir. La plainte d'Anceau de Lisle est 
aussi du dit Rutebeuf. Il a fait en vers la 
vie de S. Elisabet de Turinge qu'il présenta 
à Isabel Roynede Navarre. Il semble qu'il 
a aussi faict le dit des ordres de Paris. 



Notice sur Rutebeuf. ix 

C'est luy (à mon advis) quy a fait le fabliau 
du Clerc et de la Ddme qui voloit voler, 

(c Rutebeuf a vescu longuement et le 
plus sous le règne deSainct-Louys. Toute- 
fois par une de ses œuvres , il semble qu'il 
soit venu jusques à Tan 1 3 1 o. » 

Telle est la première mention que nous 
trouvons de Rutebeuf. Elle contient plu- 
sieurs erreurs. En premier lieu, Rutebeuf 
ne présenta pas la Vie de sainte Elisabeth 
à la reine Isabelle de Navarre, il la composa 
seulement pour elle. On peut s'en assurer à 
la fin de cette pièce dans la présente édition. 
En second lieu, le fabliau du Clerc et de la 
Dame qui voloit voler, dont Fauchet dit 
avec raison : « Je ne fay doute que ce fabel 
n'ait donné occasion à Boccace de faire la 

nouvelle de la ix^ journée de son Décamé- 
ron^ » n'est pas de Rutebeuf. Aucune des 
œuvres de notre trouvère ne donne à penser 
qu'il a vécu aussi longtemps que le conjec- 
ture Fauchet; du moins ne rencontre-t-on , 
dans ses poésies, aucune circonstance qui 



X 



Notice sur Rutebeuf. 



autorise à fixer, même approximativement, 
la date qu'on indique, les allusions les plus 
rapprochées de nous, faites par Rutebeuf, 
s'arrêtant à 1285. 

Legrand d'Aussy suit les errements de 
Fauchet sans savoir pourquoi ; çà et là , il 
traite tantôt trop bien, tantôt trop mal 
notre poëte. Barbazan €t Méon, dans leurs 
recueils , rapportent diverses pièces de Ru- 
tebeuf sans dire un mot de Pauteur. 

Marie-Joseph Chénier, dans une de ses 
leçons prononcée en \ 806 à P Athénée ( le- 
çon sur les Fabliaux français) , parle ainsi 
de Rutebeuf : « P>ji mi les auteurs de nos 
vieux fabliaux, Rutebeuf est le meilleur, 
sans contredit. Ce fut à la fin du règne de 
Louis IX qu'il écrivit ses premiers ouvra- 
ges. Il mourut, comme Jean de Meung, 
la dixième année du xiv"" siècle. » Où Ché- 
nier prend-il les éléments de cette affirma- 
, tion ? — Dans Fauchet , sans aucun doute; 
€t celui-ci , nous venons de le voir, n'^indi- 
que aucune source. 



Notice sur Rutebeuf. 



XI 



Roquefort, dans son livre intitulé : De 
l'État de la poésie française an xif et 
xnf siècles , attribue à notre trouvère deux 
pièces qui ne lui appartiennent pas [Le Dit 
des Tabureors et la fable de l'Asne et du 
Chien) ^ et 5 dans la table alphabétique pla- 
cée à la fin de son Glossaire de la langue 
romane^ il ajoute à Terreur que constituent 
Popinion de Fauchet et celle de Legrand 
d''Aussy sur la mort de Rutebeuf, une 
erreur encore plus grande en disant que 
Rutebeuf /i//^ exilé pour avoir composé 
une satire contre la prétendue paupreté 
évangélique des moines. Ces inexactitudes 
de Roquefort sont d'autant plus surpre- 
nantes quil cite comme autorités le Ms. 
7218 et la page 55 du tome m de Barba- 
zan. Or, précisément le Ms. 7218 où les 
poésies de notre trouvère sont réumes en 
corps, ne range point parmi elles les pièces 
en question^ et Barbazan garde le silence 
relativement à Tauteur de la fable qu'il 
rapporte. Une des preuves que la Dame 



XII 



Notice sur Rutebeuf. 



qui voulait voler n'est point de Rutebeuf, 
c'est que , dans son remarquable Discours 
sur Vétat des lettres au xiif siècle (t. xvi 
de VHistoire littéraire de la France) , 
Daunou * s'exprime brièvement sur Rute- 
beuf, et ne cite pas ce fabliau parmi les 
contes qui lui sont dus. M. Paulin Paris 
garde la même réserve dans son travail sur 
Rutebeuf, tome xx du même recueil. Quant 
à l'exil dont Roquefort gratifie notre spi- 
rituel et malin rimeur, il le confond avec 
celui du grave théologien Guillaume de 
Saint- Amour. Cet exil que notre poëte 
chanta, mais qu'il ne subit pas, lui fournit 
du moins l'occasion de se livrer à un acte 
de courage qui rappelle, d'une manière 
plus désintéressée et plus énergique, celui 
de La Fontaine à propos de Fouquet : 
« Pleurez, Nymphes de Vaux, etc. » 
Le savant auteur du discours Sur 

I. Voici les paroles de Daunou : « Les quinze der- 
nières années du xiii® siècle nous fournissent, parmi 
les conteurs français, Haisiaux , Jean de Boves et 
Rutebeuf. 



Notice sur Rutereuf. xiii 

Vétat 'des lettres ' en France au xiiie siècle 
{voyez tome xvi de V Histoire littéraire)^ 
prolonge également la vie de Rutebeuf, 
— allégation que rien ne justifie, — jus- 
qu'au commencement du xiv® siècle, et se 
fondant, il est à croire, sur les assertions de 
Roquefort , il augmente un peu comme 
lui le bagage littéraire de notre poëte en 
lui accordant la paternité du Dit des Tabii- 
reors^. Enfin, un des plus spirituels collè- 
gues de Daunou , M.Paulin Paris, conser- 
vateur honoraire à la Bibliothèque nationale 
et ancien professeur au Collège de France , 
commence le travail spécial qu'il a consacré 
en 1842 à notre trouvère, dans le tome xx 
àtV Histoire littéraire de la France^ par 
ces paroles , que nous nous plaisons à ré- 
péter : « Le poëte dont nous allons nous 
occuper, ne doit rien, jusqu'à présent, 
aux écrits de ses contemporains. Bien 
que plusieurs de ses compositions aient 

I. J'ai imprimé cette pièce dans mon recueil intitulé: 
Jongleurs et Trouvères. 



XIV Notice sur Rutebeui, 

été maintes fois reproduites dans les com- 
pilations du kiy"" et même du xv* siècle, 
on ne voit pas que nul auteur de ces temps- 
là ait prononcé son nom , ait cité quelque 
trait de sa vie , ou même une seule fois lui 
ait fait honneur de ses propres ouvrages. 
Si quelque part, ailleurs que dans ses vers ^ 
on trouve une allusion dont on puisse lui 
rapporter Pintention , elle est tellement va- 
gue qu'il serait impossible de le reconnaî- 
tre , en l'absence des productions qui l'ont 
inspirée. Ainsi Rutebeuf ne vit que dans 
ses vers; seul il nous a quelquefois entre- 
tenus de lui-même, et c'est dans le génie 
de ses ouvrages , dans leur caractère 
souvent contradictoire, que nous cher- 
cherons tout ce qu'il nous est permis de 
dire et de sa propre histoire et des habitu- 
des da son esprit. Rutebeuf fut un des 
trouvères les plus féconds du grand siècle j 
des trouvères , et si tant de précieuses com- 
positions ne font pas disparaître l'obscurité 
qui recouvre sa vie, du moins leur devra- 



Notice sur Ruteb£uf.. ^ x\r 

t-on de mieux bous apprendre quelles 
étaient, en général, la position et les res- 
sources de tous ceux qui, dans ce temp^^ 
faisaient de la poésie métier et profeswsion 
ouverte. » 

C'est aussi le sentiment qu'avant M. Pau- 
lin Paris nous exprimions nous-même, 
dans la préface de notre première édition 
de Rutebeuf , lorsque nous disions : 

« Heureusement,, grâce à quelques pièces 
composées par lui touchant diverses cir- 
constances de sa vie^ — grâce à une étude 
approfondie de se.^ œuvres^ — et aussi au 
rapprochement de quelques détails jetés çà 
et là comme au hasard dans les pièces sor- 
ties de sa plume , nous croyons pouvoir 
esquisser assez fidèlement la physionomie^ 
j'allais presque dire la biographie de Rute- 
beuf. Qu'on ne s'attende pas néanmoins à 
trouver dans nos paroles le récit des actions 
du vieux rimeur : ses vers ne nous appren- 
nent rien à cet égard , ce qui est fâcheux ^ 
car nous n^eussions pas manqué d'y relever 



- Notice sur Rutebeuf. 

quelques particularités curieuses pour This- 
toire des mœurs; mais on verra du moins, 
par ce que nous extrairons de Rutebeuf 
lui-même , quel genre d^existence il amené, 
quels étaient ses protecteurs , ses ennemis, 
ses opinions, ses vices. » 

J'arrive maintenant à la vie en même 
temps conjecturale et réelle de notre poète. 

Rutebeuf , ou plutôt Rutebuef^ ou en- 
core Rustebuef^ et quelquefois Rustebués , 
Rudebués , comme on trouve dans les ma- 
nuscrits , était , selon toute probabilité , natif 
de Paris. Daunou, dans son Discours sur 
Vétat des lettres aih xni^ siècle ^ t. xvi de 
V Histoire littéraire^ page 210, dit à ce 
sujet : « La Picardie et les autres provinces 
septentrionales étaient alors les plus fertiles 
en versificateurs doués de quelque talent. 
Toutefois, on ne connaît pas très-bien la 
patrie de Rutebeuf, qui est , sans contredit, 
Pun des plus habiles , et tout à fait « le meil- 
leur » selon Ghénier. Mais je n'en pense pas 
moins , malgré cette hésitation de Daunou , 



Notice sur Rutebeuf. 



XVII 



que Rutebeuf, bien qu'ail n'ait pas, ainsi qu« 
son confrère Villon , poussé la précaution 
et la singularité jusqu^à instruire la postérité 
du lieu de sa naissance dans une épitaphe , 
était venu au monde en la bonne ville 
de Paris et quMl y mourut ; du moins nous 
apprend-il par maint endroit de ses œuvres 
qu'il y habitait, et tout nous porte à croire 
qu'il Ta peu quittée. Une considération de 
quelque intérêt vient, d'ailleurs, confirmer 
cette croyance. Si Rutebeuf fût sorti d'une 
de nos provinces , on n'eût point manqué 
de trouver dans son langage des trace^de 
cette origine , et il eût employé tout naturel- 
lement, comme ont fait les trouvères arté- 
siens ou picards , un grand nombre de ter- 
mes propres au pays dans lequel il aurait 
été élevé. Eh bien ! cepoets, au contraire 
est partout ^an écrivain .puriste:; il parle la 
langue romane du centre ( celle dont on se 
servait à Paris), et l'on ne rencontre nulle 
part chez lui les lourdes temiinaisons nor- 
mandes ou les traînantes et tristes accen- 

RîJTEBEUF. T. b 



XVIII Notice sur Rutebeuf. 

tuations picardes. J'insiste d'autant plus 
sur ce point que c'est là une qualité rare, 
et que Paris, alors comme aujourd'hui, 
était pour la langue , ainsi que pour le 
reste , le foyer central du bon goût et du 
progrès. C'est ce que Pasquier a fort bien 
fait sentir en disant de Villehardouin qu'il 
a écrit non en naïf français ^ mais en r^^r- 
mage de son pays , et ce que confirme , par 
les vers suivants, Jean de Meung, l'auteur 
du Roman de la Rose : 

Si m'excuse de mon langage , 
Car ne suis pas 'de Paris. . . 
Mais me rapporte et compère 
Au parler que m'apprit ma mère. 

Feu Chabaille {Journal des Savants^ 
1839, pag. 43 et 280) a voulu néanmoins 
faire de Rutebeuf un Champenois , et il a 
fondé cette opinion : r sur ce que, dans 
une des leçons de Renart le Bestournê. il 
a cru distinguer « V orthographe de la pro- 
vince rémoise; » 2** sur ce que dans un 
passage de VHerberie Rutebeuf^ il est dit : 
« En cele Champaigne où je fus nez, etc.; « 



Notice sur Rutebeuf. xix 

mais, comme le fait très bien observer 
M. Paulin Paris, ily a trois manuscrits prin- 
cipaux des ouvrages de Rutebeuf, et ces 
manuscrits présentent non pas trois diffé- 
rents dialectes, mais trois preuves d'une 
variété d'accentuation dans le langage des 
copistes. Que peut-on conclure de là ? 

Quant à Tappui que Ghabaille croit 
trouver pour son second argument dans la 
phrase que nous avons citée du Dit de 
VHerberie^ il ne paraît pas plus solide à 
M. Paris que Targument tiré de Portho- 
graphe. 

En effet ^ les quelques mots sur lesquels 
il s'appuie , concluants peut-être ailleurs , 
ne signifient rien dans l'espèce. D'abord, 
le mot Champaigne ne peut, selon M. Pa- 
ris , offrir là où est placé d'autre sens que 
celui de campagne ou de grande vallée. Je 
crois que M. Paris se trompe; mais en ad- 
mettant même , et selon moi c'est la bonne 
leçon , que Rutebeuf ait réellement voulu 
parler de la province de Chatnpagne^ 



XX NOTICÉSUR RUTEBEUF. 

qu'importe la chose ? Le Dit de VHerberie 
B^'est pas une pièce sérieuse, mais une 
-œuvre bouflFonne. Il est d'un bout à Pautre 
une raillerie, une contre-vérité, parfois 
même une injure au bon goût et au bon 
sens, Rutebeuf, en outre, n'y parle pas en 
son nom, mais en celui d'un prétendu ou 
plutôt d'un véritable charlatan de place 
publique^ dont il s'amuse à nous retracer 
la plaisante allocution. S'ensuit-il qu'on 
doive lui appliquer à lui-même tous les 
traits, toutes les paroles qu'il prête à son 
burlesque héros? Évidemment non. Autre- 
ment nous serio^ obligé de prendre à la 
lettre et de mettre comme vraies au compte 
du trouvère^ toutes les excentricités que 
prononce le charlatan pour le sien. Ainsi, 
nous devrions croire que Rutebeuf ^^jc^i^^^' 
la mer, qu'il est allé en Marée, à Salerne, 
en Fouille, en Calabre, etc.^ ce que rien 
ne fait supposer éms ses poésies , et ce 
.<|u*ii Ti'a jamais prétendu, 

M. Paulin Paris , lui., est d^un autre 



Notice sur Rutebruf. /mé 

avis. Après, avoir dit que Botre poëte était 
né dam une famille et dam une prorince 
de France, qu^il ne nous a pas fait con- 
naître' et (p^il est même asse\ difficile de 
deviner, il ajoute : « Quant à nous, saos 
trancher une question que Ton n'a pas les 
moyens de résoudre, nous penchons à pla- 
cer la patrie de Rutebeuf dans le diocèse 
de Sens et non loin de la terre de Sargi- 
nés. C'est surtout en parlant des vers qu'il a 
consacrés à Geoffroi de Sargines q"ue nous 
pourrons revenir sur cette conjecture , et la 
présenter comme une des plus rn^aisem- 
blables. » 

En effet, pag-.yGr^du tomexx dQVHis- 
toire littéraire.^ après avoir cité quelques 
vers de Rutebeuf à F éloge du bon dtem- 
lier, M. Paulin Paris dit : « L^attention 
de Rutebeuf à rappeler les qualités privées 
et la courtoisie de Geoffroi de Sargines, 
atteste que le poëte avait été autrefois reçu 
dans sa familiarité. Or, la baronnie de 
Sargines ou Sergines était située près 



XXII Notice sur Rutebeuf. 

Sens, sur les limites de la Champagne et 
de la Bourgogne , et si Ton fait attention à 
ces vers, on pourra conjecturer que Pen- 
fance de Rutebeuf s'était écoulée dans le 
voisinage du château de Sargines; conjec- 
ture qui sera fortifiée encore par un mé- 
chant vers de la Griesche d'ejîé^ où ce jeu 
semble accusé d'avoir appauvri la Bourgo- 
gne. Qu'il nous soit donc permis de joindre 
ces rapprochements à ceux que Ton a déjà 
faits pour constater le véritable lieu de 
naissance de Rutebeuf. » 

Telles sont, in extenso^ les raisons que 
donne M. Paris. Je regrette bien vivement 
de n'être pas plus convaincu par elles qu'il 
ne l'a été lui-même par les arguments de 
Ghabaille. Je ne crois pas le moins du 
monde que Rutebeuf ait été reçu dans la 
familiarité de Geoffroi de Sargines. Au- 
trement, il faudrait le placer aussi dans 
celle de la reine de Navarre, du comte de 
Poitiers, du comte de Nevers et autres 
grands seigneurs qu'il chante. Quant à la 



Notice sur Rutebeuf. 



KXIII 



seconde conjecture, tirée de ce que Pen- 
fance de notre trouvère se serait écoulée 
près du château de Sargines, elle n^est pas 
plus solide que la première. Comme il en- 
tre, en ses diverses complaintes ^ sur les 
personnages dont il parle, dans les mêmes 
détails, à peu de chose près, que ceux 
qu'il donne sur Geofîroi de Sargines , on 
serait obligé, pour être logique, de dire 
que son enfance s'est successivement, ce 
qui n'est pas admissible, écoulée en Cham- 
pagne, en Poitou, en Languedoc, en Ni- 
vernais, etc. 

Ces conjectures de M. Paulin Paris sont 
certainement très spirituelles , mais comme 
je ne les trouve pas plus justifiées que celle 
qui est relative à la Bourgogne, je persiste 
dans mon allégation personnelle, et je sou- 
tiens — qui qu'en groigne — que Rutebeuf 
évàit purement et siinplement un Parisien , 
un fils des halles, comme Villon, Molière * 
et Boccace. 

Maintenant quelle profession exerçait 



XXIV Notice sur Rutebeuf. 

notre héros ? Hélas ! il était tr^ouvère , c'est- 
à-dire assez misérable. Il ne paraît pas^ du 
reste, avoir été vielleur ainsi .que Golin- 
Muset, — faiseur de tours ni montreur 
d'ours (voyez Le Dit des Deux Troveors) 
comme le furent quelques-uns de ses con- 
frères, si Ton s'en rapporte à des écri- 
vains faisant autorité en cette matière. Tel 
est Daunou , par exemple , qui a dit , 
tome XVI de VHistoire littéraire de la 
France » Les trouvères s'associaient pour 
partager le: travail de la composition de 
certaines pièces, ou bien les exercices de la 
déclamation, de la musique vocale et in- 
strumentale adaptée à quelques autres; car 
ils étaient d'ordinaire chantres et musi- 
ciens en même temps que poètes; et plu- 
sieurs-, puisqu'il faut Ta vouer;, exerçaient le 
métier de bateleurs : ils amusaient le pu- 
blic et quelquefois la populace, par des 
tours d'adresse autant que par les produc- 
tions de leur verve. Ils tenaient lieu de co- 
médiens, et il n'y avaitguère alors d'autres- 



NOTICË SUR RUTEBEUF. XXY 

spectacles que leurs déclamations, leurs 
chants et leurs jongleries. Les surnoms ou 
sobriquets qu'ils se donnaient mutuelle-^ 
ment, Brise-Tête, Brise-Barre, Tue- 
Bœuf^ Ronge-Foye^ Tourne-en-Fuite, 
etc., n'étaient pas propres à relever leur 
profession aux yeux des peuples. » 

Rutebeuf était un homme plus grave et 
un poëte plus sérieux. Son Herberie.^ spi-^ 
rituelle parade de carrefour et de place pu- 
blique, me semble avoir été composée 
plutôt comme modèle du genre que comme 
pièce à son usage personnel ; rien ne 
prouve qu'il la débitât lui-même , ni qu^il 
en fût venu à ce point d'abaissement de 
vendre sa poésie à deniers comptants sur le 
champ de foire du Lendict ou dans l'en- 
ceinte du grand marché des Champeaux. 
A la vérité , nous voyons par une de ses 
pièces [Le Dit de Chariot le Juif) qu'il se 
rendait aux noces , aux festins , pour con- 
tribuer probablement, comme les autres 
ménestrels, à leur éclat par ses vers, et 



xxvi Notice SUR Rut EBEu F. 

recevoir des présents en échange. Dans un 
passage de La Complainte Riitebeiif^ il 
nous apprend même que son cheval ( ce 
qui prouve au moins qu'il en avait un) s'est 
brisé la jambe à une lice; mais on remar- 
quera déjà que ces faits le mettent au-des- 
sus de la classe vulgaire des jongleurs, 
puisque dans une noce il ne s'adressait pas à 
un public de hasard, au public des rues, et 
qu'en se rendant aux tournois il y cherchait 
vraisemblablement, non la foule, comme 
les récitateurs de bas étage, mais les grands 
seigneurs, qui paraissent avoir composé, 
^i l'on peut s'exprimer ainsi, la plus grande 
partie de sa clientèle. Il faut, d'ailleurs, ob- 
server que VHef^berie Rîitebeuf tstla seule 
des pièces de notre trouvère qui semble 
réellement destinée à la populace. Quel- 
ques-unes de ses autres compositions, ses 
fabliaux , par exemple , sont parfois assez 
libres et souvent de mauvais goût; mais 
nulle part ils ne commencent, non plus 
que ses complaintes et ses pièces satiriques. 



Noticp: sur Rutebeuf. xxvii 

par une prière aux auditeurs de faire si- 
lence, de prêter l'oreille à ce qu'on va leur 
faire entendre, et jamais ils ne se terminent 
par une invocation à leur générosité , cho- 
ses qui forment pourtant le caractère spé- 
cial des compositions faites pour être débi- 
tées dans la rue ou dans les carrefours. 
Quant à ses pièces sur lui-même , elles sont 
adressées à certaines personnes seulement. 
L^une se termine par un envoi au comte de 
Poitiers; l'autre dut être remise entre les 
mains de saint Louis. En un mot, Rute- 
beuf n'est point, selon nous, un bateleur 
faisant collecte sur la place : c'est Villon 
baillant requeste à monseigneur de Bour- 
bon , Marot écrivant à François I". 

M. Paulin Paris, dans l'important tra- 
vail que nous avons déjà cité, est d'un au- 
tre avis : « Sans protection et sans moj^ens 
réguliers de fortune, Rutebeuf, dit-il, dut 
commencer par être jongleur. » 

Je ne saurais partager cette opinion. 

Il me répugne de ne voir dans l'homme 



XVIII Notice sur Rutebeuf. 

qui a su rencontrer de si chaleureuses in- 
spirations en faveur des croisades^ montrer 
tant d'énergie en défendant la cause de PUni- 
versité , qui était celle de la science , et dé- 
ployer tant de verve en attaquant les ad- 
versaires des écoles , seule espérance alors 
dfe la civilisation, un baladin se livrant à des 
tours de passe-passe , un bouffon contre- 
faisant Le singe. J'aime bien mieux, et 
cela ressort, pQ:ur moi, de l'ensemble de 
ses poésies ,, le mettre, au rang plus élevé 
de ces trouvères dont parle Joinville lors- 
qu'il rapporte que les grands seigneurs 
avaient des ménestrels à leur service;, qu'à 
la table même du roi ils récitaient leurs 
vers, chantaient leurs couplets, faisaient 
apporter leurs vielles api^ès mangier^ et 
que saint Louis attendait qu'ils eussent fini 
pour faire dire les grâces par les prêtres 
placés devant lui. Il est à croire que ces 
ménestrels ne ressemblaient point par leurs 
chants ou leurs récits aux jongleurs que 
Louis IX chassa de sa cour et même de 



Notice sur Rutebeuf. xxix 

sts États, vu qu'ils corrompaient les 
mœurs. 

Quoi qu'ail en soit , si Rutebeuf ne doit 
point être rangé parmi les poètes qui , sou^ 
saint Louis, occupaient le dernier degM de 
la mênestrandie ^ les plaintes qu'il fait de 
sa misère et ses lamentations touchantes 
sur sa pauvreté, prouvent assez que, moins 
heureux que son rival et contemporain 
Thibaut de Champagne , il ne portait point 
couronne. Dans une de ses pièces, en effet, 
il dit au franc roi de France {saint Louis ) 
qu'en lui donnant quelque chose, ce prince 
fera une très-grande charité , « car il a 
vescu seulement du bien qu'autrui lui a 
prête; mais, maintenant, il n'a plus de 
crédit, car on le sait pauvre "et endetté. » 
D'ailleurs , le roi , en qui était tout son es- 
poir, ^st allé de nouveau hors de France , 
et il ne trouve que des gens habiles â refu- 
ser, peu enclins à donner, s'empressant 
diacun de garder ce qu'il a. En outre, la 
mort lui a causé de grands dommages et 



XXX Notice sur Rutebeuf. 

le roi , par ses deux croisades , a éloigné 
de lui beaucoup de gens. Plus loin , dans 
la même pièce , il s'écrie : « Qu'il est sans 
cotte et sans lit , car un lit de paille ne peut 
passer pour un lit , et le sien n'est composé 
que de cela ; que personne ne lui donne, 
qu'il tousse de froid , qu'il bâille de faim y 
qu'il ne sait où aller; bref, qii'il n'y a si 
pauvre que lui de Paris à Senlis. » 

Il termine cette pièce en disant au roi : 
« Sire , je vous fais savoir que je n'ai pas de 
quoi avoir du pain et que je suis à Paris au 
milieu de tous les biens sans qu'une miette 
m'en appartienne, etc. » 

Les pièces qui suivent confirment entière- 
ment les plaintes de ce nouvel Architrenius. 
Dans le deuxième poëme qui ouvre le pré- 
sent recueil, et qui date de 1 260, on voit que 
dès cette époque, aussi bien que dix ans plus 
tard , Rutebeuf était déjà dans la plus triste 
des positions. En effet, le poëte s'écrie 
qu'il redoute peu désormais la méfiance des 
maires et des prévôts. « Je crois, dit-il, que 



Notice sur Rutebeuf. xxx:i 

Dieu le débonnaire m'aime de loin \ je suis 
où le maillet met le coing. Dieu fait fête à 
mes ennemis; il n'a pour mes amis que 
deuil et courroux. Si j'ai excité sa colère , il 
peut bien rire de moi , car il se venge cruel- 
lement. N'ayant rien sous le drap, je ne 
redoute pas qu'on me vole la moindre chose. 

« Je n'ai pas deux bûches de chêne en- 
semble ; mes pots sont cassés et brisés et 
tous mes bons jours sont passés. Que vous 
dirais-je ? Depuis la ruine de Troie, on n'en 
a pas vu d'aussi complète que la mienne, et 
quiconque a jamais prié pour un homme 
mort, peut prier pour moi. Voulez -vous 
savoir ma vie ? L'espérance du lendemain , 
voilà mes fêtes. On se signe quand on me 
voit (c'est la vérité), plus que si j'étais prê- 
tre et si je chantais l'Évangile. Il n'y a pas 
de martyrs qui aient autant souffert que 
moi. S'ils ont été rôtis , lapidés <, mis en 
pièces , leur peine ne fut pas longue mais 
la mienne durera toute ma vie sans aucune 
trêve. » 



xxxn Notice sur Rutebeuf. 

Si ce tableau n'est point chargé à plaisir, 
ce que j'ai peine à croire , car on sait que la 
poésie est sœur de la fable, et j'imagine 
que Rutebeuf avait fait d'elles deux compa- 
gnes inséparables , il faut convenir qu'il 
n'est pas trop attrayant. Pourtant, en le 
mettant sous les yeux de nos lecteurs, nous 
ne leur avons encore montré qu'une faible 
partie des infort v- nés du poëte. D'après lui, 
et si l'on s'en rapporte à ses vers , il aurait 
éprouvé bien d'autres malheurs. Le pre- 
mier de tous, et le plus grand peut-être, 
aurait été de prendre une femme tellement 
peu riche , que leurs deux opulences réunies 
les laissaient dans la pauvreté. « Envojxr 
homme en Egypte est une douleur 
moindre que la mienne. Qu'y puis-je faire ? 
L^on dit que fou qui ne fait pas de folie 
perd son temps. Pour ne pas perdre le 
mien , je me 3uis marié sans raison. Aussi 
tfai-je ni maison^ ni grange. Bien plus : 
pour causer plus de joie à ceux qui me 
haïssent mortellement, j'ai pris une femme 



Notice sur Rutebeuf. 



XXXIII 



que nul, fors moi, n'aime et ne considère. 
Quand je l'épousai, elle était pauvre et 
malheureuse, et ce mariage a cela de parti- 
culier que je suis pauvre et gêné comme 
elle. Elle n'est ni gente ni belle; elle est 
maigre et sèche, elle a cinquante ans ache- 
vés Aussi je n'ai pas peur qu'elle me 
trompe. » Cette conclusion sen^ble consoler 
un peu le trouvère de toutes les qualités 
négatives que nous venons d'énumérer, et 
dont il fait généreusement le partage peu 
gracieux de sa femme . 

Il paraît très positif que ce mariage de 
Rutebeuf n'est point un conte inventé pour 
apitoyer ses lecteurs , et la manière dont il 
s'appesantit sur les tristes conséquences qui 
en résultèrent pour lui ne permet pas de le 
regarder comme imaginé à plaisir \ mais ce 

I, Littéralement: Elle a cinquante ans dans son 
écuelle. On irouve un autre exemple de cette locution 
dans la pièce intitulée Les Droi^ au clerc de Voudray 
(Ms. 7218; : 

Xxxvij. anz en felcuele 

A converfe mingnos & coiiite. 



Rutebeuf. I. 



c 



XXXIV Notice sur Rutebeuf. 

qui semble encore plus certain, c'est qu'au 
fardeau du ménage se joignit bientôt celui 
des enfants. 

En effet , ces paroles de la première pièce 
de notre recueil adressée à sa^nt Louis 
« qu'entre le temps qui est dur et sa fa- 
mille qui n'est ni malade ni finie ^ l'auteur 
se trouve sans un denier et sans rien qu'il 
puisse mettre en gage, » me semblent une 
allusion à la fécondité de sa femme. 

Dans notre troisième pièce, le poè'te est 
encore plus explicite : il se représente 
comme très malade, couché dans un lit, 
où il est resté étendu trois mois sans voir 
personne *, sa femme — et c'est peut-être la 
seconde ^ car on croit que Rutebeuf a été 
marié deux fois * , — gisait pendant ce 
temps dans un autre lit, enceinte de nou- 
veau {ma femme r'a enfant éu, dit-il), et 

I. Il semble du moins le dire lui-même dans ces 
vers de la Complainte qui porte son nom : 

» Quar bien avez oi le conte 

En quel manière 
Je pris ma famé darrenière, etc. » 



Notice sur Rutebeuf. xxxv 

durant tout un mois, elle a tenu l'enfant 
sur le chantier. 

Puis, comme si ce n^était pas assez de 
tous ces maux, Rutebeuf nous apprend que 
Dieu Ta fait (je me sers de son expression) 
compagnon à Job; « qu'il lui a enlevé 
d'un seul coup tout ce qu'il avait, et Ta 
privé en même temps de son oeil droit 
(celui justement avec lequel il distinguait le 
mieux) , à tel point qu'il n'y voit plus assez 
de cet œil pour aller son chemin, et qu'à 
midi il croit qu'il est nuit obscure. » Pour 
comble de bonheur, la nourrice de son 
enfant veut de l'argent, sans quoi elle le 
renverra braire à la maison; le propriétaire 
exige impérieusement le prix de son logis , 
dans lequel il n'y a pour ainsi dire plus 
rien, car la misère en a presque tout ôté*, 
bref, le poète nous annonce qu^il est tout-à- 
fait perdu, si ceux-là ne l'aident à se rele- 
ver qui Font déjà secouru de leur merci. 
Cependant.^ au milieu de ce déluge de 
maux , Rutebeuf est parfois plein d^une 



XXXVI Notice sur Rutebeuf. 

noble fierté qui doit le grandir à nos yeux : 
il s'écrie qu''il n'est pas otm^ier^ des mains; 
« je ne veux pas, dit-il, qu''on sache où je 
reste, à cause de ma misère; ma porte 
sera toujours fermée , car mon logis est trop 
pauvre et trop nu pour rester ouvert, et 
souvent on n'y trouve ni pain , ni pâte , etc. » 

Ce qui le contrarie le plus , c'est de 
retourner à la maison les mains vides, car 
en pareil cas on n'y aime point sa venue. Il 
est alors si honteux qu'il n'ose frapper à la 
porte. 

Cet aveu , qui échappe pour la dixième 
fois à Rutebeuf, nous amène à chercher 
d'où pouvait venir sa pénurie. — Hélas ! 
sans doute de plusieurs causes. — Dans 
une de ses pièces , qu'il envoie au comte de 
Poitiers, notre trouvère nous apprend que 
ce prmce l'a aidé plus d'une fois , et très 
volontiers. Il est vraisemblable que saint 
Louis, auquel il peignit également avec 
énergie son dénuement , ne resta point 
insensible à ses prières , et l'on ne peut sup- 



Notice sur Rutebeuf. xxxvii 

poser que le roi de Navarre, Thibaut V, 
sur la mort duquel il a composé un Plane- 
tus (espèce d'oraison funèbre poétique qu'il 
appelle une Complainte)^ ne se soit de son 
côté montré généreux envers lui. Il dut 
évidemment recevoir aussi les libéralités du 
comte de Nevers , d'Ancel , de TIsle-Adam , 
dont il a célébré le trépas, de Geoffroi de 
Sargines , d'Érart de Valeri , dont il a vanté 
les glorieuses vies , etc. D'ailleurs les 
poèmes dont nous parlons lui étaient, on 
peut le conjecturer avec quelque apparence 
de raison, commandés par les familles de 
ces morts illustres. Il nous apprend dans 
une de ses pièces « qu'il a chanté sur les 
uns pour plaire aux autres , » et que la vie 
de sainte Elisabeth de Hongrie lui fut 
ordonnée par Erart de Valeri , qui la vou- 
lait offrir à la reine Ysabelle de Navarre. Il 
faut ajouter aussi que l'ardeur déployée par 
Rutebeuf pour défendre les écoles et les 
professeurs dut lui valoir les bonnes grâces 
de l'Université. 



xxxviii Notice sur Rutebeuf. 

Par malheur, les croisades éloignaient , 
comme il le dit quelque part, les bonnes 
gens, et en l'absence des grands seigneurs, 
les présents devenaient rares pour les trou- 
vères. Les expéditions d'outre-mer,' d'ail- 
leurs , tarissaient tous les trésors , excepté , 
selon lui, ceux du clergé ^ Aussi notre 
poëte écrit-il qu'à présent on donne peu; — 
que chacun préfère garder ce qu'il a ; — 
que les plus riches sont les pluschiches, etc. 

Je ne serais pas surpris, non plus, que 
la chaleur de ses opinions en faveur de 
l'Université et leur hardiesse contre les 
corporations religieuses, ne lui eussent attiré 
quelque persécution fâcheuse de la part des 
Ordres , telle , par exemple , que la perte de 
quelque amitié puissante; ou tout autre 

I. On lit également dans une pièce intitulée : De 
no/ire Seignour, que j'ai imprimée page 3 7 de mon 
Rapport au Ministre de V Instruction publique sur les 
Bibliothèques de la Suisse : 

Noftre paftor gairdent mal lor brebis : 

Ke devanront li riche garnement 

K'il aquaftent affeis vilainemént 

Des faus deniers k'il ont des croixiés pris? 



Notice sur Rutebeuf. xxxix 

témoignage de leur haine , comme un 
emprisonnement, je suppose. M. Paris va 
même plus loin : il semble croire à des 
châtiments personnels ; mais cela n'eût 
point suffi pour réduire notre poëte à Pétat 
de misère dans lequel il raconte qu'il fut 
plongé. ^ 

Du reste , si Rutebeuf eut l'avantage 
d'être aussi bien partagé en adversaires, il 
paraît qu'il ne manqua guères non plus de 
ces amis qui font volte-face au premier 
malheur, et dont l'abandon est plus cruel 
pour celui qui en est l'objet que toutes les 
attaques d'un ennemi acharné. A la manière 
dont il se plaint d'eux , on juge aisément 
que son cœur dut être profondément ulcéré^ 
de leur ingratitude. Il dit en effet : « Que 
sont devenus mes amis , auxquels je tenais 
tant et pour lesquels j'avais, une si grande 
affection ? S'ils sont aujourd'hui bien clair- 
semés, c^'est qu'ils ne furent pas bien semés : 
voilà pourquoi ils ont disparu . De ces amis , 
aussi longtemps que Dieu m'a assailli de 



Notice sur Rutebeuf.. 



divers côtés , je n^ai pas vu un seul en mon 
logis. Je pense que le vent les a enlevés. 
Ces amis sont de ceux qu'un souffle emporte 
et il wntait devant ma porte, etc. » 

Mais rinfortune de Rutebeuf ne prove- 
nait pas tout entière , il est probable , des 
causes que nous venons d'indiquer : au 
fond de sa misère il devait y avoir et il y 
avait certainement , pour cause principale^ 
quelque vice personnel. Les paroles sui- 
vantes , qu'on trouve dans une de ses pièces 
{La Griesche d'ywer)^ nous en fournissent 
la preuve : « Les dés que les détiers jont 
faits m'ont privé entièrement de ma robe ; 
les dés me tuent; les dés me guettent et 
fn' épient ; les dés m'assaillent et me défient^ 
etc. » Un peu plus loin, notre trouvère dit 
encore : « Des traîtres de mauvaise race 
m'ont mis sans vêtement. La Griesche 
(sorte de jeu de dés) ne me laisse point en 
paix ; elle me ruine, elle me livre assaut, 
elle me guerroie. Jamais , si cela continue 
je ne me guérirai de ce mal, etc. » 



Notice sur Rutebeuf. xli 

Que conclure de ces passages , sinon que 
Rutebeuf était fortement tourmenté de la 
passion du jeu ? Et Ton sait où elle mène, 
aussi bien aujourd'hui qu'au xnf siècle !... 

Telles sont , à peu près , les circonstances 
générales de la vie de notre poète sur les- 
quelles ses œuvres nous offrent quelque 
lumière; mais, ainsi que nous Pavons dit, 
on n'y trouve aucune révélation touchant 
ses actions de chaque jour. En revanche, 
Rutebeuf nous dédommage amplement de 
ce silence sur ce qui le regarde par de nom- 
breux détails biographiques fort curieux sur 
divers princes ou grands seigneurs ses 
contemporains. En plusieurs points même 
il supplée Joinville , et ses vers nous appren- 
nent beaucoup de choses sur Geoffroi de 
Sargines, sur Thibaut V , sur le comte de 
Poitiers, etc. En outre , ses indiscrétions 
piquantes relativement à plusieurs événe- 
ments qui eurent lieu à son époque, les 
mille et une méchancetés qu'il débite con- 
tre les prélats, les clercs, les moines, les 



XLTI Notice sur Rutebeuf. 

béguines, les ribaux, les écoliers, les prin- 
ces, les chevaliers, etc., ses nombreuses 
allusions aux usages intimes du xuf siècle, 
nous rendent les pièces qu'il nous a laissées 
extrêmement précieuses. Il est le Saint- 
Simon, ou, pour mieux dire, le Béranger de 
son temps. 

Si nous cherch(j)ns maintenant à nous 
rendre compte du caractère général de la 
poésie de Rutebeuf, nous trouverons qu'elle 
se fait surtout remarquer par la causticité , 
la malice et Tironie. Le vieux trouvère 
fouaille à droite et à gauche , sans s'inquié- 
ter de savoir qui sa lanière cinglera. Il 
mord à plaisir tout le monde , et quelquefois 
jusqu'au sang; il crie, il tempête, il invec- 
tive , il dénonce tous les abus -, mais le fait 
prédominant de ses rimes , celui qui revient 
sans cesse dans ses virulentes strophes, 
c'est son amour pour les croisades et sa 
haine contre le clergé. L'admission des 
membres de ce dernier dans l'Université 
malgré elle, et la partialité du pape et 



Notice sur Rutebeuf. xliii 

du roi en faveur des ordres religieux , 
durent, en effet, soulever contre le pouvoir 
ecclésiastique d^inimenses clameurs. Re- 
marquons pourtant que Rutebeuf n'atta- 
qua jamais ni le dogme, ni Dieu, mais le 
prêtre. Au xiii^ siècle, on avait une foi 
ardente ; la pensée réformatrice , qui jeta 
sur le xvf siècle de si terribles lueurs , 
n'existait pas encore. Aussi Pusage que les 
ecclésiastiques faisaient de leurs richesses 
et de leur influence était seul critiqué ; mais 
on respectait Torigine de leur pouvoir, et 
Pon séparait avec raison^ comme choses 
distinctes, le lévite du sanctuaire. Quant à 
Pamour de notre trouvère pour les croi- 
sades, il faut observer qu'il part seulement 
d'un sentiment de piété, et non, comme 
l'enthousiasme des seigneurs , d'un désir 
d'ambition ou d'un vague élan de curiosité 
pour les régions lointaines. Le vœu de 
Rutebeuf <3 c'est que le tombeau du Christ 
soit reconquis, c'est que la terre où Jésus 
rendit Pâme ne soit plus souillée par la 



XUY Notice sur Rutebeuf. 

présence des infidèles !... Mais que lui font 
à lui les richesses d'outre-mer et les mer- 
veilles du palais impérial de Blaquerne ? 

A peine laisse-t-il même entrevoir quel- 
que part (encore est-ce d'une manière obs- 
cure) qu'un écho affaibli de la croisade si 
prospère racontée par Villehardouin soit 
arrivé jusqu'à lui. 

Sous le rapport littéraire , Rutebeuf a 
plus de conformité avec les poètes de la 
première moitié du xni^ siècle qu'avec ceux 
delà seconde. Il ressemble davantage aux 
chansonniers du Romancero français 
qu'aux écrivains du règne de Philippe-le- 
Hardi, tel qu'Adenez, par exemple. Son 
style est, en effet, plus nerveux, son vers 
plus net, sa manière plus incisive. Moins 
régulier et moins uniforme que l'auteur de 
Cléomades , il prend avec facilité tous les 
tons et tous les rhythmes : tantôt il est ins- 
piré, plein de chaleur ou d'amertume; 
tantôt il est léger, folâtre, badin; c'est 
Adam de la Halle réuni au roi de Navarre. 



Notice Sur Rutebkuf. xlv 

'Chez Adenez , au contraire , qui n'est pas à 
beaucoup près aussi inégal que Rutebeuf , 
on sent déjà rapproche du xiv^ siècle : 
l'alexandrin règne seul et sans partage ; le 
goût de Pallégorie, qui perce déjà, quoique 
faiblement , dans quelques-unes des pièces 
de Rutebeuf, se développe dans les grands 
poèmes du collaborateur de la reine Marie, 
et prépare sous ce rapport la décadence qui 
vint frapper, un peu plus tard , les produc- 
tions de la langue d'oil. Mais une chose 
curieuse, bonne à signaler en passant, et qui 
distingue à la fois Rutebeuf de ses devan- 
ciers et de ses successeurs poétiques , c'est 
qu'il n'a écrit sur l'amour aucuae de ces 
compositions malheureusement trop nom- 
breuses qui affadissent la littérature de nos 
aïeux : sa misère ne lui en laissait pas le 
temps. 

Un autre caractère de la poésie de 
Rutebeuf, c'est la nationalité, si l'on peut 
appliquer ce mot à une chose du xnf siècle. 
Notre poëte ne connaît ni Didon, ni Enée, 



XLVI 



Notice sur Rueebeuf. 



comme la duchesse de Lorraine (voyez 
mon Rapport an Ministre sur les Biblio- 
thèques de la Suisse^ page 54); il cite à 
peine Homère, Ovide, Aristote, et s^il 
parle de Troie et d'Alexandre, c'est seule- 
ment pour les nommer. Ses connaissances 
littéraires sont puisées à des sources plus 
modernes toutes indigènes : ce qui Pins- 
pire , c'est la lecture de nos grandes épopées 
carlovingiennes et celle des autres œuvres 
romanes contemporaines. Il cite, en effet, 
le roman dCAiol , celui d'Yaumont, le 
fabliau à''Audigier , le Roman duRenart^ 
la légende de prestre Jehan, etc. ; rare- 
ment il fait allusion aux Grecs et aux 
Romains. Ce n'est pas un fils d'Athènes ou 
de la ville éternelle : c'est un enfant de 
Paris. 

Mais avant tout Rutebeuf est un homme 
d'esprit, de cet esprit français qui, sans 
manquer de profondeur , réside souvent 
dans le trait plutôt que dans la pensée. En 
effet, il ne recule devant aucun jeu de 



Notice sur Rutebeuf. xlvii 

mots, quelque mauvais qu'il soit, et il n'y 
a pas de répétition qui lui fasse peur. J'en 
citerai pour preuve les détestables facéties 
auxquelles il se livre sur son nom avec une 
fréquence qui témoigne du charme qu'il 
trouvait à ce singulier exercice , peu digne 
d'un poète de quelque valeur. Souvent 
aussi son esprit ne s'arrête pas de la sorte à 
l'épiderme ; le trait qu'il lance frappe fort 
au contraire, et sait en plus d'une occasion 
causer de sanglantes blessures. 

Rutebeuf, lorsque le sujet qu'il traite lui 
sourit, quand l'indignation l'anime, quand 
la colère le transporte , comme , par exem- 
ple, dans ses deux pièces sur Guillaume 
de Saint- Amour , dans ses Complaintes 
d^outre-mer, dans celle de Const antinoble ^ 
etc, grandit de toute la hauteur de sa pas- 
sion. Alors de trouvère il passe poète *, sa 
pensée arrive à de belles inspirations ; son 
vers prend du nombre , de l'harmonie , de 
l'éclat, et la profondeur ne lui manque pas. 
Quelle plus belle image, au début d'une 



xLViii Notice SUR RuTEBEu F. 

ode, que celle qui termine la strophe 
suivante : « Empereurs et rois, et comtes, 
« et ducs, et princes, à qui Ton récite pour 
« vous réjouir divers romans touchant ceux 
« qui combattirent jadis en faveur de sainte 
« Eglise, dites-moi par quel moyen vous 
« espérez avoir le paradis ? [Ceux-là le 
« gagnèrent, dont vous écoutez lire ces 
« romans, par la peine et par le mar- 
« tyre qu'ils souffrirent sur terre ; mais 
v( vous ?... Voici le temps ! Dieu vous vient 
<« chercher, bras étendus et teints de son 
<i sang, avec lequel le' feu de Penfer sera 
« éteint pour vous. Recommencez une 
« nouvelle vie, etc. » N'est-ce pas quelque 
chose d'imposant que de faire apparaître 
ainsi Jésus-Christ, avec les bras teints de 
sang, au-dessus des pécheurs ? 

Plus loin , dans la même pièce , Rutebeuf 
fait preuve d'une admirable énergie lorsque, 
dans un mouvement d'indignation pareil à 
ceux de Michel Menot gourmandant nos 
seigneurs du parlement [domini de parla- 



Notice sur Rutebeuf. xlix 

mento)^ il s'écrie : « Ah ! prélats de sainte 
ce Église , qui pour garder vos corps du froid 
« ne voulez aller aux matines, messire 
« Geoffroi de Sargines vous réclame au- 
« delà de la mer -, mais je dis que celui-là 
c< est blâmable qui vous démande autre 
« chose que du bon vin , de la bonne viande , 
« et que le poivre soit bien fort !... C'est là 
« votre guerre, c'est là votre secours, c'est 
« là votre dieu !... Et vous, grands clercs, 
« qui êtes si gra.nds viandiers % qui faites 

I . Les trouvères ne sont pas les seuls à adresser ces 
reproches au clergé, et Michel Menot est loin d'être 
une exception. On lit dans les Sermons de Robert 
Messier : « Les chanoines se contentent de venir au 
chœur, où ils ne disent rien et ils dorment la jambe 
ejtandue en hault ; ou bien ils viennent dans la nef 
causer ou se promener ; les vicaires chantent dans 
la langue le menu fa^ et quand leur grande messe 
est au plus vite finie, ils disent qu'ils n'ont rien 
passé, mais ils ne répètent que le commencement 
et la fin de chaque verset, en supprimant le mi- 
lieu, pareils à ceux qui volent des poissons et 
emportent les troncs , ne laissant que la tête et 
la queue. Le cœur n'est pour rien dans leurs 
prières; ils remuent les lèvres et disent ïq patenostre 
du singe. De plus ies moines sont toujours à rien 
faire y à gaudir et à faire bonne chère, r> fSermones 
super epistolas et evangelia quadragesimœ. Parisiis, 
i53i, in-8o, gothique, 109,) 



Rutebeuf. L 



d 



L Notice sur Rutebeuf. 

« un dieu de votre panse, et qui ne voulez 
« pas dire un seul psaume, si ce n'est celui 
« qui n'a que deux vers et que vous récitez 
« après manger, dites-moi, etc. » A la fin 
de la même pièce il ajoute encore ces 
ironiques paroles empreintes d'une si 
poétique rudesse : « Messire Geoffroi de 
Sargines, je ne vois ici aucune apparence 
que l'on vous secoure désormais. Les 
chevaux ont mal aux échines et les riches 
hommes à leurs poitrines, etc. » N'est-ce 
pas là le cas de dire : Facit indignatio 
versiim ? 

Dans ses pièces purement littéraires , c'est- 
à-dire dans celles où il n'est pas mu par un 
motif politique ou par sa vieille et éternelle 
rancune contre le clergé, nous trouvons 
souvent réuni à un agencement heureux, 
à des détails spirituels, un dénoûment 
digne de Boccace ou de La Fontaine. Ces 
paroles sont d'autant moins exagérées que 
ces grands écrivains se sont emparés par 
droit de génie de la plupart des contes du 



Notice sur Rutebeuf. li 

vieux trouvère ainsi que de ceux de ses 
confrères, et les ont rajeunis sans effort 
sous leur plume immortelle. Le fond de 
quelques-uns des sept fabliaux qui nous 
sont parvenus de Rutebeuf est malheureu- 
sement très-ordurier, — celui de quelques 
autres très-libre*, — en outre les choses 
saintes y sont beaucoup trop mêlées aux 
profanes, et dans le conte du Sacristain, 
par exemple, la Vierge joue un rôle assez 
singulier. Mais qu'y faire ? — Ce sont là 
les défauts de Pépoque. — Gauthier de 
Coincy , qui a rimé pieusement les miracles 
de Notre-Dame , n'y met pas plus de façon , 
et il place, comme Rutebeuf, Tinterven- 
tion de la mère de Dieu en des cas dont la 
pensée seule scandaliserait fort aujour- 
dliui. 

C'est par suite de cette cro3^ance à la 
Vierge, dont le culte avait surtout été 
pratiqué au xif siècle, que Rutebeuf com- 
posa quelques pièces en Phonneur de 
Notre-Dame, et surtout son Miracle de 



LU Notice sur Rutebeuf. 

Théophile, Cet essai dramatique curieux, 
Pun des premiers ouvrages de ce genre que 
nous ayions en notre langue, et qu'il faut 
se garder de mettre seulement, ainsi que 
le voudrait Daunou, au nombre des dialo- 
gues précédés et interrompus par des 
récits que Fauteur fait en son propre 
nom, fut probablement commandé k Ru- 
tebeuf par quelque corporation religieuse , 
et joué dans Tintérieur de quelque couvent 
ou sur le parvis de quelque église. Il dénote 
certainement une grande habileté poétique 
dans Phomme qui pouvait manier ainsi à 
la fois tous les rhythmes , employer toutes 
les mesures, et faire, au xiif siècle, dans 
un cadre intéressant , . mouvoir à son gré 
Penfer et le ciel. 

Maintenant, en quelle année naquit 
Rutebeuf et en quelle année mourut- 
il ? — C'est ce que nous ignorons. — Le 
plus grand nombre de ses pièces (presque 
toutes pour ainsi dire) offrent la preuve, 
soit par leur fond même, soit par les 



Notice sur Rutebeuf. lui 

allusions qu'elles contiennent, qu^elles fu- 
rent composées de 1260 à 1270. Une 
seule, La Discorde de V Université et des 
Jacobins^ peut remonter environ de 1264 
à 1255 ; mais dans aucune autre nous 
n^apercevons la moindre allusion à des 
événements antérieurs à cette époque. Or, 
si Rutebeuf eût écrit de 1245 à i253, 
comment expliquerait-on son silence sur 
les choses et les hommes de ce temps ? — ^ 
Pourquoi n'aurait-il fait aucune allusion 
aux amours vraies ou supposées du roi de 
Navarre et de la reine Blanche ? — Pour- 
quoi toutes ses critiques des fondations 
pieuses faites par saint Louis porteraient- 
elles sur des faits postérieurs au temps que 
nous indiquons ? — Enfin , comment ne 
parlerait-il pas du tout de la croisade de 
1 248 , tandis qu'il s'étend longuement sur 
celle de 1270? — Evidemment c'est qu'à 
l'époque où il composait ses poésies, la 
plupart de ces choses étaient déjà, sinon 
oubliées, du moins tellement éloignées. 



LIV 



Notice sur Rutebeuf. 



qu'on n'en parlait que d'une manière très 
vague et à titre de souvenir. 

On pourrait donc , en prenant pour 
point de départ la date du plus ancien 
poëme de notre trouvère (1264 ou i255), 
faire remonter sa naissance à vingt ou 
vingt-cinq ans auparavant (de i23o à i235 
au moins, je suppose). Quant à sa mort, 
nous ne pouvons en fixer Pépoque, même 
approximativement. Rutebeuf, qui n'avait 
pas d'autre profession (il le répète souvent), 
dut rimer tant qu'il vécut : or, les allusions 
les plus rapprochées de nous que Ton ren- 
contre dans ses œuvres , se rapportent à des 
événements qui eurent lieu dans le cours 
de l'année i285. Encore en trouvons-nous 
deux seulement, et toutes deux dans la 
même pièce. Nous croyons donc être dans 
le vrai en plaçant à une date très-peu 
éloignée de cette époque la mort de 
Rutebeuf. 

Si l'on nous demande à présent quelques 
détails sur les pièces de notre trouvère 



Notice sur Rutebeuf. lv 

qu^on rencontrera dans notre Recueil , nous 
dirons que Rutebeuf s'y nomme environ 
quarante fois , tant dans le titre qu^à la fin 
ou dans le courant de quelques-unes d'entre 
elles. Quant à celles qui ne portent pas 
son nom, nous les avons éditées, d'abord 
parce qu'on les lui attribue, ensuite parce 
qu'elles portent le cachet de son esprit, 
enfin parce qu'elles sont placées dans les 
manuscrits parmi ses pièces de manière à 
ne laisser aucun 'doute. Nous ajouterons, 
pour rassurer encore sur leur authenticité , 
que nous n'avons admis dans notre Recueil 
aucun poëme dont l'origine nous ait paru 
incertaine, et que nous avons retranché 
des œuvres de Rutebeuf deux pièces qu'on 
y rangeait à tort selon nous. 

L'ordre dans lequel nous avons imprimé 
les poésies de notre trouvère est bien 
simple. Dans l'impossibilité où nous étions 
4e leurs assigner à chacune une place 
chronologique, puisque rien ne faisait 
reconnaître pour la plupart la date de leur 



LVI Notice sur Ruteeeuf. 

composition, nous avons adopté Tordre 
suivant : r les pièces composées par 
Rutebeuf sur lui-même; 2° les pièces 
relatives à de grands personnages et à de 
grands événements; y les pièces satiriques; 
4"" les fabliaux et contes ; 5"" les poésies 
allégoriques et religieuses. 

Toutes ces pièces ont été soigneusement 
revues par nous sur les manuscrits de la 
Bibliothèque nationale, et nous avons eu 
soin de placer toujours après le titre de 
chacune d'elles, afin qu'on pût au besoin 
recourir au texte original, le numéro des 
manuscrits dans lesquels elle se trouve. Le 
premier numéro est invariablement celui 
du volume dont nous avons suivi la leçon ; 
les autres sont ceux des manuscrits qui 
nous ont fourni les variantes qu'on voit 
au bas de la page. Ces variantes ne sont, 
du reste, que les principales,- car en les 
recueillant toutes , nous eussions augmenté 
inutilement notre travail. Lorsque, par 
hasard, nous avons inséré Tune d'elles dans 



Notice sur Rutebeuf. lvm 

le texte (ce qui nous est arrivé quelquefoie), 
nous avons mentionné ce changement en 
mettant au nombre des variantes ce que 
nous ne laissions pas dans le texte 
fondamental. 

Je terminerai cette notice en citant les 
paroles que M. Paulin Paris a placées à la 
fin de son travail sur notre poète (tome xx 
de VHistoire littéraire de la France)^ 
et qui résument son opinion , tant à propos 
de, ses œuvres que de sa personne. Le 
savant académicien s'exprime ainsi : « Nous 
avons tour-à-tour examiné les cinquante- 
six morceaux conservés sous le nom du 
trouvère Rutebeuf. L'idée qu'ils nous don- 
nent de l'auteur est celle d'un versificateur 
inégal , rude , affecté ; mais aussi d'un poète 
rempli de verve , de vivacité, d'énergie. Ces 
ouvrages attestent tantôt une éducation 
grossière et des passions effrénées, tantôt 
un goût assez pur, un esprit et des senti- 
ments élevés. En général , ils ont le carac- 
tère de l'inspiration -, l'allure du poète est 



LVIII Notice sur Rutebeuf. 

originale, ses défauts lui appartiennent 
aussi bien que ses qualités. Il se montre 
franchement mauvais garçon , franchement 
ennemi des moines , franchement admira- 
teur des exploits guerriers et des vertus 
religieuses. Sans oublier les torts de son 
goût et la rudesse de son oreille, nous 
devons lui savoir gré d^avoir tenté presque 
tous les genres de poésie : il semble égale- 
ment à son aise dans le tercet tronqué , dans 
Toctave, le quatrain , la stance , monorime 
et le couplet à retours périodiques -, mais il 
est vrai qu'il foule trop souvent aux pieds 
les droits du goût et de la raison , afin de 
conserver la richesse des désinences, et que 
toutes les licences lui paraissent justes dès 
qu'elles peuvent tourner au profit de la 
rime. 

L'inquiétude de son esprit Pempêcha 
toujours de commencer une oeuvre dont il 
ne pouvait entrevoir la conclusion. Du 
moins ne paraît-il pas avoir fait un seul de 
^es vastes poèmes monorimes connus sous 



Notice sur Rutebeuf. lix 

le nom de Chansons de geste , que Ton 
regardait alors comme le plus noble effort 
du génie poétique. Peut-être eût-il assez 
mal réussi dans ce genre : il n'aurait pas eu 
le triste courage de se traîner sur les lieux 
communs les plus en vogue, et pour y 
suppléer, il n'avait pas l'imagination assez 
romanesque. Chez lui, tout obéissait à 
rimpression du moment. S'il composa des 
chansons dans le rhythme des plus langou- 
reux troubadours, il s'y proposa un tout 
autre but , et jamais il ne permit à la galan- 
terie d'y usurper la place de ses rancunes 
particulières ou de ses enseignements gron- 
deurs. Peut-être aussi la brusquerie dont il 
affectait de tirer vanité l'éloignait-elle de 
tout ce qu'on aurait pu , dans ses vers , 
attribuer à l'influence des femmes. Mais 
nous nous garderons de porter un jugement 
absolu sur ses habitudes, d'après le carac- 
tère de ses ou vrages.# Ardent prédicateur * 
des croisades, il ne prit jamais la route de 
Syrie : peu soucieux de figurer dans les 



LX Notice SUR Rut EBicu F. 

combats , il sut louer dignement les héros 
de son pays ; et il est possible que la dou- 
ceur de ses penchants ait formé un contraste 
avec la rudesse inflexible de ses inspirations 
de poète. Rutebeuf, dans ce cas-là, aug- 
menterait la liste des écrivains dont les 
ouvrages n^auraient été qu'autant de dis- 
tractions aux habitudes de toute leur vie. » 

Ces paroles de Téminent professeur au 
Collège de France sont parfaitement exactes 
et caractérisent complètement notre trou- 
vère. 

Poëte à part, dans le grand chœur des 
satiriques du xni® siècle , Rutebeuf s'y dis- 
tingue au premier chef par ses défauts 
comme par ses qualités. Il a dans son vers 
quelque chose qui, par sa concision, rap- 
pelle la prose de Pascal, et par son cra- 
quement d'acier, la langue tragique de 
Qorneille. D'un, autre côté, il touche à La 
Fontaine par sa naïveté, et s'il est par sa 
franchise l'ancêtre immédiat de l'auteur des 
Respnes franches , il se montre en même 



Notice sur Rutebeuf. lxi 

temps, sur un horizon plus éloigné , le digne 
devancier de GlémentMarot par la malice et 
répigramme. 

En somme, Rutebeuf est certainement 
le premier et le plus complet des trouvères 
du xnf siècle. S^attaquant à tous les genres , 
sauf la composition épique, représentée alors 
par la chanson de geste, il triomphe dans 
tous, et obtient à n'en pas douter (car si 
les auteurs contemporains ne le disent pas , 
ses écrits pQrsonnels en font foi) les applau- 
dissements de la foule , ceux de la noblesse 
et ceux de P Université. Accueilli par Tune , 
adulé par les deux autres, honni par le 
clergé , poursuivi par les Ordres religieux ^ 
il n'en mène pas moins une vie misérable 
et agitée -, mais il reste fier dans sa pauvreté 
et il se console de ses chagrins , de ses mal- 
heurs , en pensant qu^après tout son vers 
glorifiera son nom dans [^avenir , et n^aura 
pas été sans exercer quelque influence sur 
son époque en faveur de la science et du 
progrès. 



Lxii Notice sur Rutebeuf. 

Parti d'en*bas, — de si bas^ qu^on ne 
sait rien de son origine , — Rutebeuf, par 
sa liardiesse, — par son talent, — à force 
de verve et d^invectives , parvint à gravir, 
moralement du moins, les degrés les plus 
difficiles de Téchelle sociale , et à atteindre 
presque , en se rapprochant des plus hauts 
barons de France, le sommet du monde 
féodal. Qu^il n'ait point pu s^ asseoir ni s^y 
créer une place personnelle, cela n^'a rien 
qui nous surprenne -, mais ce fut probable- 
ment à son commerce avec ce monde 
supérieur par la fortune, par l'éducation ^ 
à celui où il était né , qu'il dut d'apprendre 
à louer ce qui était grande honorable, 
valeureux, et à faire retentir comme une 
fanfare de gloire toute française , le nom et 
le renom des preux de son époque. A ce 
titre, Rutebeuf est véritablement pour nous 
autre chose qu'un poète ordinaire, plus ou 
moins caustique et mordant : c'est un poète 
national, associé par ses aspirations, ses 
amitiés, ses haines, aux mouvements les 



Notice sur R^utebeuf. lxih 

plus intimes de son siècle , — un antagoniste 
vigoureux des doctrines ultramontaines, — 
un moraliste, enfin, digne de respect ou 
tout au moins d'attention, par la manière 
dont il sonne la charge à propos de ce qui 
lui paraît, selon Poccasion, devoir être 
encouragé ou flétri ! 

Tel est à peu près, jusqu'à présent, ce 
qu'il est possible de dire sur notre trouvère. 
Le lecteur, au reste, le jugera mieux par 
ses œuvres. 



OEUVRES 

COMPLÈTES 

We Mnttbent 



Ms. 7633. 
E ne fai par où je coumance 
Tant ai de matyere abondance 
Por parleir de ma povretei. 
Por Dieu vos pri , frans Rois de France, 
5 #fV^P*^^^Que me doneiz queilque chevance^ 
Si fereiz trop grant charitei. 
J'ai vefcu de Tautrui chatei ^ 

1. L'ensemble de cette pièce, son quatrième et sur- 
tout son onzième vers indiquent que la composition 
en remonte au temps très-court qui s'écoula entre le 
commencement et la fin de la seconde croisade, et 
qu'elle fut écrite pendant que Louis IX était occupé à 
combattre les infidèles. Le saint roi dut donc la rece- 
voir, si elle parvint jusqu'à lui, sur la plage de Tunis* 

2. Chevance : voyez, pour ce mot, une des notes de 
la fin de la Pai^ de Rutebuef. 

3. Chatei, bien, fortune, gain, profit: en bas latin 
catallwn. 




RUTEBEUF. h 



I 



2 



La Povretei Rutebuef. 



Que hon m'a créu ^ & preftei ; 
Or me faut chacuns de créance , 
10 C'om me feit povre & endetei : 
Vos r'aveiz hors dou reigne eflei 
Où toute- avoie m'atendance. 

Entre c.hier tens & ma mainie ^ 
Qui n'eft malade ni fainie, 
i5 Ne m'ont laiffîé deniers ne gage. 
Gent truis d'efcondire ^ arainie ^ 
Et de doneir mal enseignie ^ : 

1. Créu, donné à crédit. 

2. Mainie, me f nie, msiison, famille; de manjio, 

3. Efcondire, refuser; de efcondire, excondicere. 

4. Arainie, accoutumée. 

5. Dans une pièce anonyme, qui se trouve au Ms. 248, 
supp. fr., de la Bibliothèque impériale, et qui est in- 
titulée : Oeyt uns dis d^avarifce^ on rencontre les vers 
suivants, qui corroborent singuhèrement et presque 
dans les mêmes termes les paroles de Rutebeuf : 

Chafcuns a fon donnet perdu : 
Li méneftrel font efperdu ; 
Car nus ne lor veut riens donner. 
De don ont efté foutenu : 
Maintenant font fouz pié tenu; 
Or voifent aillors fermonner. 

C'était précisément le contraire de ce que faisait saint 
Louis, car, si Ton en croit la Branche aux royaux 
lignages, 

Viez méneftrier mendians. ... 
Tant du lien par an emportoient 
Que nombre ne puis avenir. 

On peut recourir aussi, pour ce sujet, à la pièce des 
Tabureors (joueurs de tambours), que j'ai insérée 



La Povretei Rutebuef. 



3 



Dou fien gardier eft cnacuns lages 
Mors me r'a fait de granz damages, 
20 Et vos, boens Rois, en .ij. voiages 
M'aveiz bone gent efloignié, 
Et li lointainz pèlerinages 
De Tunes qui efl leuz fauvages , 
Et la maie gent renoié. 

2 5 Granz Rois , c'il avient qu'à vos faille : 

A touz ai-ge failli fanz faille : 

Vivres me faut & efl failliz. 

N'uns ne me tent, n'uns ne me baille : 

Je touz de froit, de fain baaille, 
3o Dont je fuis mors & maubailliz ^ . 

Je fuis fans coûtes & fans liz; 

N'a fi povre jufqu'à Senliz. 

Sire , fî ne fai quel part aille ; 

Mes cofleiz connoit le pailliz , 
35 Et liz de paille n'efl pas liz 

Et en mon lit n'a fors la paille. 

dans mon recueil intitulé : Jongleurs et Trouvères 
(Paris^ Merkiein, i835). Je terminerai cette note par 
les vers suivants, dans lesquels Robert de Blois se 
plaint de l'avarice des grands : 

Qui porroit ce de prince croire , 

SU n'oïft ou véift la voir, 

Qu'au mengier font clorre lor huis? 

Si m'ait Deus je ne m'en puis 

Taire liant dient ci huiffîer ; 

« Or fors ! mes fires vuet mangier. » 

I. Maubailli;(y malmené, en triste position. 



4 ' LaPovreteiRutebuef. 

Sire , je vos fais afavoir ^ 
Je n'ai de quoi do ^ pain avoir : 
A Paris fui entre touz biens , 
40 Et n'i a nul qui i foit miens. 
Pou i voi & fi i preig pou ; 
Il m'i fouvient plus de faint Pou ^ 
Qu'il ne fait de nul autre apôtre. 

Bien fai Pater ^ ne fai qu'eft notre ^ 
45 Que li chiers tenz m'a tôt oftei , 
Qu'il m'a fi vuidié mon hoflei 
Que li Credo ^* m'efl dévéeiz , 
Et ie n'ai plus que vos véçiz. 

1. Ce vers, mis au présent, prouve que cette pièce 
fut réellement envoyée à saint Louis, alors en 
Afrique. Quelle réponse y fit ce prince ? Et y répon- 
dit-il ? — Je l'ignore. 

2. Do pour don. Le mot est ainsi dans le manuscrit. 

3. Saint Paul. — Le nom de cet apôtre arrive là pour 
former, avec le mot pou (peu) qui précède, une espèce 
de jeu de mots. Cette plaisanterie se rencontre fré- 
quemment chez la plupart des auteurs de cette époque; 
Gauthier de Coinsy surtout en abuse étrangement. 

4. Je crois qu'il faut expliquer ici le mot credo par: 
crédit, prêt. Le poëte dit qu'il lui est ôté, interdit 
(dévéei^). V Histoire littéraire de la France j t. xx, 
dit), en parlant de cette pièce : « Les quatre douzains 
dont elle se compose inspirent un sentiment Je pitié; 
on y touche à nu la misère du poëte. Il termine pour- 
tant encore par un jeu de mots; mais au lieu d'un 
sourire, il semble qu'on ne voie sur son visage que 
des pleurs. » 

€rplint. 



Mss. 7218, 7615 , 7633 ; Suppl. fr., 1 133. 

N l'an de l'incarnation, 
Mil deux cens, à m'intencion , 

En l'an foiflante ^ , 
Viij . jors après la nafcion 
5 Jhéfu qui foufri paffion, 

Qu'arbres n'a foille , oifel ne chante , 
Fis-je toute la rien dolante 

Qui de cuer m'aime; | 
Nis li mufars mufart me claime. 
10 Or puis filer, qu'il me faut traime; 
Mult ai à faire. 
Diex ne fift cuer tant de put'aire , 
Tant lit aie fet de contraire 
Ne de martire, 
i5 S'il en mon martire fe mire. 
Qui ne doie de bon cuer dire : 

« Je te claim cuite. » 
Envoier .i. homme en Egypte 

1. Il y a, écrit en note de la main du président 
Faucher, à cet endroit du Ms. 7615 : « 11 entend Pan 
1260. » — Le Ms. 7633 dit : « fexante, » 

2. Le Ms. 7615 dit: devant. 




Le Mariage Rustebeuf. 



Gefte dolor eft plus petite 
20 Que n'eft la moie ^ ; 

Et je qu'en puis fe je m'efmoie^? 
L'en dit que fols qui ne foloie 

Perd fa fefon : 
Sui-je mariez fans refon? 
2 5 Or n'ai ne borde ne mefon. 
Encor plus fort : 
Por plus doner de reconfort 
A cels qui me héent de mort, 
Tel famé ai prife 
3o Que nus fors moi n'aime ne prife, 
Et f'eftoit povre & entreprife ,^ 

Quant je la pris. 
A ci mariage de pris, 
C'or fui povres & entrepris 
35 Aufi come ele , 

Et fi n'eft pas gente ne belle ^. 
L. anz a en f'efcuele ^, 

S'eft maigre & fèbhe : 
N'ai pas paor qu'ele me trèche. 
40 Defpuiz que fu nez en la crèche 

1. C'est probablement là une allusion aux efforts 
que Ton faisait, en 1260, pour envoyer des secours 
aux chevaliers croisés qui disputaient pied à pied le 
territoire d'Acre. 

2. Ms. 7218. Var. Je n'en puis mès fe je m'efmoie. 

3. Entreprife , malheureuse, embarrassée, gênée. 

4. Ms. 7633. Var. Jone ne bele. 

5. On lit au Ms. 7615 : « Lx. jins. » — Le mot fef- 
cuele est ici par élision pour fon efcueîe, ainsi qu'on 
le voit au Ms. 7633. 



Le Mariage Rustëbeuf. 



7 



Diex de Marie , 
Ne fu mès tele efpouferie. 
Je fuis toz plains d'envoiferie , 
Bien pert à Fuevre. 
45 Or dira l'en que mal fe prueve 
RusTEBUEF qui rudement oevre : 

L'en dira voir, 
Quant je ne porai robe avoir. 
A toz mes amis faz favoir 
5o Qu'ils fe confortent : 

Plus bel qu'il porront fe déportent; 
A cels qui tels novèles portent 

Ne doingnent gaires. 
Petit dout mès provos ne maires : 
55 Je cuit que Diex li débonaires 
M'aime de loing; 
Bien l'ai prové ^ à ceil befoing; 
Là fui où le mail met le coing : 
Diex m'i a mis. 
60 Or faz fefte à mes anemis , 
Duel & corouz à mes amis. 

Or du voir dire, 
Se Dieu ai fet corouz ne ire, 
De moi fe puet jouer & rire 
65 Que biau f'en vange, 

1. Le Ms. 7615 écrit: a De muferie, » et le Ms. 7633 
offre la leçon suivante : «Je fuis droiz, fouz d^ancecerie, 
c'est-à-dire d'antiquité, de famille, héréditairement.» 

2. Bien l'ai prové, pour: Je l'ai bien éprouvé. — Les 
Mss. 7616 et 7633 portent : a Bien l'ai véu. n 



8 



Le Mariage Rustebeuf. 



Or me covient froter au lange ^ ; 
Je ne dout privé ne eftrange 

Que il riens m'emble; 
N'ai pas bufche de chefne ensamble : 
70 Quant g'i fui fi à fou &,tramble 2 

N'eft-ce allez? 
Mes pos eft brifiez & quaffez 
Et j'ai toz mes bons jors paflez. 

Je qu'en diroie? 
75 Ni la deftrudion de Troie 

Ne fu il grant comme eit la moie! 

Encore i a, 
Foi que doi Ave Maria ^ 
S'onques nus hom por mort pria, 
80 Si prît por moi : 

r. Littéralement : Je suis forcé de me frotter au 
drap, ou : Je suis si pauvre que je n'ai pas de chemise. 

On ne peut douter que ce soit là le sens de (Jette 
allocution, en la rapprochant des trois vers suivants, 
qui se trouvent dans la pièce intitulée Du Pharifien: 

Tel cuide-on qu'au lange fe froie 
Qu'autre chofe a fous la corroie. 
Si com je cuit. 

Ces vers sont relatifs aux Jacobins, auxquels un de 
leurs statuts interdisait de porter des chemises, comme 
constituant un vêtement de luxe. 

2. Ces deux vers contiennent un singulier jeu de 
mots. Rùtebeuf dit : Je n'ai pas deux bûches de chêne 
ensemblej Qtje suis là comme fou et tremblant; mais 
ce passage doit s'entendre aussi de la façon suivante: 
Je n'ai pas deux bûches de chêne ensemble, csly je suis 
/(i avec du hêtre [fouyfagus) et du tremble. 



Le Mariage Rustebeuf. 



Q 



Je n'en puis mès fe je m'efmoi. 
Avant que viegne avril ne may 

Vendra quarefme : 
De ce puis bien dire mon efme K 
85 De poilTon autant com de crefme 
Aura ma famé; 
Grant loifir a de fauver f âme : 
Or géunt ^ por la douce Dame , 
Qu'ele a loifir, 
90 Et voift de haute eure gélîr, 
Qu el n'aura pas tout fon déHr, 

G'eft fanz doutance. 
Or foit plaine de grant foufrance , 
Que c'eft la plus grant porvéance 
95 Que je i voie. 

Par cel Seignor qui tout avoie ^ , 
Quant je la pris petit avoie 

Et ele mains : 
Je ne fui pas ouvriers des mains ^; 

1. Mon efme, ma pensée, mon appréhension; œjii- 
matio. 

2. Géunt, qu'elle jeûne. 

3. Avoie ; ce mot vient de avoier, diriger, conduire, 
et non de avoir, ainsi que la rime du vers suivant. 

4. Ce vers est un de ceux qui ont suggéré à M. PauHn 
Paris l'observation suivante : « En plusieurs endroits 
de ses poésies, les regrets qu'exprime Rutebeuf de 
n'avoir appris aucun métier semblent donner à croire 
qu'il était appelé naturellement à chercher dans ie tra- 
vail de ses mains un moyen de subsistance, et que s'il 
n'avait pas été, dès l'enfance, abandonné de ses pa- 
rents, il les comptait dii moins dans la classe la plus 



10 Le Mariage Rustebeuf. 

100 L'en ne faura jà où je mains 
Por mo poverte : 
Jà n'i fera ma porte ouverte, 
Quar ma mefon eft trop déferte , 
Et povre & gafle , 
io5 Sovent n'i a ne pain ne pafte. 
Ne me blafmez fe je me hafte 

D'aler arrière, 
Que jà n'i aura bele chière : 
L'en n'a pas ma venue chière 
1 10 Se je n'aporte; 

CeR ce qui plus me defconforte. 
Que je n'ofe huchier à ^ ma porte 

A vuide main 2. 
Savez comment je me demain : 
1 1 5 L'efpérance de lendemain 
' . Ce font mes feftes. 

L'en cuide que je foie ^ preftres, 
Car je faz plus fainier de teftes 
(Ce n'eft pas guile) 
120 Que fe je chantaiHe Evangile. 

humble de la société. Son nom lui-même est un nou- 
vel indice des disgrâces qui durent accompagner sa 
naissance, etc. » 

1. Ms. 7218. Var. entrer en. 

2. Un chansonnier du xnie sièle, dont il ne nous est 
resté que bien peu de chose, Colin Muset, a exprimé 
la même idée et raconté sa détresse, en pareil cas, dans 
des vers que j'ai édités le premier et qui se trouvent 
dans le Ms. 65, fonds de Cangé, Bibl. impériale. 

3. Ms. 7633. Var. fusse; et au vers suivant: Mais 
je fas. 



Le Mariage Rustebeuf. 



L'en fe faine parmi la vile 

De mes merveilles K 
On les doit bien conter aus veilles : 
Il n'y a nules lor pareilles ^ , 
125 Ce n'eft pas doute. 

Il pert bien que je n'i vi goutte ; . 
Diex n'a nul martir en fa route ^ 

Qui tant ait fet. 
S'il ont efté por Dieu defîet, 
i3o Rofti, lapidé ou detret, 

Je n'en dout mie 
Qu€ lor paine fu toft fenie ; 
Més ce durra ^ toute ma vie 

Sanz avoir aife. 
i35 Or pri à Dieu que il li plaife 
Celle dolor, cefte méfaife 

Et celle enfance 

1. Ne pourrait-on pas inférer de ce passage qu''à la 
date de cette pièce (1260) Rutebeuf avait déjà com- 
posé son Miracle de Théophile, et peut-être plusieurs 
autres pièces du même genre qui ne nous sont point 
parvenues? Je ne sais, en effet, dans le cas contraire, 
si de simples fabliaux et quelques pièces satiriques 
auraient pu lui avoir sitôt procuré la réputation dont 
il parle, et surtout s'il eût pu se vanter_, grâce à quel- 
ques vers profanes, de faire signer plus de têtes que 
s'il chantait Évangile. Remarquons, en outre, que ce 
passage prouve qu'avant 1260 Rutebeuf avait déjà 
composé un certain nombre de merveilles^ comme il 
dit. Il nous resterait à savoir lesquelles. 

2. Ms. 7633. Var. Qu'il n'i aura jà lor pareilles. 
3o Route, rota, compagnie, milice céleste. 

4. Ms. 7615. Var. La mbie durra. 



Le Mariage Rustebeuf. 

M'atort à vraie pénitance, 

qu'avoir puiffe f'accointance K 

Ms. 7615. Var. f'accordance (sa bonne grâce). 



Mss. 7218, 7615, 7633, 198 N.-D. 

o covient pas ^ que vous raconte 
Gomment je me fui mis à honte , 
Quar bien avez oï le conte 
En quel manière, 
5 Je pris ma famé darrenière, 

Qui bele rfe gente n'en ière. 

Lors nafqui paine, 
Qui dura plus d'une femaine 

1. Cette pièce, comme on peut le voir dans ses der- 
niers vers, est adressée au comte de Poitiers, Alphonse, 
frère de saint Louis (mort en 1271), qui avait déjà 
aidé très-gracieusement le poëte, et qui, à ce titre 
(c'était du moins Tespoir de Rutebeuf), devait com- 
prendre ses pressants besoins. Elle me paraît avoir 
été écrite de 1265 à 1270. Au reste, notre poëte ne se 
montra pas ïngveit. LeiComplainte du comte de Poitiers^ 
qu^on trouvera plus loin, en est une preuve. 

M. Paulin Paris fait remarquer que ce petit poème 
rappelle assez bien les placets de Poisson, de Scarron 
et de la foule des petits poètes du xvii^ siècle, qui ne 
croyaient pas compromettre leur dignité en sollicitant 
la générosité d'un Richelieu, d'un Fouquet, d'un 
Colbert. 

2. Ms. 7615. Var. Ne cuidiez pas. 




14 La Complainte Rutebeuf. 

Qu'el commença en lune plaine. 
10 Or entendez , 

Vous qui rime me demandez, 
Comment je me fuis amendez 

De famé prendre : 
Je n'ai qu'engagier ne que vendre , 
i5 Que j'ai tant eu à entendre 
Et tant à fère : 
Quanques j'ai fet eft à réfère ^ 
Que qui le vous voudroit retrère 
Il durroit trop. 
20 Diex m'a fet compaignon à Job 2, 
Qu'il m'a tolu à i. feul cop 

Quanques j'avoie ^. 
De l'ueil deftre, dont miex véoie, 
Ne voi-je pas aler la voie 
2 5 Ne moi conduire. 

A ci doior dolente & dure, 
Qu'à miédi ^ m'ell nuiz obfcure 

De celui œil. 
Or n'ai-je quanques je veuil; 
3o Ainz fui dolenz , & fî me dueil ^ 

1. Les Mss. 7O33 et 198 (fonds Notre-Dame) rem» 
placent ce vers, qui est sauté dans le Ms. 761 5, par le 
suivant : 

Et tant d'annui & de contraire. 

2. Ms. 198 N.-D. Var. Jacob. 

3. Ms. 198 N.-D. Var. j'amoie. 

4. Ms. 7633. Var. Qu'endroit meidi. 

5. Ms. 198 N.-D. Var. De quoi parfondement me 



La Complainte Rutebeuf. 



iS 



Parfondement , 
Cor fui en grant afondement ^ 
Se par cels n'ai relèvement 
Qui jufqu'à ci 
35 M'ont fecoru la lor merci. 

Le cuer en ai triftre & noirci • 

De ceft mehaing, 
Quar je n'i voi pas mon gaaing. 
Or n ai-je pas quanques je haing ; 
40 G'efl mes domages : 

Ne fai ce c'a fet mes outrages. 
Or deviendrai fobres & fages 
• Après le fet , 
Et me garderai de forfet ; 
45 Més que ce vaut quant c'eft jà fet ? 
Tart fui méus ; 
A tart me fuis aparcéus 
Quant je fuis jà ès las échéu. 
C'eft premier an 
5o Me gart cil Diex en mon droit fan 
Qui por nous ot paine & ahan 

Et me gart l'âme : 
Or a d'enfant géu ma famé; 
Mon cheval a brifié la jame ^ 
55 A une lice; 

Or veut de l'argent ma norrice , 

dueil. — Les huit vers qui suivent manquent dans ce 
manuscrit. 

1. Ms. 7615. Var. confondement. 

2. Ms. 7633. Var. Mes chevaux ot brifié la jambe. 



i6 



La Complainte Rutebeuf. 



Qui m'en deftraint & me pélice ^ , 

Por l'enfant peflre , 
Ou il reviendra brère en l'eflre. 
60 Cil dame Diex ^ qui le fift neftre , 
Li doinft chevance ^ 
Et li envoift fa foutenance, 
Et me doinft encore aléjance 
Qu'aidier li puille , 
65 Que la povretez ne me nuife 
Et que miex fon vivre li truife 

Que je ne fais. 
Si je m'efmai je n'en puis mais. 
Cor n'ai ne doufaine ne fais, • 
70 En ma mefon , 

De bufche por cefte fefon. 
Si efbahiz ne fu més hom 

Com je fui , voir , 
Conques ne fui à mains d'avoii. 
75 Mes oftes veuft l'argent avoir 

1. Ces deux expressions sont fort énergiques: elles 
signifient torturer et arracher la peau. — Adam-le- 
Bossu, d'Arras, emploie aussi ces mots : Ki me defpieî, 
qui m'enlève la peau dans une de ses pièces. On 
retrouve des expressions analogues chez plusieurs 
autres trouvères. 

2. Ms. 7733. Var. Cile fir Diex. — Ms. 198 N.-D 
Var. Ice Seigneur. 

3. Ms. 7615. Var. Provende. 

4. Les Mss. 761b, 7633 et 198 N.-D. offrent cett 
variante : 

Et que miex mon hofteil conduife. 



5. Voir, vrai, vraiment; verum. 



La Complainte Rutebeuf. 17 

De ton ofté ' , 
Et j'en ai prefque tout oftc , 
Et fî me font nu li cofté , 

Contre l'yver. 
80 Cift mot me font dur (& diver , 
Dont mult me font changié li ver 

Envers antan 
Por poi n'afol quant g'i entah; 
Ne m'eftuet pas taner en tan, 
85 Quar le refveil 

Me tane alTez quant je m'efveil. 
Si ne fai fe je dorm ou veil, 

Ou fe je pens, 
Quel part je penrai mon defpens 
90 Par quoi puilfe paffer le tens. 

Tel fîècle ai-gié : 
Mi gage font tuit engagié 
Et de chiés moi defmanagîé , 

Car j'ai géu 
95 lij. moi, que nului n'ai véu 

1. Le Ms. 198 N.-D. porte la leçon suivante : 

.... De mon hoftel. 
Il doit bien avoir non hoftel ; 
Celui du roi n'eft pas itel; 

Miex eft paié. 
Et j'eu ai prefque tout ofté. 

2. Antan, l'année dernière; ante annum, — Voyez 
la jolie pièce de Villon dont le refrain est : 

Mais où (ont les neiges d'antan? 

3. Le Ms. 198 N.-D. ne contient pas les six vers 
qui suivent celui-ci. - 

Rutebeuf. I. 2 



i8 La Complainte Rutebeuf. 

Ma famé r'a enfant éu , 

G'un mois entier 
Me r'a géu for le chantier. 
Je me gifoie endementier 
loo En l'autre lit, 

Où je avoie pou de délit ; 
Oncques mes mains ^ ne m'abelit 

Géfir que lors ; 
Quar j'en fui de mon avoir fors 
io5 Et fen fuis mehaigniez du cors 
Jufqu'au fénir. 
Li mal ne fevent feul venir : 
Tout ce m'eftoit à avenir 
S'eft avenu. 
1 10 Que font mi ami devenu 
Que j'avoie li près tenu 

Et tant amé ? 
Je cuit qu'il font trop cler femé ; 
Ils ne furent pas bien femé , 
1 1 5 Si font failli. 

Itel ami m'ont mal bailli , 
Conques tant com Diex m'alTailli 

En maint cofté 
N'en vi .i. seul en mon ofté : 
120. Je cuit li vens les a ofté. 
L'amor eft morte : 
Ce font ami que 'vens emporte , 
Et il ventoit devant ma porte ; 

I . Mains pour moinSy ainsi qu'on le trouve dans le 
Ms. 7633. 



La Complainte Rutebeuf. 19 

S'esenporta, 
125 Conques nus ne m'en conforta 
Ne du fîen riens ne m'aporta. 
Ice m'aprent 
' Qui auques a privé le prent ; 

Mis cil trop à tart fe repent 
1 3o Qui trop a mis 

De fon avoir por fère amis, 
Qu'il ne's trueve entiers ne demis 

A lui fecorre. 
Or lerai donc fortune corre : 
i35 Si entendrai ^ à moi refcorre, 
Se je r puis fère. 
Vers les preudommes m'eftuet trère ^ 
Qui font cortois & débonère 
Et m'ont norri : 
140 Mi autre ami font tuit porri; 
Je les envoi à meftre Orri ^ , 

1. Ms. 198 N.-D. Var. Si penferé. 

2. Ms. 7634. Var. Vers les bone gent m'eftuet 
traire. — M^ejîuet signifie : il me convient. 

3. Voici les différentes manières dont les diverses 
leçons orthographient ce mot : Ms. 7633, Horri; 
Ms. 7615, Hauri; Ms. 198 N.-D., Ourri . Je suis resté 
longtemps incertain sur la signification de ce vers, et 
je ne savais trop à quel genre de personnage il faisait 
allusion, lorsque la pièce intitulée Ci encoumence de 
Chariot le Juif est venue mettre fin à mes incertitudes. 
J'en demande humblement pardon à mes lecteurs pour 
Rutebeuf et pour moi, mais il s'agit tout simplement 
ici du chef des vidangeurs de Paris au xiii« siècle. A 
la fin_, en effet, de la pièce que j'ai nommée, lorsque 
Guillaume met la main dans la peau du lièvre où 



20 



La Complainte Rutebeuf. 



Et fe ri lais ; 
On en doit bien fère fon lais 
Et tel gent leffier en relais 
145 Sahz réclamer, 

Qu'il n'a en els rien à amer, 
Que l'en doie à amor clamer. 

Or ^ pri celui 
Qui .iij. parties fift de lui, 
i5o Qui refufer ne fet nului 
Qui le reclaime, 
Qui l'aeure & Seignor le claime ^, 
Et qui cels tempte que il aime , 
Qu'il m'a tempté, 
i55 Que il me doinft bonne fanté. 
Que je face fa volenté 
Tout fanz defroi. 
Mon Seignor, qui eft filz de Roi, 
Mon dit & ma complainte envoi , 
160 Qu'il m'eft meftiers , 

Chariot a fait la vilonie (expression de Rutebeuf plus 
décente que celle qu'il a placée dans le titre de son 
fabliau), notre malin trouvère s'écrie : 

Es vous Tefcuier qui ot gans 
Qui furent punais & puerri. 
Et de l'ouvrage meftre Horri. 

Ces vers, rapprochés de ceux de la présente com- 
plainte, ne peuvent laisser aucun doute. 

1. Les neuf vers suivants manquent au Ms. 7633. 

2, Le Ms. 198 N.-D. remplace ce vers, qui est sauté 
au 7615, par le suivant : 

Qui Seigneur & ami le claime. 



La Complainte Rutêbeûf. 



Qu'il m'a aidié mult volentiers : 
Ce eft li bons quens de Poitiers 

Et de Touloufe ^ ; 
Il faura bien que cil gouloufe 2. 
i65 Qui fi fètement fe douloufe ^. 

1. Alphonse, frère de saint Louis. 

2. Gouloufer, désirer ardemment, convoiter, avoir 
faim d'une chose. 

3. Se douloufe, se plaint avec douleur. 



©rplidt la Complainte %n$Ubmf^ 




on 

£a |lmre Uutebuef* 

Mss. 7615, 7633. 

^ON boen ami Dîex le mainteingne ! 
Mais raifons me montre & enfeingne 
Qu'à Dieu face une teil prière; 
•Cil eft moiens ^ , que Diex l'i tiengne , 
5 Que puis qu'en feignorie veingne 
G'i per honeur & bele chière ! 
Moiens & de bele menière 
Et f amors eft ferme & entière 
Et ceit bon grei qui le compeingne; 
o Car com plus bafle efl la lumière , 
Miex voit hon avant & arrière , 
Et com plus hauce , plus efloigne. 

Quand li moiens devient granz fires , 
Lors vient flaters & naît mefdires; 



I. OU ejl moiens y s^il est dans une position qui ne 
soit ni trop haute ni trop basse. 



La Paiz de Rutebues. 



ïS Qui plus en feit, plus a fa grâce. 
Lors eft perduz joers & rires : 
Ces roiaumes devient empires ^ 
Et tuit enfuient une trace. 
Li povre ami eft en efpace : 

20 Cil vient à cort, chacuns l'en chace 
Par gros moz ou par vitupires. 
Li flatères de pute eftrace ^ 
Fait cui il vuet vuidier la place : 
Cil vuet, li mieudres eft li pires. 

2 5 Riches hom qui flateour croit 

Fait de légier ^ plus tort que droit , 
Et de légier faut à droiture 
Quant de légier croit & mefcroit. 
Fox eft qui for famour acroit 

3o Et fages qui entour li dure. 
Jamais jor ne metrai ma cure 
En fère raifon ne mefure 
Se n'eft por celui qui tôt voit; 
Car famours eft ferme & féure. 

35 Sages eft qu'en li faféure : 

Tuit li autre funt d'un endroit. 

J'avoie un boen ami en France ; 

1. Nous retrouverons souvent dans notre poète 
u de mots entre pire, royaume et empire, 

2. Eftrace^ race, origine; extraéîio. 

3. De légier, légèrement, facilement; leviter. 

4. Faut, de faillir, manquer. 



24 



La Paiz de Rutebues. 



Or Fai perdu par mefchéance ^ . 
De totes pars Diex me guerroie, 
40 De totes pars pers-je chevance ^1 
Diex le m'atort à pénitance 
Que par tanz cuit que pou i voie ; 
De fa veue r'ait-il joie 
Aulî grant com je de la moie, 

1. Mefchéance veut dire à la fois méchanceté^ acci- 
dent, malheur. Dans quel sens Rutebeuf prend-il ce 
mot? Veut-il faire entendre qu'on a détaché de lui un 
puissant protecteur , à force de calomnies, par exem- 
ple? Veut-il dire que ce protecteur est mort.'' Quel 
est ensuite cet ami auquel il fait allusion? - En l'ab- 
sence de trait plus caractéristique, il est assez difficile 
de le deviner. M. Paulin Paris a cependant risqué l'ex- 
plication suivante : « S'il fallait absolument, a-t-il 
écrit, désigner quelqu'un, nous estimerions que les 
reproches du poëte allaient à l'adresse de Pierre de la 
Brosse , qui , du rang de simple barbier de saint Louis , 
était arrivé, sous Philippe-le-Hardi, au faîte de la 
roue de fortune ; mais il vaut mieux ne pas essayer de 
découvrir un secret que l'intention du poëte était de 
tenir à demi-voilé, même pour les contemporains.»» 
Voir la publication que j'ai faite il y a quelques an- 
nées du Jeu de Pierre de la Brosse qui dispute à For- 
tune par devant Reson, comme écrit son auteur ano- 
nyme. Cette publication est aujourd'hui épuisée. 

2. Chevance, bien, possession; du bas latin caben- 
tia, chevancia. La Fontaine s'est servi de ce mot 
lorsqu'il a dit : 

L'abondance 

Verfe en leurs coffres la finance, 
En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins : 
Tout en crève. Comment ranger cette chkvance ? 

Fables , liv. vu , fab. 6. 



La Paiz de Rutebues. 



45 Qui m'a méu teil méfeftance ; 
Mais bien le fâche & fî le croie 
J'aurai affeiz où que je foie , 
Qui qu'en ait anui & pezance ^ 

I. Pe^ancCy poids , chagrin. 




Mss. 7218, 7615, 7633. 

ONTRE le tens qu'arbre deffueille 
Qu'il ne remaint en branche fueille 

Qui n aut à terre , 
Por povreté , qui moi aterre , 
5 Qui de toutes pars me muet guerre , 

I. J'ai préféré cette leçon : De la Griefche d'yver, 
qui est celle des Mss. 7615 et 768 3, |à celle du Ms.7218: 
De la Griefche d'ejîé, d'abord parce que les titres des 
pièces de ce dernier Ms. sont d'une main plus récente 
que le corps même du volume, et qu'à la fin de la 
pièce le copiste de tout le recueil a mis : Explicit la 
griefche d'yver; ensuite, parce qu'il s'agit, en effet, 
dans cette pièce des inconvénients qu'a l'hiver pour 
notre poète, et du malaise queJui cause cette saison; 
mais je n'en suis pas moins convaincu qu'indépen- 
damment de cette signification de désagrément d*in- 
commodité, le mot griefche doit avoir encore ici un 
autre sens, aujourd'hui fort obscur, emprunté à un 
jeu du moyen-âge. Nous trouvons, en effet, dans G<3r- 
gantua, livre 1er, chapitre xxn, parmi les deux cent 
cinquante et quelques jeux auxquels Rabelais nous 
apprend que se livrait son héros, après s'être lavé les 




De la Griesche d'Yver. 



27 



Contre Fyver, 
Dont mult me font changié li ver, 
Mon dit commence trop diver 
De povre eftoire. 
10 Povre fens & povre mémoire 

mains de vins frais et efcuré les dents d^un pied de 
porc, le jeu de la griefche. Mais en quoi consistait-il ? 
, C'est ce que nous ne savons pas positivement. « Le 
mot griefche, dit Le Duchat , est le nom d'un volant en 
Anjou, à cause qu'on l'y fait de plumes de perdrix 
grises, qui s'appellent, en ces quartiers-là, grief ches. »» 
Telle est aussi l'opinion de Ménage, qui ajoute qu'au 
Maine ce jeu s'appelait coquantin , parce qu'on faisait 
aussi des volants de plumes de coqs, pnfin, M. Eloi 
Johanneau (voyez page 424 du i^"^ vol. de son édit. 
de Rabelais) présume que le nom de gruefche ou 
griefche, donné au jeu de volant en Anjou, pourrait 
bien être dérivé de celui que les enfants jouent encore 
en Sologne, sous le nom de pirouette, et qui consiste 
à recevoir et à renvoyer, avec des palettes de bois, un 
volant dont les plumes sont piquées sur un petit cy- 
lindre de bois que les paysans nomment dru ou grue 
au jeu de palet. Ne pourrait-on pas conclure de cette 
explication que, par ces mots : la Griefche d'ejlé, la 
griefche d^yver, Rutebeuf a voulu, par allusion au 
jeu dont nous parlons, dépeindre en quelque sorte 
la ténacité avec laquelle la misère s'attachait à lui, le 
poursuivant sans relâche d'une saison à l'autre, et le 
renvoyant toujours malheureux de l'hiver à l'été, 
comme un volant? 

Voici maintenant une explication plus récente et 
probablement plus juste: a Depuis un demi-siècle, 
dit M. Paulin Paris, en citant notre première édition 
de Rutebeuf, un nouveau jeu de dés était arrivé de 
Grèce en France , par l'Italie. On l'appelait tantôt 
Blanque ou Blanche, tantôt A^ar ou Zara^ tantôt 



28 



De la Griesche d'Yver. 



M'a Diex doné li rois de gloire 

Et povre rente , 
Et froit au cul quant bise vente. 
Li vens me vient, li vens m'elvente^ 
1 5 Et trop fovent 

Plufors foies fent le vent. 
Bien le m' ot griefche en covent 

Quanques me livre ; 
Bien me paie , bien me délivre : 
20 Contre le fout me rent la livre 
De grant poverte. 
Povretez eft for moi reverte : 
Toz jors m'en eft la porte ouverte , 
Toz jors i fui 
25 Ne nule foiz ne m'en eflui; 

Par pluie moil, par chaut eflui. 

Ci a riche homme; 
Je ne dorm que le premier fomme. 
De mon avoir ne fai la fomme 
3o Qu'il ni a point. 

Diex me fet le tens fi à point : 
Noire moufche en efté me point, 

Griefche» Il est permis de supposer que la couleur 
des cases qui renfermaient les nombres heureux fut 
l'occasion du premier de ces noms, et que celui de 
Gne/c/îe rappelait que les (Croisés l'avaient transporté 
dans l'Occident, au retour de la conquête de l'empire 
grec.» En tout cas, on trouve dans le portefeuille de 
Fontanieu, n" 6o (Mss. de la Bibl. impériale), divers 
passages d'un compte de Thôtel du comte de Poitiers, 
où ce jeu est mentionné. 



De la Griesche d'Yver. 



29 



En y ver blanche * . 
Iffi fui com l'ofîère franche 
35 Ou com H oifiaus feur la branche : 
En efté chante , 
En yver plor & me gaimante , 
Et me deffuel auffi com Tente ^ 
Au premier giel. 
40 En moi n'a ne venin ne fiel; 
Il ne me remaint rien fouz ciel : 

Tout va fa voie. 
Li enviail que je favoie 
M'ont avoié , quanques j'avoie 
4.5 Et forvoié, 

Et fors de voie defvoié. 
Fols enviaus ai envoié , 

Or m'en fouvient; 
Or voi-je bien , tout va , tout vient : 
5o Tout venir , tout aler covient , 
Fors que bien fet. 
Li dé qui li détier ont fet 
. M'ont de ma robe tout desfet ; 
Li dé m'ocient, 

1 . Ces deux vers se retrouvent plus loin dans le Dit 
des Ribaux de Greive. Voyez, à cette pièce, l'explica- 
tion que nous en donnons. 

2. Ente, arbre greffé. — On lit, page 14, strophe 6«, 
dans le Fabîel du dieu d'amours, que j'ai publié en 
1834; 

De tel manière eftoît tous li vergiés 
Ains n'i ot arbre , ne fuft pins ou loriés , 
Cyprès, aubours, entes & oliviers. 



3o 



De la Griesche d'Yver. 



55 Li dé m'aguetent & efpient, 
Li dé m'afTaillent & deffient , 

Ce poife moi ; 
Je n'en puis mès, fe je m'efmai. 
Ne voi venir avril ne may : 
60 Vezci la glace ; 

Or fui entrez en maie trace. 
Li trahitor de pute eftrace 

M'ont mis fanz robe : 
Li fiècles eft fi plains de lobe! 
65 Qui auques a, fi fet le gobe; 
Et je que fais? 
Qui de povreté fent le fais? 
Griefche ne m'i lefi: en pais ; 
Mult me defroie , 
70 Mult m'affaut & mult me guerroie. 
Jamès de ceft mal ne garroie. 

Par tel marchié : 
Trop ai en mauvès leu marchié. 
Li dé m'ont pris & emparchié; 
75 Je les claim quite : 

Fols efl qu'à lor confeil abite; 
De fa dète pas ne f'aquite, 

Ainçois f'encombre; 
De jor en jor acroifl le nombre. 
So En efté ne quîert-il pas l'ombre 
Ne froide chambre, 
Que nu li font fovent li membre. 
Du duel fon voifm ne li membre . 
Mès le fien pleure : 



/ De la Griesche d'Yver. 3i 

85 Griefche ^ li a coru feure , 
Defnué Fa en petit d'eure, 

Et nus ne l'aime ; 
Cil qui devant coufîn le claime 
Li dift en riant : « Ci faut traime 
90 Par lécherie ^. 

Foi que tu dois sainte Marie , 
Cor va ore en la draperie, 

Du drap acroire. 
Se li drapiers ne t'en veut croire, 
95 Si t'en reva droit à la foire * 
Et va au change. 
Se tu jures faint Michiel l'ange, 
Que tu n'as feur toi lin ne lange 
Où ait argent, 
100 L'en te verra mult biau fergent. 
Bien t'apercevront la gent; 

Créus feras; 
Quant d'iluecques remouveras 
Argent ou faille enporteras, » 
io5 Or a fa paie ; 

Ainsi vers moi chafcuns f'apaie : 
Je n'en puis més. 

1. On voit que Rutebeuf emploie à la fois le mot 
griefche dans ses deux significations^ tantôt comme 
allusion au jeu de ce nom , tantôt dans le sens de gra- 
vatio, inconvénient, charge, fardeau. Il faut l'entendre 
sous cette dernière acception dans le passage qui occa- 
sionne cette note. 

2. Ms. 7615. Var. Tricherie. 



Mss* 7218, 7615, 7633. 

N recordant ma grant folie , 
Qui n eft ne gente ne jolie 

Ainz eft vilaine 
Et vilains cil qui la demaine , 
5 Me plaing .vij. jors en la femaine 
Et par reson : 
Si efbahiz ne fu mès hom , 
Qu'en yver toute la fefon 
Ai fi ouvré 
10 Et en ouvrant m'ai aouvré 

Qu'en ouvrant n'ai rien recouvré 

Dont je me cuevre. 
Ci a fol ouvrier & foie oevre; 
Qui par ouvrer riens ne recuevre 
1 5 Tout torne à perte , 
Et la griefche eft fi aperte , 
Qu'efchec dit à la defcou verte 

A fon ouvrier, 
Dont puis n'i a nul recouvrier. 
2Q Juingnet li fet fambler février. 
La dent dit : « Cac , » 




La Griesche d'Esté, 



33 



Et la griefche dit : « Efchac ; » 
Qui plus en fet f'afuble fac 

De la griefche. 
2 5 De^Grefce vient, fi griez éefche; 
Or eft la Borgoingne briéfche. 

Tant a venu 
De la gent qu'ele a retenu , 
Sont tuit cil de fa route ^ nu 
3o Et tuit defchaus; 

Et par les froiz & par les chaus , 
Nés li plus meltres fenefchaus , 

N'ont robe entière. 
La griefche eft de tel manière 
35 Qu'ele veut avoir gent légière 

En fon fervife. 
Une eure en cote , autre en chemife. 
Tel gent aime com je devife : 

Trop het riche homme; 
40 S'aus poins le tient èle l'afTomme. 
En corte terme fet bien la fomme 

De fon avoir : 
Plorer li fet fon non-favoir; 
Souvent li fet gruel avoir , 
45 Qui qu'ait avaine : 

Tramblé m'en a la meftre vaine : 
Or vous dirai de lor couvaine; 

J'en fai aflez. 
Sovent en ai efté lalTez : 



I. Voyez,, pour le mot route, la pièce du Mariage 
Riitebetif, vers la fin. 

îtUTEBEUF. I. 3 



34 La Griesche d'Esté. 

5o Mi-marz que li frois eft paffez. 

Notent & chantent. 
Li .i. & li autre fe vantent 
Que fe dui dé ne les enchantent 

Il auront robe. 
55 Efpérance les fert de lobe 
Et la griefche les defrobe. 

La borfe eft vuide ; 
Li geus fe ce que Ten ne cuide : 
Qui que tifle chafcuns defvide; 
60 Li penflers chiet; 

Nul bel efchet ne lor efchiet. 
N'en puéent mes qu'il lor mefchiet. 

Ainz lor en poife : 
Qui qu'ait l'argent, Diex a la noife. 
65 Aillors covient lor penflers voife , 

Quar .ij. tornois, 
lij. parefîs, .v. vienois, 
Ne puéent pas fère .i. borgois 

D'un nu defpris. 
70 Je ne di pas que je's defpris^ 

Ainz di qu'autres confeus eft pris. 

De cel argent 
Ne f'en vont pas longues charjant; 
Por ce que li argens art gent , 
75 N'en ont que fère, 

Ainz entendent à autre afère : 
Au tavernier font du vin trère; 

Or entre boule 
Ne boivent pas, chafcuns le coule. 



La Griesche d'Esté. 



35 



80 Tant en entonent par la goule , 
Ne lor fovient 
Se robe achater lor covient. 
Riché font, mes ne fai dont vient 
Lor grant richèce : 
85 Chafcuns n'a riens quant il fe drèce. 
Au paier font plains de perèce : 

Or faut la fefte , 
Or remainent chançons de gelte ; 
Si f'en vont nu comme une befte 
90 Quand ils f'efmuevent. 

A lendemain povre fe truevent; 
Lui dui dé povrement fe pruevent : 

Or faut quarefme 
Qui lor, a efté dure & pefme. 
95 De poifTon autant com de crefme 
I ont éu : 
Tout ont joué, tout ont béu. 
Li uns a l'autre decéu , 

Dift RUSTEBUÉS, 

100 Por lor tabar^ , qui n'eft pas nués, 
Qui toz eft venduz en .ij. oès 2; 

Et avril entre , 
Et il n'ont riens defors le ventre. 
Lors font il vifte & prunte & entre : 

io5 S'il ont que mètre, 

1. Tabar : yojqz, pour Texplication de ce mot^ uiîg 
des notes de la Complainte du Roi de Navarre. 

2. Les huit vers qui suivent sont transposés d^une 
manière fautive dans le Ms. 7633. 



36 



La Griesche d'Esté. 



Lors les verriiez entremetre 

De dez prendre & de dez jus mètre. 

Ez vous la joie : 
Ni a fi nu qui ne f'efjoie; 
1 10 Plus font feignor que raz fus moie 
Tout cel efté 
Trop ont en grant froidure efté. 
Or, lor a Diex .i. tens prefté 
Où il fet chaut , 
1 1 5 Et d'autre chofe ne lor chaut : 
Tuit ont apris aler defchaut. 

I . Que ras fus moie, que rats sur meule, c'est-à-dire 
dans^un tas de gerbes. 



0U ci encoumence 

frt Hepentance Butebeuf \ 

Mss. 7218, 7633, 198 N.-D. 

lEssiER m'eftuet le rimoier, 
Quar je me doi mult efmaier 
Quant tenu l'ai iî longuement : 
Bien me doit le cuer lermoier 

I. Cette pièce est probablement une des dernières 
deRutebeuf, Il l'écrivit sans doute après quelque ma- 
ladie , sentant que sa fin était proche. Il avoue , en effet , 
dès le premier vers, qu^il y cl longtemps quHl rime, et 
que, si une chose doit V étonner y c'est d'avoir pu rimer 
si longtemps. Plus loin , il dit qu'il est temps pour lui de 
sortir de ce monde. Entendait-il par là nous faire savoir 
qu'il allait finir ses jours dans une maison religieuse, 
ou qu'il ne tarderait pas à mourir?... Ce qui me ferait 
penser qu'il a voulu indiquer le dernier cas , c'est que , 
dans le Ms. 72 18 de la Bibl. impériale^ qui contient le 
meilleur et le plus vaste recueil de ses œuvres, cette pièce 
est placée la dernière , comme si elle eût dû clore sa vie, 
et qu'après on lit: « Expliciunt tuit H dit Rujleheuf. » 

Au reste, durant toute cette pièce, le trouvère n'ex- 
prime pas un seul regret de ce qu'il a écrit II avoue 
bien qu'il a vécu aux dépens autrui , qu'il a chanté 
les uns pour plaire aux autres, mais il ne dit pas qu'il 
se repente de s'être élevé contre les ordres mendiants 
et contre le clergé. Il n'y a donc là aucune palinodie, 
ainsi que le prétend quelque part Legrand d'Aussy. 



38 



La Mort Rustebeuf. 



5 Conques ne me poi amoier ^ 
A Dieu fervir parfètement ; 
Ainz ai mis mon entendement 
En geu & en efbatement , 
Qu'ainz ne daignai nés faumoier ^ : 
lo Se por moi n'eft au jugement 
Cele où Diex prift aombremenf , 
Mau marchié pris au paumoier ^. 

Tart ferai mès au repentir. 
Las moi! c onques ne fot fentir 
1 5 Mes fols cuers quels efl; repentance . 
N'a bien fère lui affentir! 
Comment oferoie tentir^* 
Quant nés li jufte auront doutance? 

1. Ms. 7633. Var. Soi. — Amoier, appliquer, adon- 
ner. On trouve, dans le Dit du Buffet (voir Méon): 

Qui biau fet dire & rimoier . 
Bien doit fa fcience amoier. 

2. Saumoier , dire ses psaumes. 

3. Le poëte dit qu'il a eu tort de laisser Dieu pour 
le geu de paume & l'efbatement , et que si, au jour du 
jugement, la Vierge n'intercède pour lui, il aura fait, 
à ce sujet-là, un mauvais marché, — Le Ms. 7633 offre 
cette variante : 

Ton marchié pris à paumoier. 

4. Tentir, littéralement: tinter; mais on pourrait 
traduire ce mot avec plus d'exactitude par cette locu- 
tion vulgaire : souffler. ( Comment oserais-je souffler, 
puisque les justes eux-mêmes ne seront pas exempts 
de crainte?) 



La Mort Rustebeuf. 



39 



J'ai toz jors engreffié ma pance 
no D'autrui chatel, d'autmi fubftance. 
Ci a bon cler au mieux mentir : 
Se je di : « C'eft par ignorance 
Que je ne fai qu'eft pénitance * , 
Ge ne me puet pas garantir. 

2.5 Garantir! las! en quel manière? 

Ne me fit Diex bonté entière, 

Qui me dona fens & favoir, 

Et me fift à fa forme fière ? 

Encor me fift bonté plus chière , 
3o Que por moi vout mort recevoir. 

Sens me dona de décevoir 

L'anemi qui me veut avoir 

Et mettre en fa chartre première , 

Là dont nus ne fe puet ravoir : 
35 Por prière ne por avoir, 

N'en voi nus qui reviegne arrière. 

I . Dans la strophe suivante , Rutebeuf veut parler 
ici, non pas de ses vers sur les ordres religieux, sur 
l'Université, mais de ses Complaintes , de ce que Ton 
pourrait appeler ses Pièces politiques. Pour celles-là, 
je croirais assez volontiers qu'il les a, en partie, du 
moins, composées à la demande ou sur l'invitation 
des héritiers et des familles, dont il espérait une ré- 
compense. Il paraît, en tout cas, que même le Roi., 
même les grands, malgré leurs promesses, la lui fai- 
saient parfois attendre longtemps, car, çà et là, dans 
ses œuvres, il lui échappe quelques plaintes à ce sujet. 
Quant à ses éloges des écoliers et des professeurs, à 



40 



La Mort Rustebeuf. 



J'ai fet au cors fa volenté ; 

J'ai fet rimes , & fai chanté 

Sor les uns por aus autres plère, 
40 Dont anemis ^ m'a enchanté 

Et m'âme mife en orfenté ^ 

Por mener à félon repère. 

Se cele en qui toz biens refclère 

Ne prent en cure mon afère^, 
45 De maie rente m'a renté 

Mes cuers, où tant truis de contraire : 

Fificien, n'apoticaire 

Ne me puéent doner fanté. 

ses invectives contre les moines, je ne crois pas qu'il 
en ait jamais attendu autre chose que de la popula- 
rité. Les premiers étaient trop pauvres pour pouvoir 
le récompenser; et les seconds, lors même qu'ils au- 
raient pu le faire changer d'avis en le payant, étaient 
trop avares pour le tenir jamais à leur solde. Aussi y 
va-t-il de bon cœur et voit-on dans ses vers contre eux 
une verve, une ardeur, une satisfaction qui impliquent 
le désintéressement et révèlent une sorte de vengeance 
satisfaite. Rutebeuf, d'ailleurs, en écrivant ainsi, agis- 
sait dans le sens de Topinion publique d'alors et se 
laissait emporter volontiers, sans préoccupation per- 
sonnelle, à ce torrent. Prêcher la croisade, s'élever 
contre les ordres religieux et défendre l'Université, 
c'était, au xin^ siècle, à Paris du moins, faire acte de 
libéralisme, et, à ce compte, notre poète a dû jouer, 
de son temps, un rôle particulier, assez important pour 
exercer quelque action sur l'opinion publique. 

1. Anemis, c'est-à-dire le démon, l'ennemi. 

2. Orfenté, état d'un orphelin. 

3. 7683. Var. M'enfertei. 



La Mort Rustebeuf. 41 

Je fai une fifîcienne 
5o Que à Lions, ne à Viene, 

Ne tant comme li fiècles dure, 

N'a fi bonne ferurgienne. 

N'eft plaie , tant foit anciene , 

Qu'ele ne nétoie & efcure 
55 Puis qu'ele i veut mètre fa cure. 

Ele efpurja de vie obfcure. 

La bénéoite Egypciene ; 

A Dieu la rendi nete & pure : 

Si com c'eft voirs, fi praingne en cure 
60 Ma lafle d'âme creftiennel 

Puis que morir voi foible & fort , 

Comment prendrai en moi confort 

Que de mort me puifTe défendre? 

N'en voi nul, tant ait grant effort, 
65 Qui des piez n'oft le contrefort; 

Si fet le corps à terre eftendre. 

Que puis-je, fors la mort atendre? 

La mort ne left ne dur ne tendre , 

Por avoir que l'en li aport, 
70 Et quant li cors eft mis en cendre 

Si covient à Dieu refon rendre ^ 

De quanques fift dusqu'à la mort. 

Or ai tant fet que ne puis mes; 
Si me covient tenir en pès : 

I. Ms. 7633. Var. Si. covient Parme raison rendre 
(il faut que Pâme rende raison de^ etc.). 



42 



La Mort Rustebeuf. 



75 Diex doinft que ce ne foit trop tart! 

Toz jors ai acréu mon fès, 

Et oï dire à clers & à lès : 

« Com plus couve li feus, plus art. » 

Je cuidai engingner Renart; 
80 Or n'i valent engin ne art , 

Qu'afleur ^ eft en fon paies. 

I. La copie du Ms. 72 18 , qui appartient à la Biblio- 
thèque de l'Arsenal et qui provient, je crois, des 
Mss. du marquis de Paulmy, contient ici en marge une 
annotation très-fautive. Elle traduit ^î//'(^'wr par Assuérus. 
Je me trompe fort, ou, loin de prendre ce mot comme 
le nom du roi dont parle l'Écriture-Sainte, le poëte 
l'entend dans le sens de assuré, tranquille , ainsi qu'on 
le voit dans plusieurs autres poèmes, par exemple à 
la troisième strophe de La roe de fortune , petite 
pièce qui se trouve dans mon recueil inXÀXulé Jongleurs 
et Trouvères (Paris, Merklein, i835), page 178 : 

En ce liècle n'a fors éur; 
N'i doit eftre nus asséur , 



. Que nus tant i ait feignorie , 
N'i ait ASSÉUR de sa vie, &c. 

Rutebeuf a donc voulu dire qu'il espérait tromper 
Renard, mais que la ruse et l'adresse ne servent à 
rien pour cela, car Renard est à l'abri et sans crainte 
dans son palais. 

Pour faciliter l'intelligence de cette allusion, tou- 
chant le héros de notre premier poëme satirique, il 
est bon de rappeler ici la définition du mot Renart, 
donnée par l'auteur même de ce roman, vers lo-]^ et 
loSe de l'édition de Méon : 

Tuit cil qui font d'engin & d'art 
Sont mès tuit appelés Renart. 



La Mort Rustebeuf. 43 

Por cet fiècle qui fe départ ^ 
M'en covient partir d'autre part : 
Qui que l'envie, je le lès. 

I. Ce vers prouve que notre poëte écrivait cette pièce 
vers la fin du xiiie siècle, dans un âge avancé, où sa 
mort était proche. 



Ci fttttt la mort MmUhntf^ 
on Crpiîctt la lîepantance Hu^tebitef, 



CV^t Itt Complainte au %oi >e lHatîarre \ 



Ms. 7633. 

iTiEz à compleindre m'enseigne 
D'un home qui avoit feur Seine 
Et for Marne maintes maifons; 
Mais à teil bien ne vint mais hons 
5 Comme il venift, ne fufl la mort 
Qui en fa venue l'amort. 

I. Cette pièce date de l'année 1271. Rutebeufy rap- 
pelle,, avec une grande sensibilité et un véritable talent 
poétique, la perte regrettable que la France venait de 
faire en la personne du prince dont il trace l'éloge en 
très-bons vers. C'est en parlant de ce genre de poëme, 
que M. Paulin Paris a dit de Rutebeuf : « Ses com- 
plaintes sont un de ses meilleurs titres à nos éloges» 
Elles ont une haute importance historique : elles 
pourraient trouver place dans la série des monuments 
de l'histoire de France, et Rutebeuf y fit preuve d'un 
talent poétique plus élevé que partout ailleurs; on 
peut même dire que, sans ce lien qui les rattache à 
nos annales, les œuvres complètes de Rutebeuf, mal- 
gré ^intérêt piquant de sa lutte contre les ordres men- 
diants, attendraient encore aujourd'hui l'éditeur esti- 
mable qu'elles ont rencontré. » M. Paulin Paris va 
peut-être un peu loin dans cette dernière phrase; mais 
pour le reste je ne puis qu'être de son avis et le re- 
mercier de ses bonnes et sympathiques paroles. 




Complainte au Roi de Navarre. 45 

G'eft li rois Thiebauz de Navarre ' . 
Bien a fa mort mis en auvarre ^ 
Tout fon roiaume & fa contei 

1. Thibaut V, comte de Champagne et roi de Na- 
vsiYVQ, fils de Thibaut IV, dit le Chansonnier y et de 
Marguerite de Bourbon, fille d'Archambault VIII, na- 
quit en 1240. Il n'avait encore que treize âns lorsqu'il 
fut appelé au trône ^ sous la tutelle de sa mère. En 
1255, et non en i258, comme on l'a écrit, il épousa 
à Melun, après avoir, mojennant 3, 000 livres de 
rente, fait sa paix avec le duc de Bretagne, Isabelle, 
fille aînée de saint Louis, dont il n'eut point d'enfants. 
En 1268, il rejeta les propositions de Baudouin, em- 
pereur de Constantinople, qui lui promettait le quart 
de son empire, s'il voulait l'aider à reconquérir ses 
Etats sur Michel Paléologue et ceux qui les lui avaient 
ravis sept années auparavant. 

Ce prince, qui était un homme de bon conseil, fort 
libéral et ami des lettres , ainsi que le prouvent l'érec- 
tion qu'on lui dut de l'Académie de Tudéla, en Na- 
varre, et les nombreux privilèges qu'il accorda à ceux 
qui en fréquentaient les écoles, fit composer, par 
Vincent de Beauvais, un traité sur les devoirs des 
grands et de ceux qui ont des charges considérables 
dans l'Etat. Il partit, en 1270, pour la seconde croi- 
sade, et écrivit de Tunis, le 25 août de la même an- 
née, sur le trépas de saint Louis, une lettre remar- 
quable qui nous est restée. D'autres prétendent, au 
contraire, qu'elle lui fat adressée par l'évêque de 
Tunis, On la trouve dans la Bibliographie des croi- 
sades ^ de Michaud. Thibaut V mourut le 4 décembre 
1270, à son retour de l'expédition, à Trapani, en 
Sicile, où il s'était arrêté. Son corps fut apporté dans 
l'église des Cordeliers de Provins, et son cœur dans 
celle des Jacobins de la même ville. 

2. ^4 z/i^<^rre, désolation, chagrin violent; adversum. 



46 Complainte au Roi de Navarre. 

10 Por les biens c'on en a contei. 

Quant li rois Thiebaus vint à terre 

Il fut afTeiz , qui li mut guerre 

Et qui mout li livra entente , 

Si que il n'ot oncle ne tente 
i3 Qui le cuer n'en éuft plain d'ire ^ ; 

Mais je vos puis jureir & dire 

Que c'il fuft fon éage en vie 

I. Thibaut V, dès sa naissance, compta beaucoup 
d'ennemis parmi ses proches, dont la troisième union 
du vieux comte de Champagne était venu renverser 
tous les projets au sujet des riches domaines qu'il 
possédait. Celui d'entre eux qui dut en être le plus 
vivement contrarié fut, sans contredit, Jean 1er, dit Le 
Roux, duc de Bretagne, mari de Blanche de Cham- 
pagne, alors fille unique de Thibaut IV et d'Agnès de 
Beaujeu, sa deuxième femme. Cette alliance, par la- 
quelle Jean Jei* espérait, si Thibaut mourait sans autre 
postérité, hériter du royaume de Navarre, excita plus 
tard, entre Thibaut V et le duc de Bretagne, des dis- 
sensions que saint Louis ne put calmer qu'en faisant 
dépendre de leur cessation son consentement au ma- 
riage de sa fille Isabelle avec le premier de ces princes 
{voyQz Joinville). Mais Tanimosité générale contre 
Thibaut V se montra surtout lorsqu'il parvint au 
trône. Tout le monde, à cette époque, se ligua contre 
lui, et sa mère Marguerite, qui mourut en 12 58, se 
trouva vis-à-vis de ses égaux et de ses sujets dans 
la position critique où la reine Blanche s'était vue, 
durant la mniorité de saint Louis, à l'égard de Thi- 
baut IV et des autres grands vassaux. Grâce à son 
habileté et son adresse, elle sé tira pourtant de ces. 
circonstances difficiles avec le même bonheur que la 
veuve de Louis VIII. 



Complainte au Roi de Navarre. 47 

De li cembleir éuft envie 

Li mieudres ^ qui orendroit vive , 
20 Que vie fi ne te & fi vive 

Ne mena n'uns qui foit ou monde. 

Large, cortois & net & monde, 

Et boen au chans & à l'oftei, 

Tel le nos a la mort oftei. 
2 5 Ne croi que mieudres creftiens, 

Ne jones hom ne anciens, 

Remainfift la jornée en l'oft; 

Si ne croi mie que Dieux Toft 

D'avec les fainz , ainz l'i a mis , 
3o Qu'il a toz jors eftei amis 

A fainte Eglife & à gent d'ordre ^. 

Mout en fait la mors à remordre 

Qui fi gentil mortel a mors; 

Piefà ne mordi plus haut mors : • 
35 Jamais n'iert jors que ne fen plaigne, 

Navarre & Brie & Champaingne, 

Troie, Provins, & li dui Bar, 

Perdu aveiz voftre tabar ^, 

Li mieudres^ le meilleur; meliov. 

2. C'est-à-dire : aux religieux. 

3. Le tabar était une espèce de manteau qui se mit 
d^abord par-dessus la cotte de m aille et plus tard 
par-dessus Farmure. Ici, comme le poëte l'explique 
lui-même , il Tentend dans le sens figuré de protec- 
tion , soutien. On lit dans le roman du Petit Jehan de 
Saintré ? « Et quand mes lettres furent faites^ il me 
mena prendre congié duRoy, qui me, fit très-bonne 
chière ; et_, pour l'amour de notre sire le Roy, aussi 



48 Complainte au Roi de Navarre. 

Ceft-à-dire voftre fecours. 
40 Bien fuftes fondei en décours ^, 
Quant teil feigneur aveiz perdu , 
Bien en deveiz eftre efperdu. 

- Mors desloaux, qui rienz n'entanz 

Se le laiffafTes .Ix. anz 
45 Ancor vivre par droit aage , 

Lors f'en préifTes le paage 

Si n'en péuft pas tant chaloir ^; 

Or eftoit venuz à valoir. 

N'as-tu fait grant defconvenue 
5o Quant tu l'as mort en fa venue 

Mort defloiaux, mors de pute aire? 

De toi blameir ne me puis taire 

Quant il me fovient des bienz faiz 

de vous, me fit donner un tabar de velours figuré, 
noir, fourré de martres zebelines, et cent florins d'A- 
ragon. » On trouve dans le roman de sir Walter Scott, 
Quentin Durward, quelques détails sur le tabar, M. le- 
docteur Meyrick, membre de la Société royale des 
Antiquaires de Londres, a fait imprimer, dans les 
Mémoires de cette Société, une savante dissertation 
sur les vêtements de guerre, où il parle de celui-là. 
Voir également le texte de ma publication intitulée : 
VArmeria Real de Madrid, 3 vol. in- fol. 

1. Cette expression, /o?2<ie/ en décours, est plus fa- 
cile à entendre qu'à commenter. Décours signifie : 
decrescentia. Or, comme on ne peut pas dire en 
français, fondé en décroiffance, il faut nécessaire- 
ment paraphraser pour traduire. 

2. Chaloir, importer j de calere. 



Complainte au Roi de Navarre. 49 

Que il a devant Tunes faiz , 
55 Où il a mis avoir & corsl 

Li premiers ifluz eftoit fors 

Et retornoit li darreniers. 

Ne prenoit pas garde au deniers 

N'auz garnizons ^ qu'il defpandoit; 
60 Mais faveiz à qu'il entendoit, 

A vifeteir les bones genz. 

Au mangier eftoit droiz ferjenz, 

Après mangier eftoit compains 

De toutes bones teches plains , 
65 Pers aus barons, aus povres peires ^, 

Et aus moiens compains & frères ; 

Bons en confoil & bien méurs, 

Auz armes viftes & féurs, 

Si qu'en tout Foft n'avoit fon peir. 
70^ Douz foiz le jor faifoit trampeir ^ 

1. Garni:{ons , frais, dépenses, achats de vivres et 
de provisions de toute espèce. L'exemple suivant est 
tiré de VEJbatement du mariage des quatre fils Hémons, 
que j'ai publié dans les notes du premier de mes deux 
vQ\\imQS àt Mystères (Paris, iSSy, in-8°). « Et pren- 
dra SQS garnisons en la granche à Petit- Pont, c'est assa- 
voir : bûche, charbon, foin et avoine. » 

2. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici 
quelle finesse il y a dans ce jeu de mots entre pers 
( égal ) ; j?<^r, tt peires , père, pater. 

3. Ce mot trampeir, qu'on ne trouve dans aucun 
glossaire , répond parfaitement à notre terme popu- 
laire tremper la soupe. Il est employé quelquefois 
comme marque de temps. Un de nos anciens chroni- 
queurs dit, en' parlant d'une armée en marche, que, 

RUTEBEUF. I. ± 



5o Complainte au Roi de Navarre. 

Por repaiftre les familleuz. 

Qui déift qu'il fuft orgueilleuz 

Et il le véift au mangier, 

Il fe tenift por menfongier. 
75 Sa bataille eftoit bonne & fors, 

Car ces femblanz & ces effors 

Donoit aux autres hardielTe. 

Onques home de fa joneffe. 

Ne vit n'uns contenir H bel ^ , 
80 En guait, en eftour, en cembeL 

Qui Tôt en Champagne véu , 

En Tunes Fot defconnéu : 

Qu'au befoing connoît-hon preudome; 

Et vos faveiz , ce eft la fomme , 
85 Qui en pais eft en fon païs 

Tenuz feroit por foux nayx 

Cil f'aloit auz paroiz combatre. 

Par cefte raifon vuel abatre 

Vilonie, Ton l'en a dite. 
90 Que fa vaillance l'en acquite. 

Quant l'aguait faifoit à fon tour. 

Tout aufi come en une tour 

Eftoit chacuns alTéureiz , 

de tel endroit à tel autre, les soldats trempèrent 
vingt soupes. » A deux par jour, je suppose , il est 
facile de voir tout de suite combien le total offre de 
journées; mais ce n'en est pas moins, il faut en con- 
venir, un assez bizarre calendrier. 

I. Contenir si bel, avoir si belle contenance. 



Complainte au Roi de Navarre. 5i 

Car touz li oz eftoit mureiz : 
95 Lors eftoit chafcuns aféur ^ 
Car li Tiens gaiz valoit .i. mur. 

Quant il eftoîent retornei , 
Si trovoit-hon tôt atornei 
Tables & blanches napes mifes! 

100 Tant avoit laians de reprifes^ 
Donées fî cortoifement 
Et roi de teil contenement , 
Qu'à aife fui quant le recorde , 
Por ce que chafcuns c'en defcorde 

io5 Et que chafcuns le me tefmoingne 
De ceulx qui virent la befoigne , 
Que n'en truis contraire nelui 
Que tout ce ne foit voirs de lui. 

Roi Hanrrîs, frères au bon roi ^ 

1. Voye^, pour ce mot, à la fin de la Mort Ruîe- 
beuf, 

2. Reprises y parties de jeu, revanches. 

3. Ce prince, comte de Rosnay, succéda en 1270, 
dans le titre de comte de Champagne et de roi de Na- 
varre, à Thibaut V, son frère, qui Pavait déclaré 
son héritier avant de partir pour la seconde croi- 
sade. Il porta le nom de Henri HI et le surnom de 
le Gros ou le Gras. Il eut pour femme Blanche d^Ar- 
tois, fille de Robert, frère de saint Louis , qui lui 
apporta en dot 26,000 livres tournois^ et qui épousa 
en secondes noces Edmond de Lancastre, frère du 
roi d'Angleterre. Elle fut très-liée avec Marie de Bra- 
bant, reine de France, deuxième femme de Philippe- 



52 Complainte au Roi de Navarre. 



1 10 Dieux mète en vos fi bon aroi 

Com en roi Thiebaut voftre frère! 

Jà fuftes-vos de iî boen peire! 

Que vos iroie délaiant 

Ne mes paroles porloignant? 
1 1 5 A Dieu & au fîècle plaifoit 

Quanque li roi Thiébauz faifoit : 

Fontaine eftoit de cortoifie ; 

Toz biens iert fanz vilonie , 

Si com j'ai oï & apris 
120 De maître Jehan de Paris ^ , 

le-Hardi. Le règne de Henri, qui fut court, n'offre 
aucun événement remarquable. Ce prince fut, comme 
ses deux prédécesseurs, très-libéral envers les églises 
de ses États. Il mourut^ en 1274, à Pampelune^ dans 
la cathédrale de laquelle il fut enterré; mais son cœur 
fut déposé dans le couvent des Sœurs-Mineures de 
Provins. Il laissa une fille nommée Jeanne, née à Bar- 
sur- Aube, en 1272, qui hérita des Etats de son père, 
et les porta dans la maison de France par le mariage 
qu'elle contracta, en 1284, avec Philippe-le-Bel, qui 
devint roi de France l'année suivante. 

I. Il ne faut pas confondre ce Jean de Paris, sur- 
nommé Poin-Vdne ou Pique-anoriy avec un certain 
•Guillaume, dit Fungens ajinum, dont parle Baluze, 
dans sa Vie des Papes d'Avignon^ et qui mourut, 
en i3o6, à Bordeaux, auprès de Clément V, ni avec 
un autre Jean de Paris, surnommé Dm Sowr^i (Johan- 
nes Surdus ). Celui dont parle Rutebeuf est peut-être 
le Poin-Vdne que cite Henri d'Andeli dans la Bataille 
des vn arts, quand il dit : 

Là fu meftre Jehan li pages, 

Et Poin-l'ane, cil de Gamaches; 



Complainte au Roi de Navarre. 53 

Qui l'amoit de fi bone amour 
Com preudons puet ameir feignor. 
Vos ai la matière defcrite 
Quem trois jors ne feroit pas dite. 

125 Meflîre Erars de Valeri ^ , 
A cui onques ne f aferi 
N'uns chevaliers de loiautei , 
Diex, par vos, fi Favoit fait teil 
Que mieudres ni efl: demoreiz 

1 3o Et au loing fuft tant honoreiz. 

ou bien celui que mentionne Duboullay, dans son 
Histoire de V Université de Paris, et sur lequel il 
donne les détails suivants : Johannes Parisiensis, ma- 
gister in artibus, publice aliquandiu docuit ; deinde 
ad theologiam se contulit, in qua laureum doctora- 
lem consecutus , publicam etiam in facultate cathe- 
dram tenuit, magna discipulorum frequentiâ; scripsit 
super sententias. Florebat anno 1270 : usque ad an- 
num i3oo (circa) vîxit. » Trithème a dit de ce doc- 
teur : « Glaruit sub Rodolpho imperatore, anno Do- 
mini 1280. » Un vieil auteur, H. Spondanus, parlant 
de Jean Poin-l'ane (Parijîenfîs), dit avoir trouvé quel- 
que part que son surnom, Pungentis ajinum, lui était 
venu de ce qu'il montrait toujours vehementem in 
difputationibus & rixofum, 

I. Dans les notes finales de ma première édition de 
Rutebeuf, j'ai donné la biographie à peu près com- 
plète d^Érard de Valéry, d'après les documents origi- 
naux. Cétait un des meilleurs chevaliers du vue siècle 
et un des protecteurs les plus éclatants de Rutebeuf, à 
qui il commanda ( sans doute pour plaire à la reine 
Isabelle de Navarre ) la Vie de sainte Élisabeth de 
Hongrie, qu'on trouvera plus loin. Notre poëte le 
nomme encore dans la Complainte du Comte de Ne- 



54 Complainte au Roi de Navarre. 



Prions au Peire glorieuz 
Et à fon chier Fil précieus 
Et le Saint Efperit encemble 
En cui toute bonteiz l'afemble , 
i35 Et la douce Vierge pucele 

Qui de Dieu fu mère & ancele ^ 
Qu'avec les sainz martirs li face 
En paradix & leu & place. 

vers. Il mourut en 1277. Guiart a dit de lui, dans la 
Branche aus royaus lignaiges : 

u Arriva là le pas séri , 
Meflire Erard de Valéri , 
Un haut baron cortois & fage, 
Et plain de fi grand yaffelage, 
Que fon cors & fes fais looient 
Tuit cil qui parler en ooient. » 

I. Ancele, servante; ancilla. 



CrpUctt. 



Ci ^nc0untence 




iTa C0ttiplatnte "bon Conte ïre fJoitier^ \ 

Ms. 7633. 

ui ainme Dieu & fert & toute 
iVolentiers fa parole efcoute : 
Ne crient maladie ne mort 
Qu'à lui de cuer ameir f amort ; • 
5 Temptacions li cemble vent, 

I Alphoiïse, comte de Poitiers^ frère de saint Louis. 
Cette pièce, qui célèbre sa vie, est de Tépoque de sa 
mort, arrivée le 21 août 1271. Voici quelques-uns des 
détails que je donnais sur ce prince dans ma pre- 
mière édition : « Après la mort de saint Louis , qui 
arrive le 25 août 1270, l'expédition étant manquée, 
Alphonse et sa femme firent voile des côtes d'Afrique 
vers la Sicile, où ils passèrent l'hiver et une partie du 
printemps. Ils allèrent de là en Italie et continuèrent 
leur route par terre. Tous deux ayant été attaqués 
d'une violente maladie au château de Corneto, sur les 
confins de la Toscane et des Etats de Gênes, se firent 
transporteràSavone. Alphonse mourut le 2 1 août 127 1, 
âgé de 5 1 ans, sans laisser de postérité. Jeanne, sa 
femme, mourut le mardi suivant. 

U Histoire littéraire de la France, tome XX, s'ex- 
prime ainsi à propos de la pièce qui nous occupe : « Le 



56 Complainte du Roi de Navarre. 



Qu'il at boen efcu par devant : 
C'eft le coftei fon criatour 
Qui por nos entra en Teflour 
De toute tribulacion 

10 Sens douteir perfécucion. 

De fon coftei fait-il fon hiaume , 
Qu'il défirre lou Dieu roiaume, 
Et c'en fait efcuit & ventaille ^ 
Et blanc haubert à double maille ; 

1 5 Et il met le cors en préfent 
Por celui qui le fais péfent 
Vout fofïrir de la mort ameire. 
De légier laifte peire & meire , 
Et famé & enfans & fa terre , 

nouveau roi revenait tristement avec les cercueils du 
roi Lçuis,, son père, et du roi Thibaud. Bientôt après 
devaient suivre ceux de la reine de Navarre, du comte 
Alphonse de Poitiers, et de la comtesse Jeanne, sa 
femme. Alphonse mourut le premier, àCorneto, sur les 
frontières de Toscane. Rutebeuf, qui avait eu souvent 
recours à la libéralité de ce prince, fut chargé de com- 
poser la complainte de sa mort; il s'en acquitta digne- 
ment, et ses vers méritent d'occuper une place parmi 
les monuments de l'histoire contemporaine. » 

Le corps du comte de Poitiers fut porté dans Téglise 
de Saint-Denis, où il avait choisi sa sépulture, et 
celui de Jeanne, dans Tabbaye de Gerci, en Brie, 
qu'elle avait fondée en 1269. Philippe-le-Hardi recueil- 
lit toute leur succession, malgré l'opposition de Phi- 
lippe de Lomagne et celle de Charles d'Anjou, oncle 
du défunt. Le comté de Toulouse ne fut cependant 
réuni à la couronne que ♦îeaucoup plus tard (en i36i). 

I. Ecu et visière. 



Complainte du Roi de Navarre. 5/ 

20 Et met por Dieu le cors en guerre, 
Tant que Dieux de ceft fîècle Fofte : 
Lors puet favoir qu'il a boen hofïe, 
Et lors refoit-il fon mérite , 
Que Dieux & il funt quite & quite. 

2 5 Ainfi fut li cuens de Poitiers ^ , 
Qui toz jors fut boens & entiers : 
Chevaucha ceft fiècle terreftre 
Et mena paradix en deftre. 

Véu aveiz com longuement 

3o At tenu bel & noblement 

Li Cuens la contei de Tholeuze , 
Que chafcuns refembleir goleuze ^ 
Par fon fang & par fa largelTe, 
Par fa vigueur , par fa proefTe , 

35 Conques ni ot contens ne guerre, 
Ainz a tenu en pais fa terre : 
Por ce qu'il me fift tant de biens ^ 
Vo voel retraire .i. pou des fiens. 

1. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer à quel 
point tout ce qui précède est une habile entrée en ma- 
tière, et combien Téloge du comte de Poitiers est lo- 
giquement déduit de Texorde. On voit par là qu'il y 
avait déjà, à cette époque^ un grand art de composi- 
tion. 

2. Voir, pour le mot goîîu^ej la fin de la Complainte 
Rutebeuf. 

3. Rutebeuf nous m'ontre ici, pour la seconde fois, 
qu'il avait le cœur bien placé, qu'il savait garder le 
souvenir des bienfaits et avouer ceux qu'il avait reçus» 



58 Complainte du Roi de Navarre. 

Vo faveiz & deveiz favoir 
40 Li commencemens de favoir : 

Si eft c'om doit avoir paour 

De correcier fon Saveour, 

Et 11 de tout fon cuer ameir 

Qu'en f amitié n'a point d'ameir; 
45 En f'amitié n'a point d'ameir. 

Tant l'ama 11 bon cuens Aufons ' . 

Que ne crol c'onques en fa vie 

Penfaft .1. rain de vilonie. 

Se por amer Dieu de cuer fin 
5o Dou berfuel jufques en la fin 

Et por fainte Eglize enoreir, 

Et por Jhéfu-Grift aoureir 

En toutes les temptacions, 

Et por ameir religions ^ 
55 Et chevaliers & povre gent 

1. Alphonse. 

2. 'Alphonse aima beaucoup , en effet, les religions, 
c'est-à-dire les couvents. Nous voyons que^ outre les 
dons considérables qu'il leur fit durant sa vie, il leur 
légua encore en mourant, par son testament, la somme 
de 10,000 livres, non compris quelques dispositions 
accessoires. 

De cela nous ne le blâmons point; mais, ce que 
nous lui reprocherons, c'est d'avoir fait pour l'inqui- 
sition, en quelques années, une dépense de plus de 
20,000 livres. A côté de ceci se place pourtant un fait 
curieux à remarquer : c'est que le comte de Toulouse 
refusa toujours obstinément d'exécuter les legs faits 
au pape et à diverses corporations religieuses par son 
prédécesseur Raymond VII. 



!; 

Complainte du Roi de Navarre. 5q 

Où il a mis or & argent , 

Conques ne fina en fa vie, 

Ce por c'eft ^ arme en cielz ravie, 

Dont i eft jà l'arme le Conte 
60 Où plus ot bien que ne vos conte. 

Se que je vis puis-je bien dire : 

Onques ne le vi fi plain d'ire 

Conques li iffift de fa bouche 

Choze qui tornaft à reprouche; 
65 Mais biaux moz, boenz^nfeignemens. 

Li plus grans de ces fairemens 

Si eftoit : Par sainte Garie^! 

Miraours de chevalerie 

Fu-il, tant com il a vefcu. 
70 Mult orent en li boen efcu 

Li povre preudome de pris ^. 

1. Il y a ici une élision curieuse. Ce por c^est 
arme, etc., c'est-à-dire : Si pour cela une âme est 
transportée au ciel. 

2. Ce petit détail historique ne manque pas d'inté- 
rêt ; car nous trouverons aussi plus loin ( dans la 
Complainte de Guillaume de Saint- Amour) le serment 
de saint Louis. 

3. Le comte de Poitiers et sa femme firent l'un et 
l'autre des charités immenses^ soit pendant leur vie, 
soit par leurs dernières dispositions, surtout en fa- 
veur des communautés religieuses et des hôpitaux. 
On peut juger jusqu'où allaient leurs aumônes an- 
nuelles par un mémoire qui nous reste ( Trésor des 
Chartes de Toulouse, sac 8, n° 45 ), où il est marqué 
qu'ils distribuèrent^ les seuls jours du lundi et du 
mardi de la Semaine-Sainte de l'an 1267, la somme 



6o Complainte du Roi de Navarre^ 

Sire Dieux ! où eitoit ce pris 
Qu'il lor donoit fens demandeir? 
Ne's convenoit pas truandeir 
7 5 Ne faire parleir à nelui : 

Ce qu'il faifoit faifoit de lui , 
Et donoit ii courtoifement , 
Selonc chacun contenement , 
Que n'uns ne l'en pooit reprandre. 

.de 895 livres tournois^ qui e'tait pour eux d'autant 
plus considérable que leurs revenus, joints ensemble, 
n'allaient, en 1257, qu'à 45,000 livres tournois. De 
même, en 1268, Alphonse, se préparant à passer en 
Terre-Sainte, fit distribuer 3o livres tournois à cha- 
cun des couvents des Frères Prêcheurs et Mineurs de 
Toulouse, une somme proportionnelle aux Frères 
Sacs, aux Frères de la T rinité, aux Frères Capistres^ 
aux Frères de Saint-Augustin, aux Sœurs Minorettes, 
aux Sœurs de la Fouille, etc. Joinville, dans la Chro- 
nique qui est relative à la première croisade, dit que, 
au moment de quitter la Terre-Sainte , le comte de 
Poitiers emprunta les joyaux de ceux qui partaient 
avec lui pour en faire présent à ceux qui restaient. Il 
raconte aussi le fait suivant, qui prouve que les 
éloges de Rutebeuf ne sont point exagérés : « En ce 
point que le Roy efloit en Acre, fe prirent les frères 
le Roy à jouer aus dez, & jouoit le comte de Poitiers 
fi courtoifement que quand il avoit gaigné il fefoit 
ouvrir la fale, & fefoit appeler les gentilz homes & 
les gentilz femmes^ fe nulz y en avoit, & donnoit à 
poingnées auffi bien les Tiens deniers comme il fefoit 
ceulx qu'il avoit gaignés; & quand il avoit perdu^ il 
achetoit par efme (par estimation) les deniers à ceulz 
à qui il avoit joué, & à fon frère le comte d'Anjou, & 
aus autres; & donnoit tout, & le fien & l'autrui. )> 



Complainte du Roi de Navarre. 6i 

80 Hom nos at parlei d'Alixandre, 
De fa largefce , de fon fans , 
Et de ce qu'il fift à fon tans : 
S'en pot chacuns c'il vot mentir, 
Nei nos ne l'ofons defmentir, 

85 Car nos n'eftions pas adonc; 

Mais ce, por bontei ne por don, 
A preudons le règne céleftre , 
Li cuens Aufons i doit bien eftre. 
Tant ot en fon cuer de pitié, 

90 De charitei & d'amiftié 

Que n'uns ne V vos porroit retraire. 
Qui porroit toutes ces mours traire 
El cuer à .i. riche jone home, 
Hon en feroit bien .i. preudome. 

95 Boens fu au boens & boens confors, 
Maus au mauvais & terriés ^ fors, 
Qu'il lor rendoit cens demorance 
Lonc 2 le péchié la pénitance ; 

1. Ce mot signifie ici non pas : seigneur terrier, 
c'est-à-dire qui a beaucoup de terres, mais : seigneur 
qui est juge d'un territoire. La phrase de Rutebeuf 
doit donc être traduite par fort justicier. C'est dans 
le même sens qu'on lit au ver^ 33oe de la Bible 
Guiot : 

Li quens Philippes qui refu , 

Dîex . quel terrier ! Diex , quel efcu 1 

Ce mot est pris encore dans le même sens par Ru- 
tebeuf, au 9e vers, 3^ strophe, de la Complainte ou 
conte Huede de Nevers , qui suit celle-ci. 

2. Lonc , ^é[on\ secundum. 



6-2 Complainte du Roi de Navarre. 



Et il le connurent fi bien 
100 Conques ne li meffirent rien. 

Dieux le tanta par maintes fois 

Por connoiftre queiz eft fa fois ; 

Si connoift-il & cuer & cors 

Et par dedens & par defors. 
io5 Job le trouva en paciance 

Et faint Abraham en fiance ; 

Ainz n'ot fors maladie ou painne : 

S'en dut eftre farme plus fainne. 

Outre meir fu en fa venue, 
1 10 Où mult fift bien fa convenue 

Avec fon boen frère le Roi . 

Plus bel hofteil, plus bel aroi 

Ne tint princes emprès fon frère. 

Ne fift pas honte à fon boen père ' , 
1 1 5 Ainz montra bien que preudons ière 

De foi, de femblanc, de menière. 

Or Fa pris Diex en fon voiage 

Ou plus haut point de fon aage , 

Que fon, en cefte région, 
120 Féift roi par éleélion 

Et roi orendroit i faufift , 

Ne fai prince qui le vaufift 

1. Louis VIII, qui mourut en 1226, au siège d'A- 
vignon. 

2. Voici ce qu'a dit de lui Dom Vaissette dans son 
Histoire du Languedoc : « Alphonse fut un prince 



Complainte du Roi de Navarre. 63 

Li vilains dift : « Toft vont noveles . 

Voire, les bones & les bêles; 
125 Mais qui maie novele porte, 

Tout à tang vient-il à la porte , 

Et fî i vient-il toute voie. » 

Toft fu féu que en la voie 

De Tunes, en fon revenir, 
i3o Vout Dieux le Conte détenir. 

Toft fu féu, & fà & là. 

Partout la renomée ala , 

Partout en fu faiz li fervizes 

En chapeles & en efglizes. 
i35 Partiz eft li Cuens de ceft fîècle 

Qui tant maintint des boens la riègle. 

Je di por voir, non pas devin, 

Que Tolozain & Poitevin 

N'auront jamais meilleur feigneur : 
140 Aulî boen Font-il & greigneur. 

Tant fift li Cuens en ceftui monde 

Qu'avec li l'a Diex net & monde. 

débonnaire^ chaste, pieux, aum6nier_, juste et équita- 
ble. Il ne manquait d'ailleurs ni de valeur ni de fer- 
meté. Il marcha sur les traces du roi , son frère ^ dans 
la pratique des vertus chrétiennes. » Ajoutons qu'il 
étendit ou confirma les privilèges des villes, et sut 
donner au commerce, dans ses États, une assez 
grande impulsion. Il entreprit aussi ou favorisa de 
grands travaux, témoin la construction du pont Saint- 
Esprit, en 1265, pour laquelle il se montra très-zélé, 
et qui ne fut terminée, malgré d'incroyables peines 
et de très-fortes dépenses, qu'en 1309. 



64 Complainte du Roi de Navarre. 

Ne croi que priier en conveigne : 
Prions-li de nos li foveigne K 

I. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer com- 
bien est fine et délicate la pensée des deux derniers 
vers, et comme elle termine bien l'oraison funèbre que 
vient de faire Rutebeuf. 



Ci fîtctuimenc^ 



$a Complainte on Conte ^nùt Mmx^K 

Ms. 7633. 

A mors , qui toz jors ceulz aproie 
Qui plus funt de bien faire en voie , 
Me fait defcovrir mon corage 
Por Fun de ceulz que plus amoie 
5 Et que mieux recembleir vodroie 
Coume qui foit de nul langage. 
HuEDES ot nom, preudome & fage, 
Cuens de Nevers au fier corage, 
Que la mors a pris en fa proie. 
10 Ceftoit la fleurs de fon lignage : 
De fa mort eft plus granz damage 

I. Cette pièce a certainement été composée en 1267, 
aussitôt que la nouvelle de la mort du comte Eudes^ 
arrivée au mois d'août 1267^ un peu avant que la 
défaite essuyée par les chrétiens, au Garroubier, fût 
parvenue en Europe. Cette mort fut pleurée en France 
comme une calamité publique, etRutebeuf lui consacra 
la Complainte qui nous occupe. Eudes est cité aussi 
avec éloge dans la Nouvelle Complainte d^outre- 
mer» 




RUTEBEUF. I. 



5 



66 Complainte ou Conte de Ne ver s. 
Que je dire ne vos porroie. 

Mors eft li Cuens! Diex en ait Tâme l 
Sainz Jorges & la douce Dame 

1 5 Vuellent prier le fovrain maître 
Qu'en cèle joie qui n'entame, 
Senz redouteir l'infernal flame, 
Mete le boen Conte à fa deftre 1 
Et il i deit par raifon eftre , 

20 Qu'il laifla fon leu & fon eftre 
Por cele glorieuze jame ^ 
Qui' a nom la joie céleftre : 
Mieudres de li ne porra neftre^ 
Mieu efciant, de cors de famé. 

2 5 Li Cuens fu tantoft chevaliers 
Com il en fu poinz & meftiers, 
Qu'il pot les armes endureir; 
Puis ne fu voie ne fentiers 
Où il n'alaft mout volentiers 

3o Se hom fi pot aventureir. 

Si vos puis bien dire &. jureir, 
Cil pëuft fon droit tenz dureir 
Conques ne fu mieudres terriers^, 
Tant fe féuft amefureir 

35 Au boenz & les fauz forjureir, 
Auz unz dolz & auz autres fiers. 



1. JamCf pierre précieuse; gemma» 

2. Voyez plus haut l'explication de ce mot dans 
Complainte dou Conte de Poitiers. 



Complainte ou Conte de Nevers 67 

Ce pou qu'auz armes fu en vie, 

Tuit li boen avoient envie 

De lui refambleîr de menière; 
40 Se Diex n'amaft fa compaignie , 

N'éuft pas Acre defgarnie 

De fi redoutée banière. 

La mors a mis l'afaire arière 

D'Acre, dont n'uns meftiers n'en ière : 
45 La terre en remaint efbahie; 

Ci a mort déiireufe & fière, 

Que n'uns hom n'en fait bêle chière, 

Fors cele pute gent haïe. 

La terre plainne de noblefcp^ 
5o De charitei & de largefce, 

Tant aveiz fait vilainne perte! 

Ce morte ne fuft gentilefce, 

Et vafelages &< proefce , 

Vos ne fufiez pas fi déferte. 
55 Haïl haï! genz mal aperte! 

La porte des cielz efl: overte ; 

Ne reculeiz pas por perefce : 

En brief tanz l'a or Diex offerte 

Au boen Conte par fa déferte , 
60 Qu'il l'a conquife en fa jonefce. 

Ne fifi mie de fa croix pile , 

I. On sait que les croisés portaient, comme mar- 
que de leur engagement à aller combattre en Terre- 
Sainte, une cro/jc d'étoffé sur leurs habits, et que 



68 Complainte ou Conte de Nevers. 



Si com font fouvent teil .x. mile 
Qui la prennent par grant faintize ; 
Ainz a fait felonc l'Évuangile, 

65 Qu'il a maint bore & mainte vile 
Laiffié por morir en fervize 
Celui Seigneur qui tôt juftize. 
Et Diex li rent en bele guize 
(Ne Guidiez pas que fe foit guile) , 

70 Qu'il fait granz vertuz à devize : 
Bien pert que Diex a f arme prife 
Por mettre en fon roial concile. 

Encor fift li Cuens à fa mort, 

Qu'avec les plus povres famort : 
75 Des plus povres vot eftre el conte. 

Quant la mort .i. teil home mort, 

Que deit qu'ele ne ce remort 

De mordre û toft .i. teil conte? 

Car qui la véritei nos conte , 
80 Je ne cuit pas que jamais monte 

Sor nul' cheval fèble ne fort 

les faces de nos anciennes monnaies s'appelaientd'un 
côté la croix, parce que souvent le signe de la ré- 
demption s'y trouvait ; de Tautre la pile. C'est par 
allusion au premier et au dernier de ces usages que 
le poëte écrit que le comte de Nevers n'a pas fait de 
sa croix pile , c'est-à-dire qu'il n'a pas pris la croix 
par amour du pillage, qu'il n'est pas allé à la croisade 
par amour du gain. (Voyez^ pour compléter cette 
explication, I3 commencement de la pièce intitulée 
Renart le Dcstow^.ie.) 



Complainte ou Conte de Nevers. 69 

N'uns hom qui tant ait doutei honte, 
Ne mieulz féuft que honeurs monte : 
N'a ci doleur & defconfort. 

85 Li cuers le Conte eft à Citiaux 
Et l'arme lafus en fains ciaux , 
Et li cors en gift outre meir^. 
Cift départirs eft boens & biaux; 

I. Ces vers de Rutebeuf , si nous n'avions pas le 
testament que fit au moment de partir pour Rome , 
où il allait poursuivre la canonisation de saint Louis, 
le duc de Nevers, Robert II, nous révéleraient un fait 
nouveau; mais comme cet acte existe, ils viennent 
simplement confirmer une des choses qu'il rapporte, 
et prouver à quel point Rutebeuf poussait l'exacti- 
tude dans ses poésies. Voici ce que dit Dom Plancher: 
« Le duc Robert, par son testament, élit, en 1297, sa 
sépulture à Cîteaux, au cas qu'il meure deçà de la 
mer, c'est-à-dire s'il ne meurt pas en la Terre-Sainte, 
où, selon les apparences, il avait dessein d'aller pour 
accomplir son vœu, dessein qu'il n'exécuta pas...; et 
s'il meurt au-delà de la mer, il veut être enterré au 
cimetière de Saint-Nicolas d'Acre, auprès de son 
frère aîné Eudes, comte de Nevers, et que son cœur soit 
apporté à Cîteaux, et mis avec celui du même Eudes. 
Par là il nous apprend encore une circonstance qu^on 
ignorait, savoir que le cœur du prince Eudes, son 
frère, avait été apporté à Cîteaux. » J'ajouterai que 
l'abbaye de Cîteaux, qui a fourni à l'Église quatre 
papes, plusieurs archevêques et un grand nombre 
d'évêques, était la sépulture ordinaire des ducs de 
Nevers, ainsi que celle des seigneurs de Vergi , du 
mont Saint-Jean de Vienne, etc. Elle était située 
dans le diocèse de Chalon-sur-Saône. )> 



70 Complainte ou Conte de Nevers. 

Ci a trois précieulz joiaux 
90 Que tuit li boen doivent ameir : 

Lafus elz cielz fait boen femeîr, 

N'eftuet pas la terre femreir 

Ne ne c'i puet repaitre oiziaux. 

Quant por Dieu fe fift entameir, 
95 Que porra Diex for li clameir, 

Quant il jugera boens & maux? 

Ha! cuens Jehan ^ ! biau très dolz firel 
De vos puilTe bon tant de bien dire 
Com bon puet dou conte Huede faire , 

îoo Qu'en lui a fi bele matyre 

Que Diex c'en puet joer & rire 
Et lainz paradix c'en refclairel 
A iteil fin fait-il bon traire 
Que bon n'en puet nul mal retraire 1 

io5 Teil vie fait-il boen eflire! 
Doulz & pitouz & débonaire 

I. Jean^ fils de saint Louis, né à Damiette, durant 
la captivité du roi, en i2 5o_, et qui avait reçu le nom 
de Tristan, à cause des malheureuses circonstances 
dans lesquelles il était venu au monde. Ce prince 
avait épousé, par traité du mois de mai 1266, Yolande, 
fille aînée d'Eudes de Bourgogne et de Mahaut II 
(voyez la note du titre de cette complainte ), auxquels 
il succéda dans le comté de Nevers. Il fit, en 1268, 
hommage de la terre des Riceis, qu'il tenait de sa 
femme , à l'évêque de Chalon-sur-Saône , et mourut, 
le 3 août 1270, devant Tunis, où il avait accompa- 
gné le roi son père. 



Complainte ou Conte de Nevers. 71 

Le trovoit-hon en toz afaires : 

Sages eft qu'en ces faiz ce mire. ^ 

Mefire Erart ^ , Diex vos maintiegne 
1 10 Et en bone vie vos tiegne, 

Qu'il eft bien meftiers en la terre ! 

Que c'il avient que toit vos preigne , 

Je dout li païs ne remeigne 

En grant doleur & en grant guerre. 
1 1 5 Com li cuers el ventre vos ferre , 

Quant Diex a mis fitoft en ferre 

Lou Conte à la doutée enfeigne ! 

Où porroiz teil compaignon querre? 

En France ne en Aingleterre 
■Î20 Ne cuit pas c'om le vos enfeigne. 

Ha! Rois de France! Rois de France! 

Acre eft toute jor en balance : 

Secoreiz-la, qu'il eft meftiers! 

Serveiz Dieu de voftre fuftance : 
125 Ne faites plus ci remenance, 

Ne vos ne li cuens de Poitiers. 

Diex vos i verra volentiers , 

Car toz eft herbuz li fentiers 

C'on fuet batre por pénitance. 
i3o Qu'à Dieu fera amis entiers , 

Voit deftorbeir ces charpentiers 

I. Voyez, pour Erart de Valéry, la Complainte du 
Roi de Navarre, vers la fin. 



72 Complainte ou Conte de Nevers. 
Qui deftorbenl noftre créance 

Chevalier, que faites vos ci? 

Cuens de Blois, fire de Couci, 
i35 Cuens de Saint-Pol fiz au boen Hue ^ ? 

Bien aveiz avant les cors ci. 

Coument querreiz à Dieu merci , 

Se la mors en voz Hz voz tue? 

Vos véeiz la terre abfolue ^ 
140 Qui à voz tenz nos ert tolue, 

Dont j'ai le cuer trifte & marri. 

La mors ne fait nule attendue , 

Ainz fiert à maflue eftandue : 

Tofl fait nuit de jor efclarci. 

145 Tornoieur, vos, qu'atendeiz. 

Qui la terre ne deffendeiz 

Qui eft à voftre Créatour? 

Vos aveiz bien les yex bandeiz 

Quant ver Dieu ne vos deffendeiz 
i5o N'en vos ne meteiz nul atour! 

Pou douteiz la parfonde tour 

1. Le comte de Blois est Jean, fils de Hugues de 
Châtillon et de Marie de Blois ; — le sire de Coucy est 
Enguerrand IV, qui succéda, en i25o, à son frère 
Raoul II; — le comte de Saint-Pol est Gui, fils de 
Hue, qui fit, en 1270, le voyage d'outre-mer avec le 
roi, à la tête de trente chevaliers. Il mourut en 1289. 

2. La. terre absolue , la Terre-Sainte. En vieux fran- 
çais, on désigne le Jeudi-Saint sous le nom de jeudi 
absolu. 



Complainte ou Conte de Nevers. 73 

Dont li prifon n'ont nul retour ^ , 
Où par parefce defcendeiz. 
Ci n'a plus ne guanche ne tour : 
i55 Quant la mors vos va fi entour, 
A Dieu cors & arme rendeiz. 

Quant la tefle eft bien avinée , 

Au feu , deleiz la cheminée , 

Si nos croizons de plain eflaiz ; 
160 Et quant vient à la matinée, 

Si eft en cette voie finée. 

Teil coutume a & clers & lais , 

Et quant il muert & fait fon lais , 

Si lait fales , maifons , palais 
i65 A doleur, à fort deftinée. 

Lai fen va où n'a nul relais : 

De l'avoir r'eft-il bone pais 

Quant gift mors defus l'échinée 1 

Or prions au Roi glorieux 
170 Qui par fon fane efprécieulz 
Nos ofta de deftrucion , 
Qu'en fon règne délicieuz, 
Qui tant eft doulz & gracieuz , 
' Faciens 2 la noftre manfion , 

1. Ce vers n'est-il pas l'équivalent, en vieux fran- 
çais, delà belle inscription da Dante : 

Lasciate ogni speran:^a ? 

2. Faciens pour fqffîons. 



74 Complainte ou conte de Nevers 

175 Et que par grant dévocion 

Ailliens ^ en cele région 

Où Diex foffri la mort crueulz. 

Qui lait en teil confufion 

La terre de promiffion , 
180 Pou eft de f'arme curieulz. 

I. Ailliens pour allions. 



Crpltnt. 



et tncmmma 

Complainte i^e M^"^ ^offvox ï^e ^tt:Qxm$. 

Mss. 7218 , 7615 , 7633. 

ui de loial cuer & de fin 
Finement jufques en la fin 
A Dieu fervir defineroit, 
Qui fon tens i afineroit 
Finement dçvroit defîner 

I. D'après M. Paulin Paris, cette pièce pourrait re- 
monter à 1253, époque où, selon notre poëte, Ser- 
gines résidait à Jusphes ( JafFa), que le roi, en sortant 
de sa captivité, Tavait chargé de défendre contre les 
Sarrazins. Mais , est-ce bien de Jafîa dont il s'agit et 
non d'Acre? — Un trouvère n'est pas un historien, 
ni surtout un chroniqueur. Or, voici ce que nous lisons 
dans les Annales de saint Louis, par Guillaume de 
Nangis. « Au temps que li bons roy demeuroit à 
Sayette, viendray meffages & lettres qui difoient que 
puifque fa très chière mère la Roy ne Blanche fu 
morte & trefpaffés de ceft fiècle grant péril apparut & 
povoit apparoir au royaume de France par devers An- 
gleterre & devers Alemaigne , fe il ne retornoit en 
France prochainement. Quant li Roys entendit ce, 
fi prit conseil à fes barons & aux prélas qui eftoient 




76 Complainte de Gefroy de Sargines. 

Et de légier ver Dieu fîner. 
Qui le fert de penfée fine 
Gortoifement en la fin fine, 
Et por ce fe font rendu maint 
10 Qu'envers celui qui lafus maint 
Puiflent finer cortoifement. 
S'en vont li cors honteufement , 
Ge di-je por relegieus, 

avecques lui , fi que il s'accordèrent &; donnèrent con- 
feil au Roy que il retournât en France. Au confeîl fe 
confenti li Roys, & laiiTa ave le cardinal grant plenté 
de chevaliers à fes propres defpens pour le fecours de 
la Terre-Sainte. Il eftabH en la cité d'Acre un sien 
preu chevalier^ et hardi aux armes , en fon lieu que 
on appeloit Gefroy de Sergines , & comanda que tout 
li obéilTent comme à feigneur. Lequels Gefroy fe 
contint moult loyalement & moult fagement jufques 
à tant que il trefpalTa de cefi: fiècle. » 

La continuation de Guillaume de Tyr confirme ce 
fait de la manière suivante : « Après le jorde faintMarc, 
mut le Roi &: la Roïne d'Acre & fa gent, por aler 
outre-mer & laifîa à monfeigneur GiefFroi de Sergi- 
nes, fenefchal du roiaume, cent chevaliers por le 
roiaume de Surie garder. » Le même venait nous ap- 
prendre que le 14 et le i5 avril 12 53, Boudocdar 
« corut jufques as portes d'Acre, dont la cité fut en 
grant péril & i fu navré (blefle), libaillis, mefires 
Giefroi de Sergines, &: mult d'autres chevaliers & fer- 
jans, dont plufors en morurent. » 

Geoffroy ds Sargines avait débarqué l'un des pre- 
miers en Terre-Sainte, comme nous le voyons au 
tome II d'un Ms. de la Bibl. imp. ( Fonds Berthereau. 
no 9), lequel s'exprime ainsi : « Li roys entra en un 
coche de Normandie & fift entrer en la barge de Gau- 
tier monfeigneur Jehans de Biaumont, Mathieu de 



Complainte de Gefroy de Sargines. 77 

Que chafcuns d'els n'eft pas prieus, 

i5 Et li autres r ont geté fors 
Le preu des âmes por le cors , 
Qui riens plus ne vuelent conquerre, 
Fors le cors honorer for terre. 
Iffî eft partie la riègle 

20 De cels d'ordre & de cels du liècle; 
Mes qui porroit en lui avoir 

Marli & Gefroi de Sargines, & fifl mettre le confanon 
Mgr Saint-Denis avec eulx. Gele barge aloit devant 
& tout li autre vailTel allèrent après & fuivent le gou- 
fanon. w 

Joinville aussi parle souvent de Geoffroy de Sargines. 
Il le nomme parmi les huit bons chevaliers qui accom- 
pagnoient le Roi & qui avaient eu pris d'armes de/à mer 
& delà; il nous le montre avant que le |Roi fût pris, 
« le deffendant des Sarrafms aujî corne le bon valet 
deffent le hanap de fon feigneur des mouches; car 
toutes les fois que les Sarrazins approchoient du Roy, 
qui eftoit monté lur un petit roncin, il prenoit fon 
efpée que il avoit mis entre li & l'arçon de la felle_, 
& le mettoit deffous l'effèle, & leur recouroit fus &: les 
chaffoit en fus le Roy. » 

Ce fut lui aussi qui alla, au beau soleil levant, faire 
rendre, selon les conventions, Damiette aus amiraus 
du Soudan. 

Je terminerai cette note, déjà trop longue, par ce 
passage des continuateurs de Guillaume de Tyr, qui 
prouve qu'ils avaient, comme les trouvères_, d'assez 
singulières idées en tait de géographie : « A MGGLIX, 
fur un: grant croie en Hermenie (Arménie), qui 
fondi un chaftiaus & trois abbaïes d'Ermins & bien 
XII cafiaus, & morut Giefroi de Sargines, à xi jors 
d'avril. » 



yB COxMPLAlNTE DE GeFROY DE SaRGINES. 

Tant de proèce & de favoir 
Que l'âme fuft & nete & monde 
Et li cors honorez el monde , 

2 5 Ci auroit trop bel avantage; 

Mès de cels n'en fai-je c'un fage, 
Et cîl eil plains des Dieu doctrines. 
Mefîres Giefroiz de Surgines 
A non li preudom que je nomme, 

3o Et fi le tiennent à preudomme 
Empereor & roi & conte 
AfTez plus que je ne vous conte. 
Toz autres ne pris .ij. efpèches 
Envers lui , quar fes bones tèches 

35 Font bien partout à reprouchier ^. 
De fes tèches vous vueil touchier 
J. pou felonc ce que j'en fai; 
Quar qui me metroit à l'elTai 
De changier âme por la moie, 

40 Et je à l'eflire venoie, 

De toz cels qui orendroit vivent, 
Qui por lor âme au fiècle écrivent, 
Tant quièrent pain treftoz defchaus - 
Par les granz frois & par les chaus, 

45 Ou veftent haire, ou çaignent corde, 
Ou plus facent que ne recorde, 
Si penroie ainz l'âme de lui 
Plus toll, je cuit, que la nului. 

I. Ms, 7615. A citer comme exemple. 

2f Allusion aux Carmes déchaussés j ou déchaux. 



' Complainte de Gefroy de Sargines. 



D'endroit du cors , vous puis-je dire 
5o Que qui me meftroit à Teflire 

L'un des bons chevaliers de France 

Ou du roiaume, à ma créance, 

Jà autre de lui n'efliroie. 

Je ne fai que plus vous diroie, 
5 5 Tant efl: preudom , fi com moi lanble , 

Qui a ces .ij. chofes enfanble, 

Valor de cors & bonté d'âme. 

Garant li foit la douce Dame , 

Quant l'arme du cors partira , 
60 Qu'ele fâche quel part ira, 

Et le cors ait en fa baillie , 

Et le maintiengne en bone vie ! 

Quant il eftoit en ceft païs 

(Que ne foie por fols naïs 
65 De ce que je le lo tenuz), 

N'i eftoit jone ne chenuz 

Qui tant péuft des armes fère. 

Douz & cortois & débonère 

Le trovoit-l'en en fon oftel; 
70 Mes aus armes autre que tel , 

Le trovaft li fiens anemis 

Puis qu'il fi fuft méfiez & rpis. 

Mult amoit Dieu & fainte Ygliie ; 

Si ne voufift en nule guife 
75 Envers nului foible ne fort, 

A fon pooir mefprendre à tort. 

Ses povres voifms ama bien : 

Volentiers lor donoit du fien. 



8o Complainte de Gefroy de Sargines. 

Et fi donoit en tel manière 
80 Que miex valoit la bele chière 

Qu'il fefoit au doner le don 

Que li dons, Icil bons preudom , 

Preudomme crut & honora, 

N'ainz entor lui ne demora 
85 Faus lofengier puis qu'il le fot ; 

Quar qui ce fet, je 1' tieng à fot. 

Ne fu mefliz, ne mefdifanz, 

Ne vanterres, ne defpifanz. 

Ainz que j'éulTe raconté 
90 Sa grant valor ne fa bonté , 

Sa cortoifie ne fon fens , 

Torneroit à anui, ce pens. 

Son feignor lige tint tant chier ' 

Qu'il ala avoec li vengier 
95 La honte Dieu outre la mer : 

Tel preudomme doit l'en amer. 

Avoec le roi demora là, 

Avoec le roi mut & ala , 

I. Les seigneurs de Sargines n'avaient pas toujours 
été hommes-liges de la couronne. Un document que 
j'ai trouvé au Trésor des Chartes (carton J.^ n** 174), 
et qui est le seul antérieur aux croisades de saint 
Louis que j'aie rencontré sur Geoffroi de Sargines, 
nous prouve ce fait : c'est une lettre de Hugues de 
Ghâtillon, comte de Saint-Pol et de Blois, par laquelle 
celui-ci octroie à Geoffroi de Sargines, chevalier, son 
homme lige, la faculté de pouvoir le devenir du roi, 
de préférence à lui-même et à tous autres. Cet acte 
est du mois de juin 12 36. 



COMPI.AINTE DE GeFROY DE SaRGINES. 



Avoec le roi prift bien & mal : 

100 L'en n'a pas toz jors tens igal. 
Ainz por pâine ne por dolor ^ 
Ne corouça fon Sauvéor : 
Tout prifl en gré quanqu il fouffri ; 
L'âme & le cors à Dieu offri. 

io5 Ses confeus fu bons & entiers 

Tant comme il fu poins & meftiers , 
Ne ne chanja por efmaier. 
De légier devra Dieu paier, 
Quar il le paie chafcun jor, 

110 A Jafphes , oii il fet fé jor 2 , 
Se il eft jor de guerroier, 
Là veut-il fon tens emploier : 
Félon voifm & envieus, 
Et cruel & contralieus ^ 

1 1 5 Le truevent la gent farrafine , 
Quar de guerroier ne les fine. 
Sovent lor fet grant envaïe , 
Que fa demeure i efi: haïe. 
Dès or croi-je bien cefi: latin : 

120 Mal voijin done mal matin. 
Son cors lor préfente fovent ; 

V Mes il a trop petit covent 
Se petiz eft, petit f'efmaie, 
Quar li paierres qui bien paie 

125 Les puet bien fanz doute paier, 

1. Ms. 7633. Var. Por paour. 

2. Jasphes, Jaffa. 

3. Ms, 7615. Var. Et félon et Mirabileus. 

RUTEBEUF. I. 6 



82 Complainte de Gefroy de Sargines. 



Que nus ne fe doit efmaier 
Qu'il n'ait corone de martir 
Quant du fîècle devra ^ partir; 
Et une riens les reconforte , 

1 3o Que puis qu'il font fors de la porte 
Et il ont monfeignor Giefroi, 
Nus d'els n'ert jà puis en effroi , 
Ainz vaut li uns au befoin .iiij. ; 
Mès fanz lui ne fofent combatre. 

i35 Par lui jouftent, par lui guerroient; 
Jamès fanz lui ne fe verroient 
En bataille ne en eflor, 
Qu'il font de lui chaftel & tor. 
A lui f 'afenent & ralient , 

140 Quar c'eft lor eftandart, ce dient. 
G'efI: cil qui du champ ne fe meut; 
El champ le puet trover qui veut : 
' Ne jà por fais que il fouftiengne 

Ne partira de la befoingne, 

145 Quar il fet bien, de l'autre part, 
Se de fa partie fe part , 
Ne puet eftre que fa partie 
Ne foit toft fanz lui départie. 
Sovent affaut & va en proie 

1 5o Sor cele gent qui Dieu ne proie , 
Ne aime, ne fert, ne aeure. 
Si com cil qui ne garde l'eure 
Que Diex en face fon voloir. 

I. M. 7015. Var. Vorra. 



Complainte de Gefroy de Sargines. 83 

Por Dieu fet n|ult fon cors doloir : 
1 5 5 liïî fueffre fa pénitance , 

De mort chafcun jor en balance. 

Or prions donques à celui 

Qui refufer ne fet nului 

Qui le veut prier & amer, 
i6o Qui por nous ot le mors amer 

De la mort vilaine & amère , 

En cele garde qu'il fa mère 

Commanda à l'évangeliftre 

Son droit meftre & fon droit meniftre , 
i65 Le cors à cel preudomme gart 

Et râme reçoive à fa part. 



©rpltcit ïre Monftx^nov (êufxox ïre ^nv^nm . 



ci eucoumcnce 

^inititt; tournait il fut e^nlitej \ 

Mss. 7615 , 7218, 7533. 

lEz , prélat & prince & roi , 
La defrefon & le defroi 
Con a fet à meftre Guillaume - : 
L'en l'a banni de ceft roiaume ; 

1. Cette pièce fut écrite, selon toute probalité, en 
1256 ou en 1257, et il y a en elle, selon moi, de la 
part de Rutebeuf, quelque chose du courage que La 
Fontaine déploya pour Fouquet. 

2. Guillaume de Saint-Amour est l'auteur du livre 
intitulé : Du Péril des derniers temps, qui fut con- 
damné à Rome et qui fui valut d'être exilé de France. 
Plus tard, son retour à Paris fut un véritable triom- 
phe, assez pareil à celui de Voltaire. Il mourut en 
1270, selon les uns ; en 1272, selon les autres , ayant 
eu Fhonneur d'avoir pour adversaires Alb^ert-le-Grand, 
saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, qui écri- 
virent contre lui divers traités. Toutefois, si ce que 
dit V Histoire des controverses ecclésiastiques est vrai, 
la dernière des dates que nous venons de citer serait 
seule exacte. Voici, en effet, ce qu'écrit Ellies-du-Pin : 
« L'année de la mort de Guillaume de Saint-Amour 
n'a été marquée par aucun auteur; mais son épitaphe, 




Guillaume de Saint-Amour. 85 



5 A tel tort ^ ne morut mès hom. 
Qui efcille homme fanz refon, 
Je di que Diex qui vit & règne 
Le doit efcillier de fon règne. 
Quf droit refufe , guerre quiert ; 
lo Et meftre Guillaume requiert 
Droit & refon fanz guerre avoir. ' 
Prélat, je vous faz afavoi" 
Que tuit en eftes avillié. 
Meftre Guillaume ont efcillié 

qui est dans Féglise de Saint-Amour, dans le comté 
de Bourgogne, où il a été enterré,, nous apprend qu'il 
mourut Tan 1272, et le livre obituaire de Téglise de 
Mâcon, que c'est le i3 de septembre. » 

M. Paulin Paris dit, en parlant de cet incident du 
xme siècle : «Rutebeuf s'attacha, dans la mêlée, au dra- 
peau de Guillaume de Saint- Amour, et telle fut l'ardeur 
de son zèle, qu'on ne peut guère s'empêcher de l'attri- 
buer aux inspirations d'une amitié particulière. Dès 
lors, Rutebeuf n'est plus un jongleur assez dépourvu 
de dignité pour concourir aux divertissements de la 
populace : c'est un vigoureux antagoniste des doc- 
trines les plus respectées des hommes dont on trem- 
blait le plus d'affronter la haine et la vengeance. « 

On ne saurait aujourd'hui se faire une idée de l'im- 
portance du rôle que joua Guillaume de Saint-Amour 
à son époque. La Sorbonne , l'Université, la Cour, les 
Ordres et même la Cour de Rome, il occupa tout. 
Rappelons l'effet que produisit en France et à l'étran- 
ger, il y a quarante ans, le livre de M. de Lamennais 
sur Y Indifférence en matière de religion. Ce fut à peu 
près la même impression, non moins universelle, 
non moins profonde. 

I» Ms. 7615. Va^. A tel mort. 



86 Guillaume de Saint-Amour. 



Ou li rois ou li apoftoles ' : 
Or, vous dirai à briez paroles 
Que fe l'apoftoiles de Romme 
Puet efcillier d'autrui terre homme, 
Li fires na nient en la terre, 
Qui la vérité veut enquerre. 
Se li Rois dit en tel manière, 
Qu'efcillié Tait par la prièze 
Qu'il ot de la pape Alixandre^, 
Ci poez novel droit aprendre^; 
Mes je ne fai comment a non, 
Qu'il n'eft en droit ^ ne en canon; 
Car rois ne fe doit pas meffère 
Por chofe ^ c'on li fâche fère. 

1. Une chose bien singulière, c'est que, dans la bulle 
du pape qui bannit Guillaume de Saint-Amour, il est 
dit que le roi lui-même avait demandé l'exil de ce 
docteur. Crevier {Histoire de i Université) fait, sur 
ce point, les réflexions suivantes : « Si saint Louis, 
pour éloigner de ses États un docteur qui n'était pas 
même né son sujet, croyait avoir besoin de l'autorité 
du pape, il fallait, ce qui n'est pas probable, qu'il eût 
bien oublié la mesure et l'étendue de son pouvoir. 
D'un autre côté, si le fait n'était pas vrai, on aurait 
grand lieu de s'étonner que le pape en prît, en quelque 
façon, le roi lui-même à témoin. Je laisse cette diffi- 
culté à examiner à d'autres. » On voit, par les vers 
de Rutebeuf, que du temps de saint Louis même on 
examinait déjà cette difficulté. 

2. Alexandre IV, élu en 1254, mort en 1261. 

3. Ms. 7615. Var. Entendre. 

4. Ms. 7633. Var. Loi. 

5. Mss. 7615^ 7633. Var. Por prier. 



20 



Guillaume de Saint-Amour. 87 

Se li Rois dift qu'efcillié Fait, 
3o Ci a tort & péchié & lait, 

Qu'il n'afiert à roi ne à conte , 

S'il entent que droiture monte , 

Qu'il efcille homme, c'on ne voie 

Que par droit efcillier le doie ; 
5 Et fe il autrement le fet , 

Sachiez, de voir, qu'il fe meffet. 

Se cil devant Dieu li demande , 

Je ne refpont pas de Tamande. 

Li fans Abel requift juftife 
40 Quant la perfone fu ocife. 

Por ce que vous véez à plain 

Que je n'ai pas tort, fi le plain; 

Et que ce foit fanz jugement 

Qu'il fueffre ceft efcillement , 
5 Je le vous monftre à iex voians. 

Ou droiz eft tors & voirs noians. 

Bien avez oï la defcorde ^ 
(Ne covient pas que la recorde) 
Qui a duré tant longuement 
(.Vij. ans tos plains entirement) 
5o Entre la gent Saint-Dominique 
Et cels qui lifent de logique 2. 

1. Voyez plus loin les pièces relatives aux ordres 
religieux et à l'Université. 

2. Je ne puis laisser passer ce mot sans raccompa- 
gner d'une explication, qui me paraît fort importante. 
L'enseignement de la logique dans les écoles, opéré 
par suite de Fengouement du xn© siècle pour Aristote, 



88 



Guillaume de Saint-Amour. 



Allez i ot pro & contra : 
L'uns l'autre fovent encontra, 

ut une chose bien fatale pour les études littéraires^ 
et qui retarda leurs progrès. Auparavant, renseigne- 
ment comprenait ce qu'on appelait les sept arts y sa- 
voir : la musique, la rhétorique, l'astronomie, l'arith- 
métique, la géométrie, la théologie et la grammaire. 
Dans cet ordre d'études, divisé en deux parties, dont 
l'une s'appelait trivium et l'autre quàdrivium, rentrait 
la lecture des principaux auteurs de l'antiquité, et sur- 
tout d'Homère,, de Virgile, de Cicéron. On peut s'en 
convaincre en parcourant les écrits d'Abeilard, de Jean 
de Salisbury, et surtout le Verbum abbreviatum de 
Pierre-le-Chantre. Il paraît même qu'on abusait quel- 
quefois de cette érudition , puisque nous la retrouvons 
dans les sermons, et que Bernard de Chartres disait 
plaisamment, en faisant allusion à cette manie de 
citer les anciens auteurs, « que les savants de son 
temps étaient comme des nains montés sur les épau- 
les de géants, afin de voir plus loin qu'eux au moyen de 
ces secours empruntés. « Mais du moment que la secte 
des corniflciens (ainsi nommée par allusion au poëte 
Cornificius, qui critiqua Virgile) eut attaqué ce mode 
d'enseignement, on l'abandonna peu à peu, et au xiii^ 
siècle les sept arts étaient complètement délaissés par 
la logique on philosophie . Je me trompe : on enseigna 
bien encore la grammaire, mais elle ne consista plus 
qu'à expliquer Priscien, grammairien du vi^ siècle. 
Paris surtout se jeta à corps perdu dans ce mouve- 
ment, qui, joint à la théologie scolastique et aux dis- 
putes religieuses, fit reculer les belles-lettres à grands 
pas vers la barbarie. Heureusement que toutes les 
écoles du royaume n'approuvèrent pas ce changement. 
Les maîtres d'Orléans, entres autres, résistèrent, et 
développèrent même davantage l'étude de la gram- 
maire. Il nous est resté de cette dissension un monu- 



Guillaume de Saint-Amour. Sq 

Alant & venant à la cort. 
55 Li droit aus clers furent la cort, 
Quar cil i firent lor voloir, 
Gui qu'en déuft le cuer doloir, 
D'efcommenier & d'aflaudre *, 
Gui blez ne faut, fovent puet maudre. 

60 Li prélat forent cele guerre : 
Si commencièrent à requerre 
L'univerfite & les frères 
Qui font de plus de .iiij. mères, 
Qu'il lor leiTaiflent la pais fère. 

65 Et guerre fi doit mult defplère 
■ A gent qui pais & foi fermonent 
Et qui les bons examples douent, 
Par parole & par fet enfamble. 
Si comme à lor oevre me famble , 

70 II f'acordèrent à la.pès^ 

Sanz commencier guerre jamès^ : 

ment fort curieux : c'est le fabliau intitulé la Bataille 
des sept arts, dont Legrand d'Aussy a donné un 
aperçu dans le tome des Notices de Mss., pages 
496-5 12_, et qu'on trouve tout entier dans la collec- 
tion de Fabliaux que j'ai imprimée. ( Paris 2 vol.) 

I. Ceci est une allusion à l'accord que firent, en 
12 56, l'Université et les ordres par l'entremise des 
prélats, dans un concile tenu à Paris et présidé par 
l'archevêque de Sens. Dans ce concile, on nomma 
pour arbitres quatre archevêques, savoir : Philippe de 
Bourges, Thomas de Reims, Henri de Sens, Eudes 
de Rouen. La sentence qu'ils portèrent sembla satis- 



90 Guillaume de Saint-Amour. 

Ce fu fiancié à tenir 

Et feelé por fouvenir. 

Meftre Guillaume au roi vint, 
75 Là où des gens ot plus de .xx. 

Si dift : » Sire , nous fons en mife 

Par le dit & par la devife 

Que li prélat deviferont : 

Ne fai fe cil la briferont. » 
80 Li rois jura : « En non de mi M 

Il m'auront tout à anemi 

S'ils la brifent ; fâchiez fans faille : 

Je n'ai cure de lor bataille ! » 

Li meftres parti du palais 2, 

faire tout le monde, excepté le pape, qui la cassa par 
trois bulles données coup sur coup_, sans même pren- 
dre soin de la faire examiner. 

1. Dans la Complainte du conte de Poitiers, nous 
trouvons que le serment de ce prince était : « Par 
sainte G arie ! » Voici à présent celui de saint Louis. 
L'assertion de Rutebeuf est d'autant plus exacte, 
qu'elle est confirmée. par le passage suivant des Chro- 
niques de Saint'Denys : « Efpéciaument le Roy fe 
tenoit de jurer en quelque manière que ce fuft ; Sl 
quand il juroit, fi difoit-il : Au nom de moy ; mais 
un frère mineur Pen reprift, fi s'en garda de tout en 
tout, j» La chronique de Reims nous apprend égale- 
ment que le serment de Philippe-Auguste était : « Par 
la lance saint Fouques ! »» 

2. On ne trouve nulle part, dans les chroniqueur-s 
contemporains, mention de ces faits minutieux; mais 
la visite de Guillaume de Saint-Amour au roi, ses 
paroles à ce prince, et celles que lui répondit Louis IX, 
n'ont rien que de vraisemblable. 



Guillaume de Saint-Amour. 91 

85 Où allez ot & clers & lais , 

Sanz ce que puis ne mefFéiit ; 

Ne la pais pas ne defféift, 

Si Fefcilla fanz plus véoir. 

Doit cis efcillemenz féoir? 
90 Nenil, qui à droit jugeroit, 

Qui droiture & fâme ameroit. 

S'or fefoit li rois une chofe 
Que meftre Guillaume propofe 
A fère , voir ce que il conte, 
95 Que ToilTent & roi & conte, 

Et prince & prélat to it enfamble * , 
S'il dit riens que vérité famble, 
Se r face l'en, ou autrement 
Mainte âme ira à dampnement; 
100 S'il dit chofe qui face à tère, 
A enmurer ou à deffère , 
Meftre Guillaume du tout f offre 
Et otrie fil ne fe fueiFre. 

Ne dites pas que ce requière 
io5 Por venir el roiaume arrière ^; 

1 . C'est peut-être pour éviter de voir accepter des 
propositions semblables, que Guillaume faisait pro- 
bablement par écrit du fond de son exil , que le pape 
défendit, sous peine d'excommunication y qu'on reçût 
des lettres de ce docteur ou qu'on lui en adressât. 

2. Guillaume était alors retiré dans sa ville natale 
de Saint-Amour, province qui ne faisait point alors 
partie du royaume de France, mais qui avait ses 



I 



92 



Guillaume de Saint-Amour. 



Mes fil dit riens qu'aus âmes vaille, 

Quant il aura dift fi f en aille; 

Et vous aiez for fa requefte 

Confcience pure & honefle. 
1 1 o Et vous tuit qui le dit oez , 

Quant Diex fe monfterra cloez 

Que c'ert au jor du grant juife, 

Por lui demandera juftife. 

Et vous , for ce que je raconte , 
1 15 Si en aurez paor & honte. 

Endroit de moi vous puis-je dire , 

Je ne redout pas le martire 

De la mort, d'où qu'ele me viègne, 
120 S'èle me vient por tel befoingne K 

comtes particuliers relevant de l'empire. Il ne rentra 
à Paris qu'en 1260. 

I. On voit que notre poëte était, du moins en pa- 
roles, un digne et ferme soutien des idées et des in- 
térêts universitaires, et il me semble que la fermeté 
de ses derniers vers, qui ne manquent pas de courage,^ 
relèvent à la fois sa dignité et son caractère. 




©u et enc0umence 

iTa Complainte iHiutre ©uiliimme 

Mss. 7218, 7615 , 7633. 

ous qui alez parmi'la voie , 
(( Arreftez-vous , & chafcuns voie 
(( S'il eft dolor tel corn la moie, » 
Dift sainte Yglife. 
5 « Je fuis for ferme pierre affife : 
« La pierre efgrume & fent & brife , 

(( Et je chancèle. 
« Tel gent fe font de ma querele 
« Qui me metént en la berele ^ ; 

1. Cette pièce doit être du même temps que la pré- 
cédente; mais elle n'a pas tout à fait le même carac- 
tère. Elle se tient dans un thème plus général, plus 
vague, et n'aborde pas les sujets aussi carrément que 
l'autre. Il est vrai que, dans cette dernière, le trouvère 
se met lui-même en scène, à la hauteur des person- 
nages dont il parle, et qu'il ne craint pas d'attaquer 
le roi et les prélats, au nom de la justice et de l'opi- 
nion publique. 

2. ^ere/^, dispute, contestation, querelle; en bas 
latin berellus. 




94 Guillaume dè Saint-Amour. 

10 (( Les miens ocient 

« Sanz ce que pas ne me deffient , 
(( Ainz font à moi , lî comme il dient , 

(( Por miex confondre. 
« Por ce font-il ma gent repondre , 
1 5 (( Que nus à els n'ofe refpondre , 
(( Ne mes que fire. 
« Aflez puéent chanter & lire, 
« Mès mult a entre fère & dire; 
« C'eft la nature. 
20 (( Li diz eft douz & Tuevre dure : 

(( N'eft pas tout or quanqu'on voit luire. 

(( Ahi ! ahi ! 
(( Com font li mien mort & trahi 
(( Et por la vérité haï 
2 5 « Sanz jugement! 

(( Ou cil qui à droit juge ment, 
« Ou il en auront vengement , 

(( Combien qu'il tart; 
(( Com plus couve li feus, plus art. 
3o « Li mien font tenu por mufart , 
(( Et je r compère : 
(( Pris ont Céfar, pris ont Saint- Père, 
(( Et font emprifoné mon père 
« Dedenz fa terre ^ 
35 « Cil ne le vont guères requerre 
« Por qui il commença la guerre 

I. Allusion à l'exil de Guillaume de Saint-Amour, 
rt tiré dans son pays. 



Guillaume de Saint-Amour. 

(( C'on n'es perçoive : 
« N'eft mès nus qui le ramentoive; 
(( S'il fift folie, fi la boive. 

40 «Hé! arcien! 

« Décretiftre , fificien , 
« Et vous la gent Juftinien 
« Et autre preudomme ancien , 
(( Gomment foufFrez en tel lien 

4.5 « Meftre Guillaume 

(( Qui por moi fift de tefte hiaume? 
« Or eft fors mis de ceft roiaume 

(( Li bons preudom 
(( Qui mift cors & vie à bandon 1 

5o « Fet l'avez Ghaftel-Landon ^ 

I. C*est-à dire : .Vous vous êtes moqués de lui. — 
Les habitants de Château- Landon passaient, en effet , 
pour être très-satiriques. On retrouve ce proverbe : 
La Moquerie de Chdteau-Landon, parmi ceux qui com- 
posent la pièce intitulée : De VApostoile, et qu'a 
publiés et commentés M. Crapelet (Paris, i83i, grand 
in-S**). On lit également dans les Miracles de sainte 
Geneviève (yojqz mon édition de ce mystère dans 
mon premier volume des Mystères inédits du 
xv^ siècle, page 263), à propos d'un certain Tié- 
bault, grand faiseur de mauvaises plaisanteries : 

Il fut né à Chafteau-Landon , 
Sire, pour Dieu ne vous defplaife; 
Jamais il ne dormiroit aile 
S'il ne moquoit : c'eft fa nature. 

On trouve encore, dans le recueil des Contes popu- 
laires, traditions, croyances superstitieuses, proverbes^ 
et dictons applicables à des villes de la Lorraine, réu- 



96 Guillaume de Saint-Amour. 

(( La moquerie 
(( Me vendez, par fainte Marie 
« J'en doit plorer, qui que f en rie; 

« Je n'en puis mais. 
55 « Se vous eftes bien & en pais, 
« Bien puet pafler avril & mays. 
« S'il en carcha por moi tel fais , 

« Je li enorte 
(( Que jus le mete où il le porte , 
60 « Que jà n'eft nus qui l'en déporte, 

« Ainz i morrà, 
« Et li afères demorra. 
« Face du miex que il porra , 

« Je n'i voit plus; 
65 « Por voir dire l'a l'en conclus. 
« Or eft en fon païs reclus , 

(( A Saint-Amor, 
« Et nus ne fet por lui clamor. 
« Or i puet fère lonc demor, 
70 « Que je li lais , 

« Quar vérité a fet fon lais 

nis par M. Richard, bibliothécaire de Remiremont, 
le proverbe suivant, rimé ou à peu près : 

Châiean-Landon , petite ville mais de grand renom: 
Personne n'y passe qui n'ait son lardon. 

Du reste, la plupart du temps, au moyen-âge, les 
villes comme les personnes avaient chacune un sobri- 
quet. C'est ainsi qu'on disait : lesmoqueors de Dijon, 
libuveors d'Aucerre, lijureor de Baeix, li larron de 
Mascon, etc. 



Guillaume de Saint-Amour. 



97 



« Ne Fofe dire clers ne lais : 

« Morte eft Pitiez , 
« Et Charitez & Amiftiez; 
75 « Fors du règne les ont getiez 

« Ypocrifie, 
« Et Vaine-Gloire & Tricherie , 
« Et Faus-Samblant & dame Envie ^ 

« Qui tout enflame. 
80 « Savez porqoi ? Chafcune efl: dame , 
« C'on doute plus le cors que l'âme; 

(( Et d'autre part, 
« Nus clers à pro vende ne part, 
« N'à dignité que l'en départ , 
85 « S'il n'eft des lor. 

« Faus-Samblant & Morte-Color 
« Emporte tout; a ci dolor 

« Et grant contrère. 
« Li douz, li franz, li débonère, 
90 « Gui l'en foloit toz les biens fère , 

« Sont en efpace ; 
<( Et cil qui ont fauce la face , 
« Qui font de la devine grâce 

« Plaîn par defors, 
95 « Cil auront Dieu & les tréfors 

« Qui de toz maus gardent les cors. 

« Sachiez, de voir, 

I. On voit ici percer ce goût pour Fallégorie, dont 
le Fablel du dieu d'amours , que j'ai publié, est le nec 
plus ultrà, et qui tint plus tard une si grande place 
dans notre littérature avec le Roman de la Rose* 

RUTEBEUF. 1. 7 



98 Guillaume de Saint-Amour. 

« Mult a fainte chofe en avoir 
(( Quant tel gent la vuelent avoir, 
100 (( Qui fanz doutance 

« Ne feroient por toute France 
(( Jufqu'au remors de confciance. 

(( Mès de celui 
« Me plaing qui ne trueve nului^ 
io5 « Tant ait efté amez de lui , 
(( Qui le requière. 
« Si me complaing en tel manière : 
« Hal fortune! chofe légière, 
« Qui oins devant & poins derrière ^ , 
iio « Comme es marraflre! 

« Clergie , comme elles mi fillaftre l 
« Oublié m'ont prélat & paftre^; 

« Chafcuns m'efloingne , 
(( A poi ^ lor eft de ma befoingne : 
1 1 5 « Séjorner l'eftuet en Borgoingne ^ 

1. On trouve, à la page 32 du Jeu de Pierre de la 
Broce, espèce d'églogue anonyme qui doit être con- 
sidérée comme l'un des premiers essais de notre 
théâtre^ et que j'ai publiée en i835, la répétition de 
ce vers. Ceci pourrait donner à penser que le Jeu de 
Pierre de la Bj^oce, pièce toute politique, sur la mort 
du favori de saint Louis et de Philippe-le-Hardi, est 
de Rutebeuf, si cette locution, sinon très poétique, 
du moins proverbiale, ne se retrouvait beaucoup trop 
fréquemment chez les trouvères, pour qu'on pût en 
appuyer l'hypothèse en question. 

2. Ms. 7615. Var. pape. 

3. Ms. 7633. Var. Mult pou. 

4. Ms. 7615. Var. Boloigne. 



Guillaume de Saint-Amour. 



99 



« Mat & confus. 
« D'iluec ne fe mouvra-i^lus 
« Ainz i fera ce feureplus 
« Qu'il a à vivre , 
120 « Que jà n'ert nus qui l'en délivre, 
« Efçorpion , serpent & guivre 

(( L'ont alTailli : 
« Par lor alTaut Font mal bailli, 
(( Et tuit mi droit li font failli , 
125 « Qu'il trait avant. 

« Il auroit pais , de ce me vant , 
(( S'il voloit jurer par convant 

« Que voirs fuft fable, 
« Et tors fuft droiz , & Diex déable ^ 
i3o « Et fors du fens fuffent refnable , 
(( Et noirs fuft blanz; 
« Mes por tant puet ufer fon tans^ 
(( En tel eftat, lî com je pans, 
(( Que ce déift, 
i35 « Ne que jusques là mefféift, 
(( Comment que la chofe préift; 

« Quar ce feroit 
« Defléautez : n'il ne 1' feroit, 
(( Ce fai-je bien ; miex ameroit 
140 « Eftre enmurez , 

« Ou deffez ou deffigurez ^ , 

I. Ms. 7615. Var. 

Ou treftoz vis deffigurez 
Qu'il fut jà fi defmefurez : 

Fère ne 1' veut. 
Or en voit li com eftre puet. 



èoo Guillaume de Saint-Amour. 

« N'il n'ert jà fi defmefurez, 

■(( Que Diex ne veut : 
« Or foit ainfi coQime eftre puet. 
145 « Encor eft Diex là où il fuet, 

« Ce fai-je bien ; 
« Je ne me defconfort de rien. 
« Paradis eft de tel merrien 

« C'on ne l'a pas 
r5o « Por Dieu flater ifnel le" pas; 

« Ainz covient maint félon trefpas 

« Au cors foufferre. 
« Por cheminer parmi la terre , 
« Por les bones viandes querre , 
i55 « N'eft-on pas fains; 

« S'il muert por moi, f'ert de moi plains. 
« Voir dires a coufté à mains 

« Et couftera; 
<uMès Diex, qui eft & qui fera, 
160 « S'il veut , en pou d'eure fera 

« Ceft bruit remaindre : 
« L'en a véu remanoir graindre. 
u Qui verra .ij. cierges eftaindre ^ 

(( Lors il verra 
i65 Gomment Jhéfu-Crift ouverra , 
« Qui maint orguillex à terre a 

î. Je crois que ce vers et le précédent pourraient 
bien être une allusion à la mort du pape Clément IV 
et à celle du roi, qui se suivirent d'assez près; mais 
ce passage n'est pas suffisamment explicite pour que 
j'ose l'affirmer. 



/ Guillaume de Saint-Amour. ioï 

« Pleffié & mis. 
« Se il eft por moi fanz amis, 
« Diex s'ert en poi d'eure entremis 
lyo « De lui fecorre. 

« Or lera donc fortune corre , 
(( Qu'encontre li ne puet-il corre ; 

« C'eft or la fomme. 
« Où a-il nul fi vaillant homme , 
lyS « Qui por l'apoftoile de Romme 

« Ne por le Roi , 
(( Ne veut defréer fon erroi, 
« Ainz en a foufFert le defroi 

« De perdre honor ? 
i8o « L'en l'apeioit meftre & feignor, 
« Et de toz meftres ^ le greignor, 

« Seignor & meftre, 
« Li enfant que vous verrez neftre 
« Vous feront encore herbe peftre 
i85 « Se il deviennent 

« De cels qui enfamble fe tienent, 
(( Et c'il vivent qui les^fouftiennent 

« Que j'ai defcrit 1 
« Or prions donques Jhéfu-Grilt 
190 Que ceftui mete en fon efcrit 

Et en fon règne 
Là où les fiens conduit & maine ; 
« Et fi l'en prit la fouveraine 

« Virge Marie, 

I. Ms. 7633. Var. autres. 



102 Guillaume de Saint-Amour. 

195 « Qu'avant que il perde la vie 
« Soit fa volenté accomplie. )) 



Crplîdt ïre mettre ® utUainncïïe^ttint-^miîr 
0x1 €rpltnt la Complainte >e ^aint-^mor. 



J^tMonm^min Sultan ï^e l^J^ic \ 

Q^n ci mcoumancc 

Mss, 7218, 7633, 7615. 

RIEZ 2 , à maudire la mort 
Me voudrai déformés amordre 
Qui adès à mordre s'àmort, 
Qui adès ne fine de mordre ; 

1. Ancei IV, fils d'Ancel III^ seigneur de l'Isle-Adam, 
illustre maison d'où sortit plus tard le fameux grand- 
maître de Rhodes, et de Clémence de Pompone, sa 
seconde femme. 11 mourut le 3o août i285, en Ara- 
gon, où il avait accompagné Philippe-le-Hardi. 

M. Paris propose une autre version; la voici : 
« Nous croyons, dit-il, que Rutebeuf rappelle ici la 
mort d'Ansel III. On n'en sait pas la date précise, 
mais si le poète avait voulu déplorer la destinée du 
fils, il aurait parlé de la guerre de Catalogne et de la 
valeur de celui qu'on avait vu tomber sous les coups 
des Espagnols. Loin de cela, il ne s'agit, .dans la 
Complainte, que de chasses et de vertus domesti- 
ques, etc. » 

N'en déplaise à mon savant ami, ce sont là des in- 
ductions plutôt que des preuves positives. Toutefois, 
il y aurait avantage pour cette pièce à être reportée 
à Ansel III : elle deviendrait, dans ce cas,^ la plus an- 
cienne composition de Rutebeuf, 

2. /r/ejf, en colère; de iî^n. 




104 Monseigneur Anseau de l'Isli. 

5 De jor en jor, çà & là , mort 
Gels dont le fiècle fet remordre : 
Je di que fi grant mors a mort 
Que Valmondois a geté d'ordre ^ 

Valmondois efl de valor monde ; 

10 Bien en efl la valor mondée, 

Quar la mort , qui les bons efmonde , 
Par qui larguefce eft efmondée , 
A or pris Fun des bons du monde. 
Las ! com ci a maie eftondée 1 

1 5 De France a ofté une efponde ^ : 
De cele part eft afondée. 

Avoec les fainz foit mife en fele 
L'âme de mon feignor Ansel , 
Car Diex , qui fes amis enfèle , 
20 L'a trové & fin & féel ; 

Mès la mort , qui les bons flaèle , 
A aporté félon flael ; 
A risle fors lettres faèle : 
Ofté en a le fort féel. 

2 5 Je di fortune eft non voianz , 

1. Ms. 7633. Var. Que Vaumondois à geteir l'or- 
dre. — Vaumondois est le nom d'une terre que pos- 
sédaient les seigneurs de l'Isle-Adam. Ils s'intitulaient 
presque toujours Seigneurs de VIsle-Adam, Maci 
et Valmondois. 

2, Efponde, digue, défense. 



De Monseigneur Anseau de l'Isle. ioS 

Je di fortune ne voit goûte, 
Ou en fon fens efl defvoianz ; 
Les uns atret , les autres boute. 
Li povres hom , li mefchéanz 
3o Monte fi haut chafcuns le doute ; 
Li vaillanz hom devient noianz : 
liïî va fa manière toute. 

Tofl eft uns hom en fon ^ la roe; 

Chafcuns le fert, chafcuns l'oneure, 
35 Chafcuns l'aime , chafcuns l'aroe 2; 

Mès ele torne en petit d'eure , 

Que li ferviz chiet en la boe 

Et li fervant li corent feure ; 

Nus ne tent ^ au lever la poe : 
40 En cort terme a non Chantepleure ^ , 

^Toz jors déufl un preudon vivre, 

1. En fon pour en dessous. — Cette strophe man- 
que au Ms. 7615. — Voyez, comme rapprochement 
d'idées sur le même sujet, pages 177 et suivantes de 
mon recueil des Jongleurs et Trouvères, la petite 
pièce intitulée la Roe de fortune, 

2. Ms. 7633. Var. Taore. 

3. Ms. 7633. Var. n'atent. 

4. Chantepleure, qui pleure après avoir chanté. En 
voici l'explication par l'auteur d'un poème que j'ai 
publié : 

Et de la pleure chante savez que fénéfie , 
Qui pleure fes péchiez & vers Dieu fumélie. 
L'âme a le guerredon quant la char eft porrie. 
Lors ne fe puet tenir qu'ele ne chante & rie. 



io6 De Monseigneur Anseau de l'Isle. 

Se mort éuft fans ne favoir; 
S'il fuit mors, fi déuft revivre , 
Ice doit bien chafcuns favoir. 
45 Mès mort eft plus fière que guivre ^ , 
Et fi plaine de non-favoir, 
Que des bons le fiècle délivre 
Et aus mauves left vie avoir. 

Qui remire ^ la bele chace 
5o Que fère foliiez jadis, 

Lès voz braches entrer en trace 

Çà .V. çà .vij. çà .ix. çà .x. 

(N'eft nul qui li cuers mal n'en face) , 

Ne por âme nul bien jadis : 
55 Dieu pri que vous otroit fa grâce , 

Et doinft à l'âme paradis. 

1. Ms. 7633. Var. vaiyvre. 

2. Mss. 7633, 7615. Var. remembre. 

3. Les braches j brachets ou boiche^, espèce de 
chiôns d'arrêt nommés aujourd'hui braques ou bracs. 



£a Complainte V^ntvt'Mtt^ ' 

ou 

€U$t la €omplahxU V(Ê)xxtxt'Mdx \ 

Mss. 7218, 7615, 7633. 

^ MPEREOR & roi & conte, 

Et duc & prince à cui l'en 2 conte 
Romanz divers por vous ef batre , 
De cels qui fe feulent combatre 
5 Çà en arriers por fainte Yglife , 

1. La date de cette pièce me semble être environ 
de 1264 à 1268 ( M. Paulin Paris dit 1262 ). Rute- 
beuf y parle, en effet, de secours demandés parGeoffroî 
de Sargines : or, précisément à cette époque, Bibars 
enlevait l'une après l'autre toutes leurs conquêtes aux 
chrétiens, dont les chefs ne cessaient de s'adresser 
aux princes . d'occident, afin d'obtenir qu'ils vinssent à 
leur aide. Ce qu'il y a de certain^ c'est que cette com- 
plainte ne peut être postérieure à 1269, puisque Ru- 
tebeuf y parle de Geoffroi de Sargines comme com- 
mandant encore en Terre-Sainte, et que ce chevalier 
y mourut le 1 1 avril de cette même année. 

2. Ms. 7633. Var. hom. 

3. Ms. 7633. Var. eux. 




ft>8 La Complainte d'Outre-Mer 



Quar me dites par quel fervife * 

Vous cuidiez avoir paradis. 

Cil le gaaignièrent jadis 

Dont vous oez ces romans lire , 
10 Par la paine.& par le martire 

Que li cors fouffrirent for terre ^. 

Vez ci le tems ; Diex vous vient querre , 

Braz eflenduz de fon fane tains , 

Par qui li feus vous -ert deftains 
1 5 Et d'enfer & de purgatoire ^ 1 

Recommenciez novele eftoire : 

Servez Dieu de fin cuer entier, 

Quar Diex vous monftre le fentier 

De fon pais & de fa marche , 
20 Que l'en, fanz raifon, li formarche 

Por ce fi devriiez entendre 

A revengier & à deffendre 

La terre de promiffion 

Qui eft en tribulacion , 
2 5 Et perdue , fe Diex n'en peniTe , 

Se prochainement n'a defFenffe. 

Soviegne-vous de Dieu le Père 

1. Qw(:7r est dit dans le sens de or, qui vaudrait beau- 
coup mieux. 

2. Ceci est une allusion à quelques vieilles chan- 
sons de geste religieuses , dans le genre du roman 
de Godefroy de Bouillon. 

3. Il m'est impossible de ne pas faire remarquer 
ici combien cette image est belle et véritablement élo- 
quente. 

4. Marche, frontière, limite. 



La Complainte d'Outre-Mer. 109 

Qui por fouffrir la mort amère 

Envoia en terre fon Fil , 
3o Or efl: la terre en grant péril 

Là où il fu & mors & vis. 

Je ne fai que plus vous devis : 

Qui n'aidera en cefte empointe , 

Qui ci fera le méfacointe , 
35 Poi priferai tout l'autre afère , 

Tant fâche le papelart fère ; 

Ainz dirai mès & jor & nuit : 

« N'eft pas tout or quanqu'il reluit. » 

Ha ! rois de France , rois de France , 
40 La loi , la foi & la créance 

Va prefque toute chancelant ! 

Que vous iroie plus celant? 

Secorez-la , c'or eft meftiers ; 

Et vous & li quens de Poitiers ^ 
45 Et li autre baron enfamble : 

N'atendez pas tant que vous emblé 

La mors l'âme, por Dieufeignor; 

Mès qui voudra avoir honor 

En paradis , fî le déferve , 
5o Quar je n'i voi nule autre verve. 
• Jhéfu-Criz dift en l'Évangile, 

Qui n'eft de trufe ne de guile : 

« Ne doit pas paradis avoir 

» Qui famé & enfanz & avoir 
55 ((Ne left por l'amor de celui 

I. Il y a ici en note dans le Ms., de la main de 
Fauchet : « Saint Loys et son frère. » (Alphonse.) 



I lo La CoMPLAiN TE d'Outre-Mer. 
« Qu'en la fin ert juges de lui. » 

AfTez de gent font mult dolant 

De ce que l'en trahi Rollant. 

Et pleurent de faufle pitié , 
f)0 Et voient à iex l'amiftié 

Que Diex nous fift qui nous cria , 

Qui en la fainte croiz cria , 

Aus Juys qu'il moroit de foi ^ : 

Ce n'erî pas por boivre à guerfoi 
65 Ainz avoit foi de nous réembre. 

Celui doit l'en douter & criembre, 

Por tel feignor doit l'en plorer 

Qu'ainfinc fe lefTa devoier 

Qui fe fift percier le codé 
70 Por nous ofter du mal ofté : 

Du cofté iffî fane & ève ^ 

Qui fes amis nétoie & lève. 

Rois d-e France, qui avez mis 
I . De soi pour de soif. 

•2. A guersoi i à ivrognerie, par gourmandise, — 
Ce mot, qui est composé de guère et de soif, me 
semble une raillerie philologique pour désigner l'ac- 
tion de boire beaucoup. C'est ce que prouve un petit 
poëme intitulé De guersay, qu'on trouve dans mon 
Recueil de contes et fabliaux. On rencontre aussi cette 
expression guersoi dans le Roman du renart. 

3. Ms. 7615. Var. orer. 

4. Mss. 7615, 7633. Var. dévorer. 
3. Ms. 7633. Var. eigue. 



La Complainte d' Outrè-M er. 



1 1 1 



Et voftre avoir & yoz amis 
75 Et le cors por Dieu en prifon ^ , 

Ci aura trop grant mefprifon 

S'à la fainte terre failliez. 

Or covient que vous i ailliez. 

Ou vous i envolez de gent, 
80 Sans efpargnier or ne argent , 

Dont li droiz Dieu foit calengiez 2. 

Diex ne veut fère plus long giez 

A fes amis , ne longue lenge ^ ; 

Ainçois i veut mètre calenge , 
85 Et veut cels le voifent véoir 

Qu'à fa deflre voudront féoir. 

Ahi ! prélat de fainte Yglife, 

Qui por garder les cors de bife 

Ne volez aler aus matines , 
90 Melires Giefrois de Surgines ^ 

Vous demande de là la mer ; 

Mes je di cil fet à blafmer 

Qui riens nule plus vous demande 

Fors bons vins & bone viande 
95 Et qui li poivres foit bien fors !... 

C'efl: voflre guerre & vos effors ; 

1. Allusion à la captivité de saint Louis, pendant 
la première croisade. 

2. Calengie:^, défendu, protégé. 

3. Gz>jf, liens, attache. 

4. Lenge, longe. 

b, Ms.7633. Var. Joffrois deSurgines. Voir les détails 
que je donne sur lui dans la pièce qui porte son non^. 



112 La Complainte d'Outre-Mer. ' 

Cefl voftre Diex,- c'eft voftre biens ' : 

Voftre père i tret le fiens. 

RusTEBUES dift, qui riens ne çoile, 
iO€> Qu'afTez aurez d'un pou de toile ^ , 

Se les pances ne font trop grafles ; 

Et que feront les ames lalTes ? 

Els iront là où dire n'ofe : 

Diex ert juges de cefte chofe. 
io5 Quar envolez le redéifme ^ 

A Jhéfu-Çrift du fien méifme : 4# 

Se li fêtes tant de bonté , 

Puis qu'il vous a û haut monté. 

Ahi ! grant cler, grand provandier, 
1 10 Qui tant eftes grant viandier, 
Qui fêtes Dieu de voftre pance, 
Dites-moi par quel acointance 
Vous partirez au Dieu roiaume, 
Qui ne volez pas dire .i. fiaume 

1 13 Du Sautier (tant eftes divers), 
Fors celui où n'a que .ij. vers ? 
Celui dites après mengier 

Diex veut que vous Talez vengier 
Sanz controver nul autre eflbine , 

1. Ne croirait-on pas lire ici un de nos anciens ser- 
monaires? 

2. C'est-à-dire : d'un étroit linceul. 

3. Redéi/mCj rachat; le dixième du dixième Ce 

vers et les trois suivants manquent au Ms, 7633. 

4. Le Deo grattas. 



La Complainte d'Outre-Mer. ri3 

120 Ou vous lefliez le patremoine 

Qui eft du fane au Crucéii. 

Mai le tenez, je vous afî : 

Se vous fervez Dieu à Téglife, 

Diex vous refert en autre guife, 
1 20 Qu'il vous peft en voftre mefon ! 

G'eft quite quite par refon ; 

Mes fe vous amez le repère 

Qui fanz fin eft por joie fère, 

Achetez-le, que Diex le vent *, 
1 3o Quar il a meftier par couvent 

D'acheteors, & cil s'engingnent 

Qui orendroit ne le barguignent ; 

Quar tels foiz le voudront avoir 

G'on ne l'aura pas por avoir. 

i35 Tornoieor, vous que direz, 
Qui au jor du juyfe irez ? 
Devant Dieu que porrez refpondre ? 
Quar lors ne fe porront repondre 
Ne gent clergies, ne gent laies , 

140 Et Diex vous m on fier ra fes plaies! 
Se il vous demande la terre 
Où por vous vout la mort foufferre , 
Que direz-vous ? Je ne fais qoi. 
Li plus hardi feront fi qoi 

145 C'on les porroit penre à la main : 
Et nous n'avons point de demain , 
Quar li termes vient & aprouche 
Que la mort nous clorra la bouche. 



RUTEBEUF . 1. 



8 



114 La Complainte d'O utre- M er. 



Ha, Antioche! terre fainte ! 
i5o Çom ci a dolereufe plainte 

Quant tu n'as mes nus GodefroizI 

Li feus de charité eft froiz 

En chafcun cuer de creflien : 

Ne jone homme ne ancien 
i55 N'ont por Dieu cure de combatre. 

AfTez fe porroit jà débatre 

Et Jacobins & Cordeliers, 

Qu'ils trovaiflent nus Angeliers ^ , 

Nus Tancrés^, ne nus Bauduins ; 

1. Angeliers est l'un des héros du cycle carlovin- 
gien. Les romans des douze pairs l'appellent toujours 
Engeler de Gafcoigne, li Gafcuin:^ Engelers, ou An- 
geliers de Bordele (Bordeaux). Il avait pour père 
Drues de Montdidier, pour mère la première fille 
d'Aymeri de Narbonne, et pour frères Gaudin, Ri- 
chier et Sansson. Voici en quels termes nous l'ap- 
prend le Roman d^Aymeri de Narbonne (Ms. 2735^ 
Bibl. nat., fol. 52, 2e col.) 

Droez de Montdidier 

Quatre filz ot qui furent preuz & fier : 
L'un fu Gaudin & li autres Richier 
Et li dui autres Sanffon & Angelier 
Qui tant aidièrent Guillaume le guerrier ; 
Chreftienté firent mult effaucier. 

Selon la Chanson de Roland, il fut tué à la bataille 
de Ronceveaux par un Sarrazin nommé Climborins, 
qui montait un cheval appelé Barbamusche , et fut 
vengé immédiatement par Roland^ dont Tépée Hau- 
teclère perça d'outre en outre son meurtrier. 

2. Ms. 7633. Var. Tangereiz. — C'est le chef que 
nous nommons Tancrède, qui, parti en 1096 pour la 



\ 



La Complainte d'Outre-Mer. ii5 



i6o Ainçois lèront aus Béduins ^ 

Maintenir la terre abfolue. 

Qui par défaut nous eft tolue ; 

Et Diex Ta jà d'une part arfe. 

D'autre part vienent cil de Tharfe : 
i65 Et CoRAMiN 2 & Chenillier. 

croisade, d'après les exhortations d'Urbain IV, avec 
Bohémond, son cousin, prince de Tarenle, eut l'hon- 
neur de planter le premier sur Jérusalem l'étendard 
des chrétiens. On sait quels effets le Tasse a tirés du 
beau caractère de ce héros dans son immortel poëme. 
Quant au Baudouin dont parle ici Rutebeuf, c'est, je 
crois, celui qui était frère de Godefroi^ auquel* il suc- 
céda en l'an iioo dans la royauté de Jérusalem. Je 
*dis je crois, parce qu'il serait possible, bien que ce 
ne soit pas probable, que le trouvère eût voulut dési- 
gner Baudouin de Sébourg, sur lequel il nous reste 
une fort belle chanson de geste. Baudouin de Sébourg, 
qui était cousin de Baudouin P% lui succéda en 1118, 
et mourut en ii3i, après s'être rendu cher à ses su- 
jets par son courage et ses vertuâ. 

1. Rabelaiss dans son Livre II, chapitre 3o, de Pan- 
tagruel où Épistemon raconte qu'il a vu en enfer : 
« Xercès qui étoit devenu crieur de moutarde, Démos- 
thène vigneron, Fabie enfileur de patenoftres. Brute & 
Caffie agrimenfeurs, Trajan pescheur de grenouilles, 
Antonin lacquais, &c , » fait de Baudouii* un mar- 
guillier et de Godefroy de Bouillon un dominotier. 

2. Covamin, — Rutebeuf fait ici une personnalité 
d'un nom de peuple. Il veut désigner les Karifmîns 
qui, en 1244, s'emparèrent de Jérusalem, détruisirent 
le tombeau du Messie, pillèrent les églises, etc. Quant 
au nom propre Chenillier, il ne peut s'appliquer 
qu'au Soudan Kiemel, descendant de Saladin (Soldai 
nus Quiemel, comme l'appelle Guillaume de Nangis), 



ii6 La Complainte d'Outre-Mer. 



Revendront por tout efcillier ! 
Jà ne fera qui la desfande. 
Se mefires Giefroiz me demande 
Secors, fi quière qui li face, 
170 Que je n'i voi nule autre trace ; 
Quar com plus en fermoneroie 
Et plus Tafère empireroie l 
Gis fiècles faut : qui bien fera 
Après la mort le trovera. 

qui monta sur le trône en 12 18, arracha Damiette 
aux. croisés en 122 1, et mourut en i236. à l'âge de 
70 ans. 




£a Complainte ïre Con^tantinoble 

ci tnmmma 

£ix €mplaxnU ï^e Can^tantinoble \ 

Ms. 7218, 7Ô33. 

ouspiRANT por Tumairi lingnage 
Et penffîs au cruel domage 
Qui de jor en jor i avient, 
Vous vueil defcouvrir mon corage^, 
5 Que ne fai autre laborage : 
Du plus parfont du cuer me vient. 
Je fais bien, & bien m'en fovient, 
Que tout à avenir covient 
Quan c'ont dit ^ li prophète fage : 
I o Or porroit eftre fe devient 
Que la foi qui foible devient 
Porroit changer noflre langage. 

Nous en fons bien entré en voie ; 
N'i a fi fol qui ne le voie , 

1. Cette pièce, qui n'est pas moins bien et qui n'a 
pas moins de mouvement que la précédente, a été 
composée comme elle pour réveiller le zèle du roi et 
des barons en faveur de la Terre-Sainte. Elle doit 
remonter à la même époque, c'est-à-dire vers 1263 
ou 1264. 

2. Coragej cœur; animus. 




ii8 



La Complainte 



1 5 Quant Conftantinoble eft perdue ' , 

Et la Morée fe r'avoie 

A recevoir tele efcorfroie 

Dont fainte Yglife eft efperdue ! 

Que r cors a petit d'atendue , 
20 Quant il a la tefte fendue. 

Je ne fai que plus vous diroie ! 

Se Jéfu- Chris ne fet aïue 

A la Sainte Terre abfolue , 

Bien 11 ert efloingnie joie ! 

25 D'autre part vienent li Tartaire, 
Que Fen fera mès à tart taire , 
C'on n'avoit cure dealer querre : 
Diex gart Jafphes, Acre, Célaire ! 
Autre fecors ne lor pui faire , 

3o Que je ne fui mès hom de guerre. 
Ha, Antioche! fainte terre 2, 
Qui tant couftaftes à conquerre, 
Ainz c'on vous péuft à nous traire ! 

1. La prise de Constantinople par les Grecs héré- 
tiques et sa séparation définitive de l'église' romaine 
avaient eu lieu la nuit du 25 juillet 1261, pendant la- 
quelle Alexis Stratégopule s'était rendu maître de la 
capitale de Baudouin, avec autant de facilité que les 
croisés eux-mêmes en avaient trouvé, cinquante ans 
auparavant, à s'en emparer, 

2. Antioche ne fut reprise par les infidèles, sous la 
conduite de Bondoctor, qu'en 1268. C'est donc ici 
une crainte vague et prématurée qu'exprime le poëte, 
une sorte de moyen oratoire qu'il emploie pour le 
soutien de sa cause. 



DE Constantin OBLE. 119 

Qui des çiex cuide ouvrir la ferre 
35 Comment puet tel dolor foufFerre ? 
Sil à Dieu cert dont par contraire? 

Ifle de Çret , Corfe & Sezile , 
Chypre, douce terre & douce ifle 
Où tuit avoient recouvrance , 
40 Quand vous ferez en autrui pile ^ 
Li rois tendra deçà concile 
Comment Aiouls.^ s'en vint en France ; 
Et fera nueve remanance 

1. En autrui pMcy au pouvoir d'autrui. 

2. Ms. 7633. Ayoulz. — Cette raillerie, dirigée con- 
tre saint Louis, est aussi vive que charmante. — La 
bibliothèque nationale possède, sous le n" 2732, un 
Ms. français in-40, écriture du i3e siècle, qui con- 
tient les quatre romans dont voici les titres exacts : 
1° Chi commenche la vraie efloine de Guion de Hanf- 
tone & de Bevon fon fil, enfi com vous orés el livre 
chi en après; 1" Chi commenche li vraie efloire de 
Juliens de Saint-Gille, le qués fu père Élye, duquel 
Aiols if fi enfi com vous orés el livre; 3» Chi com" 
menche li droite efioire d'A iol & dé Mirabel fa feme , 
enfi com vous orés el livre; 4** Chi commenche li ro^ 
mans de Robert le Diable, enfi com vous orés el 
livre. C^est justement à Aiol ou Aioul, héros du 
troisième roman, que Rutebeuf fait allusion. Ce 
poème se rapporte au cycle des chansons de geste 
carlovingiennes. La scène en^est placée sous le règnç de 
Louis-le-Débonnaire . 

3. Nueve remanance , de nouvelles demeures. Allu- 
sion aux nouveaux couvents qu'on bâtissait pour les 
cordeliers , soupçonnés d'avoir inspiré l'Évangile 
éterneU 



I20 



La Complainte 



A cels qui font nueve créance, 
45 Novel Dieu & nueve Évangile ^ ; 
Et lera femer par doutance , 
Ypocrifie, fa femance 
Qui efl dame de cefle vile. 

Se li denier que Fen a mis 
5o En cels qu'à Dieu fe font amis 
Fuffent mis en la Terre Sainte ^ 
Ele en éufl: mains d'anemis 
Et mains toft s'en fuft entremis 
Cil qui l'a jà brifîe & frainte ; 

I. Je crois que Rutebeuf veut désigner ici d'abord 
les Cordeliers, auxquels le roi venait d'accorder la 
reconstruction de plusieurs parties de leur couvent; 
ensuite V Évangile éternel ou pardurable ,\\wvq mysti- 
que attribué à Jean de Parme et cause de plusieurs 
querelles entre l'Université et les. ordres religieux, 
qui commencèrent à en donner lecture et à le com- 
menter dans leurs leçons vers 1254. L'Université fit 
tant que le pape fut forcé de Je condamner; mais on ne 
le brûla qu'en secret, tandis qu'on livrait aux flammes 
avec pompe le livre des Périls des derniers temps, qui 
ea était la contre-partie. Voici comment termine à ce 
stijet le Roman de la Rose : 

En l'an de l'incarnacion 
Mil & deux cent cinc & cinquante 
(Neft hom vivant qui m'en démente). 
Fut baillé, e'eft bien chofe voire, 
Por prendre commun exemplaire,. 
Vng livre de par le Déable : 
C'ait VÉvangile pardurable. 
Ainfinc eft-il intitulé : 
Bien eft digne d'eftre brûlé. 



DE C ONSTANTINOBLE. 



12 I 



55 Mès trop à tart en faz la plainte, 
Qu'ele eft jà fi forment empainte 
Que fes pooirs n efl: mès demis : 
De légier fera mès atainte 
Quant fa lumière eft jà eftainte 

60 Et fa cire devient remis ^ 

De la terre Dieu qui empire, 
Sire Diex, que porront or dire 
Li Rois et li quens de Poitiers ? 
Diex refueffre novel martire. 

65 Or facent large cimetire 

Cil d'Acre, qu il Jor eft meftiers : 
Toz eft plains d'erbe li fentiers 
C'on foloit batre volentiers 
Por offrir Fâme en lieu de cire ; 

70 Et Diex n'a mès nus cuers entiers 
Ne la terre n'a nus rentiers, 
Ainçois fe torne à defconfîre. 
Jhérufalem, ahi ! àhil 
Çom fa blecié & efbahi 

75 Vaine gloire, qui toz maus brafle, 
Et cil qui feront envaï 
Et charront là où cil chaï 
Qui par orgueil perdi fa grâce î 
Or du fuir la mort les ehace 

80 Qui lor fera de pié efchace : 

Tart crieront : « Trahi ! trahi ! » 



I. Remis, fondue. Méon a publié (t. III), Le Dit de 
V enfant qui fut remis au soleil. 



ï22 La Complainte 

Qu'ele a jà entefé fa mâche ^ , 
Ne jufqu'au férir ne menace : 
Lors harra Diex qui le haï. 

85 Or eft en tribulacion 

La terre de promiffion , 

A pou de gent tout efbahie : 

Sire Diex! porqoi Foublion, 

Quant por noftre redempcion 
90 I fu la char de Dieu trahie ? 

L' en lor envoia en aïe 

Une gent defpite & haïe, 

Et ce fu lor deflrudion. 

Du roi durent avoir lor vie ; 
95 Li Rois ne Fa pas aflbuvie : 

Or guerroient fa nafcion. 

L'en fermona por la croiz prendre , 
Que l'en cuida paradis vendre 
Et livrer de par Tapoftole : 
100 L'en pot bien le fermon entendre, 
Mes à la croiz ne vout nus tendre 
La main por piteufe parole. 
Or nous delTent-on la carole ^, 

1. Entefé f apprêté. Entejer un arc, le bander. 

Il a tantoft pris une flofche, 
En la corde la mift en coiche , 
Si ente/a jufqu a l'oreille. 

{Roman de la Rose] 

2. Espèce de dernse, chorea, qu'on accompagnait de 



DE Constant iNOBLE. 



123 



Que c'eft ce qui la terre afole , 
io5 Ce nous vuelent li frère aprendre ; 
Mes fauffetez, qui partout vole, 
Qui creftiens tient à efcole, 
Fera la fainte terre rendre. 

Que font les deniers devenuz 
iio Qu'entre Jacobins & Menuz 
Ont recéuz de teftament ^ , 

paroles. Le vers de Rutebeuf prouve que les défenses 
de danser de nos cures ne sont pas nouvelles. 

I. Comme on le verra par la suite, Rutebeuf adresse 
fréquemment ces reproches aux Jacobins et aux Gor- 
deliers, et n'est pas le seul ; la plupart des écrivains 
contemporains font de même : l'auteur de Renart le 
nouvel, Jacques Gielée, qui termina son livre en 1288, 
se moquant de l'hypocrisie des Gordeliers, dit fvoyez 
page 484, édition de Méon/ tome IV, du Roman du 
renart) : 

, Li irère Meneur 

Con li Jacobin f acordèrent ; 
Renart requifent & rouvèrent 
De lor ordre prefift les dras. 
Non ferai, dift Renart en bas, 
Mais mon fil i ferai entrer 
Rouffiel , fe li le vint gréer. 
Cius le gréa , lors l'ont vieftu 
A guife de frère Menu. 

Plus loin, le fils de Renart, prenant la parole, se 
plaint des prélats, qui veulent ,empêcher des Gorde- 
liers ; , 

De oïr les confeflîons 

Et de faire abfolutions, 

Et d'engoindre penance as gens, 

Et d'estre aussi as testamens. 



124 



La Complainte - 



De bougres por loi au s tenuz 
Et d'uferîers viex & chenuz 
Qui fe muèrent foudainement ? 

i { 3 Et de clers auffi fètement, 
Dont il. ont grant aûnement, 
Dont li ofl Dieu fuft maintenuz ? 
Mès il le font tout autrement , 
Qu'il en font lor grant fondement : 

1 20 Et Diex remàint là outre nuz. 

... De Greffe vint chevalerie 

Premièrement d'ancefferie ; 

Si vint en France & en Bretaingne : 

Grant pièce i a efté chiérie; 

-T25 Or efl à mefnie efchérie, 

_ Que nus n'eft tels qui la retiengne. 
Mort font Ogier & Gharlemaine : 
Or s'en voift qui plus n*i remaingne , 
Loiautez efl: morte & périe ; 
i3o C'eftoit fa monjoie & fenfaingne, 
C'eflioit fa dame & fa compaigne , 
Et fa meftre herbregerie K 

Cou ment amera fainte Efglize 
Qui ceux n'aimme pas c'on la prize ? 
- t35 Je ne voi pas en qu<?il menière : 
Li rois ne fait droit ne juftize 
A chevaliers, ainz les defprize, 

I. Ms. 7633. Var. habergerie. 



DE CON STANTINOBLE. 



12.^ 



Et ce funt cil par quele eft chière. 
Fors tant qu'en prifon fort & fière 
140 Met Tun avant & l'autre arière, 
Jà tant n'iert hauz hom à devife ; 
En leu de Naimon de Bavière ' 

I. Il s'agit ici, par allusion, du paladin de Charle* 
magne, lequel, ainsi que disent Les avifemen:^ du 
roi faint Louis, par Geoffroy de Paris : 

Fu bon chevallier 

Et fus touz fages empallier. 

Naymes ou Naimon, duc de Bavière, était beau- 
frère ou ferourge de Geoffroy de Danemarck, père 
d'Ogier-le-Danois. Il vint à la cour de Pépin, où ce 
roi l'arma chevalier et lui donna en Belgique un fief, 
au milieu duquel le duc construisit un fort qui, du 
nom de son fondateur, tira depuis le sien propre : 
Namur. Quand Pépin mourut, Naymes était déjà cé- 
lèbre par sa sagesse. C'est ce qui engagea Charlema- 
gne à lui conserver la faveur dont il avait joui sous 
son père, et à accorder à ses prières la vie du fils de 
Geoffroy de Danemarck, Plus tard, Naymes accompa- 
gna le grand empereur dans toutes ses guerres et par- 
tagea tous ses périls. Aussi les romanciers, dans nos 
épopées carlovingiennes, célèbrent-ils ses hauts faits 
et le placent-ils parmi les sages conseillers de Charlon, 
sur la même ligne que Bazin etTurpin. Naymes, après 
avoir vaillamment combattu en Espagne, alla tomber 
à Roncevaux, au milieu des douze pairs, ces grands 
chênes qui avaient résisté à tant de tempêtes, et que 
déracina enfin le vent de la trahison et de la félonie. 

Voici le rôle qu'il joue dans Le roman de Berthe 
aux grans piés. Un jour que Pépin, désolé de la perte 
de sa femme, allait partir pour Angers, où il ne s'était 
pas rendu depuis longtemps, le duc de Naymes vint 



126 



La Complainte 



Tient li Rois une gens doublière 
Veftuz de robe blanche & grize^. 

145 Tant faz-je bien favoir le roi, 
S'en France forfift .i. defroi, 
Terre ne fufl fi orfeline, 
Que les armes & le conroi , 
Et le confeil & tout Terroi , 

à lui avec treize compagnons. Il s'agenouilla devant 
Pe'pin avec eux, et parla ainsi : " Bon roi, nous som- 
mes nés en Allemagne, cette terre qui est par-delà, et 
nous venons vers vous. Mon père, le duc de Bavière, 
nous envoie pour que vous nous armiez chevaliers, et 
il nous a bien recommandé en partant de n'accepter 
cet honneur que de vous. Gentil roi débonnaire, cela 
aura lieu aussitôt qu'il vous plaira, et nous mettrons 
notre soin à vous bien servir. » Le roi répondit qu'il 
les ferait chevaliers à la Pentecôte, et qu'il adouberait 
au Mans. En attendant, le duc Naymes demeura à la 
cour avec Pépin, et montra si bien ce qu'il valait qu'il 
devint maijlre de France, c'est-à-dire grand-sénéchal. 
Il donna dans la suite maint bon conseil au roi Ghar- 
lemagne. 11 fut créé chevalier par Pépin au jour dit, 
et depuis par son courage furent maint Turc assailli. 
Plus tard, quand Pépin a retrouvé Berthe et qu'il ré- 
compensele bon Symon et ses fils, sauveurs de la reine, 
c'est le duc de Naymes qui leur chausse l'éperon. 
C'est aussi lui qui, lors de l'entrée de Berthe au Mans, 
marche devant elle avec le roi Floires. Ici se borne 
son rôle dans le Roman de Berte, 

Celui des Enfances de Charlemaine continue l'his- 
toire de Naymes. 

ï Ceci est une allusion à la faveur dont jouissaient 
auprès de saint Louis les Gordeliers. 



DE G O NSTA NTINOBL E. 



127 



1 5o Leffaft-on for la gent béguine. 

Lors fi véift Yen biau couvine 

De cels qui France ont en sefîne , 

Où il n'a mefure ne roi ^ ; 

Se F favoient gent tartarine , 
1 55 Jà por paor de la marine 

Ne lefTeroient ceft enroi. 

Li Rois qui paiens afleure 

Penfle bien cefte encloeure : 

Por ce tient-il fî près fon règne : 
160 Tels a alé fîmple aleure 

Qui toft li iroit l'ambleure 

Sor le deftrier à lafche refne. 

Coite 2 folie eft plus faine 

Que langue de fol confeil plaine. 
i65 Or fe tiengne en fa tenéure : 

S'outre mer n'éuft fet eftraine 

De lui miex en vouiîft le raifne : 

S'en fuft la terre plus féure. 

Mefîre Giefroi de Surgines , 
1 70 Je ne voi mès deçà ^ nus fignes 
Que l'en déformés vous feuqure. 
Li cheval ont mal ès efchines 
Et li riche homme en lor poitrines ; 

1. Roiy règle; d'où vient peut-être notre mot pied- 
de^roi, 

2. Ms. 7633. Var. Corte. — Coite, prompte. 

3. Ms. 7633. Var. par desà. 



128 La Complainte de Constantinobl e- 



Que fet Diex, qui ne's par anqure ^ ? 

175 Encorviendra tout à tens Teure 
Que li maufé noir comme meure 
Les tendront en lor defciplines ! 
Gels apeleront Chantepleure ^ , 
Et fans fejor ^ lor corront feure 

180 Qui lor liront longues matines. 

1. Par anqure, locution très-rare qui signifie : 
avoir une grande cure. 

2. Ms. 7633. Var. Lors auront -il non Chante-pleure. 
— V oyez pour ce mot la pièce intitulée : De Monfei-' 
gneur Ancel de Vif le. 

3. Ms. 7633. Var. secours. 



Crplidt la Coinplamte ï>c C^n^tttutinable. 



ci encoumencc 



ifa 1^cïut)ele Complainte )>^®xxtxt-Ma. 

Ms. 7633. 

ouR l'anui & por le damage 
Que je voi en rumain linage, 
M'eftuet mon pencei defcovrir : 
En fofpirant m'eftuet ovrir 
5 La bouche por mon voloir dire 

I. Cette pièce, bien postérieure aux deux pièces 
qui la précèdent, n'a pu être composée qu'après l'an- 
née 1273, d'abord parce que Guillaume de Beaujeu y 
est désigné sous le titre de grand maître du Temple^ 
qu'il n'obtint qu'à cette époque; ensuite parce que 
Rutebeuf s'appuie sur la jeunesse du roi de France 
et du roi d'Angleterre pour engager ces princes à se 
croiser. Or, avant 1275^ les paroles du poëte peuvent 
bien, il est vrai, avoir trait à Philippe-le-Hardy_, qui 
était monté sur le trône en 1270, à Fâge de ib ans, 
mais non à Henri III, roi d'Angleterre, né en 1207^ 
et qui avait alors 66 ans. Après l'époque que nous fixons 
au contraire, ce que dit Rutebeuf s'applique à la fois 
aux deux princes; car Henri III étant mort en 1273, 
son fils Edouard lui succéda à l'âge d'environ 3o 
ans. C'est de ce prince et de son père qu'il est ques- 

RUTEBEUF. I. 9 




La Nouvelle 



Gom homs corrouciez & plains d'ire. 
Quant je pens à la fainte terre 
Que péchéour doient requerre 
Ainz qu'il aient pafcei jonefce, 

10 Et je's voi entreir en viellefce, 
Et puis aleir de vie à mort , 
Et pou en voi qui s'en amort 
A empanrre la fainte voie ^ , 
Ne faire par quoi Diex les voie : 

1 5 S'en fuiz iriez par charitei ; 

tiou dans la mordante et curieuse satire intitulée : La 
Pais aux Anglais, que j'ai publiée dans mon recueil 
intitulé : Jongleurs et Trouvères, p. 170 et suivantes. 

M.Paulin Paris^ dans l'Histoire littéraire de la 
France, confirme en ces ternies nos conjectures : 
« Ce morceau, d'une éloquence vraie et d'un style cor- 
rect, paraît avoir été fait au moment du concile de 
Lyon en 1274, alors que les envoyés de Saint-Jean- 
d'Acre, les patriarches de Gonstantinople et de Jéru- 
salem, plus de mille prélats, les grands maîtres de 
THopital et du Temple, servaient d'escorte au pape 
Grégoire X, et réclamaient avec lui de nouvelles croi- 
sades. " Malheureusemeut, M. Paulin Paris ajoute : 
« Rutebeuf paraissait, dans cette circonstance, suivre 
les inspirations de Guillaume ou de Richard de Beau- 
jeu, grand maître des Templiers. // est donc proba- 
ble quHl fit aussi le voyage de Lyon, avec tous les 
personnages du concile. » 

Je ne saurais, et je le regrette, adopter ici Tavis de 
M. Paulin Paris. Ce n'est qu'une simple conjecture, 
et rien ne vient la confirmer dans les œuvres de no- 
tre poëte. 

I . Empanrre la sainte voie, entreprendre le saint 
voyage. 



Complainte d'Outre-Mer. i3î 



Car fainz Poulz dift par veritei : 
« Tuit sons .i. cors en Jhéfu-Crit, « 
Dont je vos monftre par l'efcrit 
Que li uns eft membres de l'autre , 
20 Et nos fons aufi com li viautre * 
Qui fe combatent por .i. os : 
Plus en déifle, mais je n'oz. 

Vos qui aveiz fens & favoir, 

Entendre vos fais & favoir 
25 Que de Dieu funt bien averies 

Les paroles des prophécies. 

En crois morut por noz mesfais 

Que nos & autres avons fais ; 

Ne morra plus, ce eft la voire : 
3o Or poons foz noz piauz acroire. 

Voirs eft que David nos recorde , 

Diex eft plains de miféricorde ; 

Mais veiz-ci trop grant reftrainture. 

Il eft juges plains de droiture , 
35 II eft juges fors & poillans, 

Et fages & bien connoiflans , 

Juges que on ne puet plaiffîer, 

Ne hom ne puet fa cort plaiffier 

Fors li fors (fox eft qui c'eff'orce 
40 A ce que il vainque fa force) ; 

PoilTans que riens ne li efchape^ 

Por quoi qu'il at tôt foz fa chape ; 

I, Ms. 7633. Var. viautre y chiens de chasse, sorte 
de gros lévriers. 



l32 



La Nouvelle 



Sages c'on non puet defevoir ; 
Se puet chacuns aparfovoir, 

45 ConnoilFans qu'il connoift la choze 
Avant que li hons la propoze, 
Qui doit aleir devant teil juge 
Sens trov.eir recet ne refuge. 
Cil at tort, paour doit avoir 

5o Cil a en lui fans ne favoir. 



Prince, baron, tournoiour, 

Et vos autre féjornéour 

Qui teneiz à aife le cors. 

Quant Tarme ferat mife fors, 
55 Queil porra-ele ofteil prendre ? 

Sauriiez-le me vos aprendre ? 

Je ne le fai pas, Diex le fâche ! 

Mais trop me plaing de voftre outrage , 

Quant vos ne pouceiz à là fin 
60 Et au pélérinage fin 

Qui Tarme pécherrefie afine 

Si qu'à Dieu la rent pure & fine. 

Prince premier qui ne faveiz 
Combien de terme vos aveiz 

65 A vivre en cefte morteil vie, 
Que n'aveiz-vos de Tautre envie 
Qui cens fin efi; por joie faire, 
Que n'entendeiz à voftre afaire, 
Tant com de vie aveiz efpace ? 

70 N'atendeiz pas que la mors face 



Complainte d'Outre-Mer. 



De Tarme & dou cors defervrance. 
Ci auroit trop dure atendance , 
Car li termes vient durement , 
Que Dieux tanrra fon jugement. 

75 Quant li plus jufle d'Adam nei 
Auront paour d'eftre dampnei , 
Ange & archange trembleront , 
Les laces armes que feront ? 
Queil part ce porront-elz repondre, 

80 Qu'à Dieu ne's efluilTe répondre 
Quant il at le monde en fa main 
Et nos n'avons point de demain ? 

Rois de France, rois d'Aingleterre, 
Qu'en jonefce deveiz conquerre 

85 L'oneur dou cors, le preu de l'âme 
Ainz que li cors foit foz la lame , 
Sanz efpargnier cors & avoir, 
S^or voleiz paradix avoir 
Si fecoreiz la Terre-Sainte 

90 Qui eft perdue à fefte empainte, 
Qui n'a pas .i. an de recours, 
S'en Tan méifmes n'a fecours ; 
Et c'ele eft à voz tenz perdue , 
A cui tenz ert-ele rendue ? 

95 Rois de Sézile, par la grâce 
De Dieu , qui vos dona efpace 



I. Voyez la note du commencement de la pièce. 



1-34 



La Nouvelle 



De conquerre Puille & Cézille ' , 
Remembre- vos de FEvuangile 
Qui difl qui ne lait peire & meire , 
1 00 Famé & enfans & fuers & freires , 
Pofleffions & manandies , 
Qu'il n'a pas avec li parties. 

Baron, qu'aveiz-voz en pancei? 

Seront jamais par vos tenfei 
io5 Cil d'Acre qui funt en balance 

Et de fecorre en efpérance ? 

Cuens de Flandres ou de Bergoingne, 

Cuens de Nevers 2 con grant vergoingne 

De perdre la terre abfolue 
1 1 o Qui à voz tenz nos iert tolue ! 

Et vos autres baron encemble , 

Qu'en dites-vos ? que il vos cemble ? 

Saveiz-vos honte fi aperte 

1. Charles d'Anjou. (Voyez la note sur ce prince au 
commencement de la pièce intitulée Li di:( de Puille.) 

2. Le comte de Flandre auquel Rutebeuf s'adresse 
ici est Gui, fils de Guillaume deDampierre et de Mar- 
guerite II, fille puînée de Baudoin IX, qui avait suc- 
cédé à Jeanne, sa sœur. Gui fut associé au gouverne- 
ment en 125 1, et devint comte de Namur en 1263. 
— Le comte de Bourgogne est Philippe, mari en se- 
condes noces d'Alix de Méranie, veuve de Hugues IV. 
Il était en outre comte de Savoie, et mourut en Pan- 
néei277. — Enfin, le comte de Nevers est Robert de 
Dampierre, qui épousa, en 1272, Yolande, veuve de 
Tristan, fils de saint Louis, mort à Tunis en 1270, 
et auquel ce mariage donna le comté de Nevers. 



Complainte d'Outre-Mer. i35 

Com de fofFrir fi laide perte ? 
i 1 5 Tournoieur, vos qui aleiz 

En yver, & vos enjaleiz 

Querre places à tournoier, 

Vos ne poeiz mieux foloier. 

Vos defpandeiz & fens raifon 
1 20 Voftre tens & voftre faifon , 

Et le voftre & l'autrui en tafche ; 

Le noiel laiflîez por TefcrafFe ^ 

Et paradix pour vainne gloire. 

Avoir déuffiez en mémoire 
125 Monfeignor Joffroi de Sergines, 

Qui fu tant boens & fu tant dignes 

Qu'en paradix eft coroneiz 

Com fages & bien ordeneiz , 

Et le conte Huede de Nevers . 
1 3o Dont hom ne puet chanfon ne ver 

Dire fe boen non & loiaul 

Et bien loei en court roiaul. 

A ceux déuffiez panrre elTample , 

Et Acres lecorre & le Temple 2. 

i35 Jone efcuier au poil volage, 

Trop me plaing de voftre folage , 

1. Littéralement : •» Vous laissez le nœud (le bou- 
ton ) pour l'agrafe. »» 

2 . J'aime à retracer ici ce souvenir qui prouve que 
Rutebeuf n'était ni ingrat ni oublieux. En effet, 
Geoffroi de Sargines était mort depuis 1269 et le 
comte de Nevers aussi. (Voir les Complaintes de 
Rutebeuf sur ces personnages. ) 



i36 La Nouvelle 

Qu'à nul bien faire n'entendeiz 
Ne de rien ne vos amendeiz. 
Si fuites filz à mains preudoume , 

140 Teil com je's vi, je les vos nome , 
Et vos eftes muzart & nice 
Que n'entendeiz à voftre office ; 
De veoir preudoume aveiz honte. 
Voftre efprevier funt trop plus donte- 

145 Que vos n'ieftes, c'efi: vériteiz; 
Car teil i a, quant le geteiz, 
Seur le poing aporte Taloe : 
Honiz foit qui de lui fe loe, 
Se n'eit Diex ne voftre pays : 

i5o Li plus fages eft foux nayx. 

Quant vos deveiz aucun bien faire , 
Qu'à aucun bien vos doie traire, 
Si le faites tout autrement, 
Car vos toleiz vilainnement 

1 5 5 Povres puceles lor honeurs ; 

Quant ne puéent avoir feigneurs , 
Lors fi deviennent dou grant nombre :: 
C'eft .i. péchiez qui vos encombre. 
Vos povres voizins fozmarchiez , 

160 Aufi bien at léans marchiez 

Vendre vos bleiz & voilre aumailie 
Com cele autre povre piétaille. 
Toute gentilefce effaciez; 
Il ne vos chaut que vos faciez 

i65 Tant que vieillefce vos efface , 
Que ridée vos efl: la face, 



Complainte d'Outre-Mer. idj 

Que vos ieftes vieil & chenu 

Por ce qu'il vos feroit tenu 

A gilemeir dou parentei , 
1 70 Non pas par voftre volentei. 

S'eftes chevalier leiz la couche 

Que vous douteiz .i. poi reproche , 

Mais fe vos amiffîez honeur 

Et doutiffiez la défhoneur, 
175 Et amiffiez voftre lignage. 

Vos fuffiez & preudome & fage. 

Quand voftre tenz aveiz vefcu , 

Qu'ainz paiens ne vit voftre efcu , 

Que deveiz demandeir celui 
1 80 Qui facrefice fift de lui ? 

Je ne fai quoi, fe Diex me voie , 

Quant vos ne teneiz droite voie. 

Prélat, clerc, chevalier, borjois, 
Qui trois femainnes por .i. mois 

i85 Laiffîez aleir à voftre guife 

Sens fervir Dieu & fainte Eglife, 
Dites ! faveiz-vos en queil livre 
Hom trueve combien hon doit vivre ? 
Je ne fai : je non puis troveir ; 

1 90 Mais je vos puis par droit proveir 

Que quant li hons commence à neftre 
En ceft fiècle a-il pou à eftre , 
Ne ne feit quant partir en doit, 
La riens q\ii plus certainne foit , 

195 Si eft que mors nos corra feure : 



i38 



La Nouvelle 



La mains certainne fi eft l'eure K 

Prélat auz palefrois norrois ^ , 

Qui bien faveiz par queil norrois 

Li fîlz Dieu fu en la crois mis 
200 Por cofondre ces anemis, 

Vos fermoneiz aus gens menues 

Et aux povres vielles chenues 

Qu'elz foient plainnes de droiture. 

Maugrei eulz font-ele penance, 
2o5 Qu eles ont fanz pain affé painne, 

Et fi n'ont pas la pance plainne. 

N'aiez paour ; je ne di pas 

Que vos meueiz ifnele pas 

Por la fainte terre défendre ; 
210 Mais vos poeiz entor vos prendre 

Afleiz de povres gentilz homes 

Qui ne mainent foumes ne foumes , 

Qui doient & n'ont de qu'il paient, 

Et lor enfant de fain s'efmaient ; 
21 5 A cexdoneiz de voftre avoir 

Dont par tens porreiz pou avoir : 

Ces envoiez outre la meir 

Et vos faites à Dieu ameir. 

Montreiz par bouche & par example 

1. Montaigne a dit : « La chose la plus cer- 
taine, c'est de mourir; la plus incertaine, c'est 
Theure. » 

2. Norrois, fier, hautain, orgueilleux, fringant, du 
nord; northus. 



Complainte d'Outre-Mer. i3q 
2 20 Que vos ameiz Dieu & le Temple ^ 

Clerc à aife <& bien féjornei, 

Bien veftu & bien féjornei 

Dou patrimoinne au Crucéfi , 

Je vos promet & vos afi , 
225 Se vos failliez Dieu orendroit, 

Qu'il vos faudra au fort endroit. 
' Vos sereiz forjugié en court, 

Ou la riègle faut qui or court : 

« Por ce te fais que tu me faces , 
2 3o Non pas por ce que tu me haces. » 

Diex vos fait bien ; faites-li donc 

De quoi ^ , de cuer , & d'arme don ; 

Si fereiz que preu & que fage. 

Or me dites queil aventage 
235 Vos puet faire voftres tréfors 

Quant l'arme iert partie dou cors ? 

Li exécuteur le retiennent 

Juqu'à tant qu'à lor fin reviennent 

Chacun fon éage à fon tour : 
240 C'eft manière d'exécutour ; 

Ou il avient par méchéance 

Qu'il en donnent por reparlance 

Xx. paire de folers ou trente : 

Or eft fauvé l'arme dolante. 

1. L'ordre du Temple ( voir la fin de la pièce )^ qui 
défendait alors la Terre-Sainte. 

2. Cela est ainsi dans le Ms., mais il faudrait pro- 
bablement foi. 



140 La Nouvelle 

245 Chevaliers de plaiz & d'axifes ^ , 

Qui par vos faites vos juftices 

Sens jugement aucunes fois , 

Tôt i foit fairemens ou foiz , 

Guidiez- vos toz jors einlî faire. 
2 5o A un chief vo covient-il traire? 

Quant la tefte eft bien avinée 

Au feu deleiz la cheminée , 

Si vos croiziez fens fermoneir. 

Donc v'erriez grant coulz doneir 
255 Seur le fozdant & feur fa gent : 

Forment les aleiz damagent. 

Quant vos vos leveiz au matin, 

S'aveiz ehangié voftre latin , 

Que gari funt tuit li blecié 
260 Et li abatu redrecié. 

Li un vont au lièvres chacier 

Et li autre vont porchacier : 

Cil panront .i. mallart 2 ou deux, 

Car de combatre n'eft pas geux. 
265 Par vos faites voz jugemens, 

Qui fera voftres dampnemens 

Se li jugement n'eft loiaus , 

1. VHistoire littéraire de Z^iFra^îC^ dit judicieuse- 
ment « qu'il faut noter cette expression de chevaliers 
plai:( etd^axises, employée dès Tannée 1274, c'est-à- 
dire plus de dix ans avant le règne de Philippe-le- 
Bel. )> 

2. Mallart, mâle de canes sauvages; en bas latin, 
mallardus. 



Complainte d'Outre-Mer« 



141 



Boens & honeftes & féaus. 

Qui plus vos done fi at droit : 
270 Ce faites que Diex ne voudroit. 

Ainfî defîneiz voftre vie, 

Et lors que li cors fe dévie 

Si trueve l'arme tant à faire 

Que je ne porroie retraire , 
275 Car Diex vos rent la faucetei 

Par jugement ; car achatei 

Aveiz enfer & vos Faveiz ; 

Car cefte choze bien faveiz : 

Diex rent de tout le guerredon , 
280 Soit biens, foit maux, il en a don. 

Riche borjois d'autrui fuftance , 
Qui faites Dieu de voftre pance , 
Li povre Dieu chiez vos s'aunent 
Qui de faim muèrent & géunent 

285 Por atendre voftre gragan , 

Dont il n'ont pas à grant lagan ^ ; 
Et vos eritendeiz au meftier 
Qui aux armes n'éuft meftier, 
Vos faveiz que morir convient ; 

290 Mais je ne fai c'il vos fouvient 

Que Fuevre enfuit l'ome & la famé ; 
Cil at bien fait bien en a l'arme , 
Et nos trovons bien en efcrit : 

I. La^aw, abondance, quantité, multitude; largesse^ 
don. — Lagan était aussi une espèce de droit sei- 
gneurial. 



142 La Nouvelle 

c( Tout va fors Tamour Jhéfu-Crit. » 
295 Mais de ce n'aveiz-vos que faire ! 

Vos entendeiz à autre afaire. 

Je fai toute voftre atendue : 

Dou bleis ameiz la grant vendue 

Et chier vendre de fi au tans , 
3oo Seur lettre , feur piège ^ , ou feur nans 

Vil acheteir & vendre chier, 

Et uzereir & gent trichier, 

Et faire d^un déable Deus 

Por ce que enfer eft trop feux. 
3o5 Jufqu'à la mort ne faut la guerre , 

Et quant li cors eft mis en terre 

Et hon eft à Tofteil venuz, 

Jà puis n^en iert contes tenuz. 

Quant li enfant funt lor feigneur , 
3 10 Veiz-ci conqueft à grant honeur 

Au bordel ou en la taverne : 

Qui plus toft puet , plus c'i governe. 

Cil qui lor doit fi lor demande ; 

Paier covient ce c'om commande. 
3 1 5 Teiz marchiez font com vous éuftes , 

Quant en voftre autoritei fuftes. 

Chacuns en prent, chacuns en ofte. 

Enz ofteiz pluée s'en vont li ofte : 

Les terres demeurent en friche ; 
320 S'en funt li hom eftrange riche ; 

1. Piègej garantie, caution. 

2. Nans, nantissement, gage» 



Complainte D 'Outre-Mer. 143 

Cil qui lor doit paier n'es daingne , 
Anfois convient que hon en daingne 
L'une moitié por Fautre avoir. 
Veiz-ci la fin de voftre avoir. 
323 La fin de l'arme eft tote aperte : 
Bien eft qui li rant fa déferte. 

Maiftre d'outre meir & de France ^ 

Dou Temple par la Dieu poiflance , 

Frère Guillaume de Biaugeu ^ , 
33o Or poeiz veioir le biau geu 

De quoi li fiècles feit fervir. 

Il n'ont cure de Dieu fervir 

Por conquerre fainz paradis , 

Com li preudome de jadiz , 
325 GoDEFROiz, Briemons 2 Tancreiz. 

1 . Guillaume ou Guichard de Beaujeu (on le nomme 
aussi Guillard) , succéda dans la charge de grand- 
maître du Temple à Thomas Beraut ou Bérail^ mort 
le 2 5 mars 1273. « Il faut donc, dit V Art de vérifier 
les dates j rayer du catalogue des grands-maîtres Ro- 
bert et Guiffrei, dont on place les magistères entre 
ceux de Bérautet de Beaujeu. w Nous ferons observer 
qu'il y a ici une erreur. Guillaume de Beaujeu ne fut 
élu que le i3 mai 1273. En I274, il assista au con- 
cile de Lyon; la même année, il s'embarqua pour la 
Palestine, où il arriva le 29 septembre. Il y resta jus- 
qu'à sa mort, qui eut lieu en 1291 au siège d'Acre^ 
qu'il défendait avec courage contre les infidèles. Il 
périt d'une blessure que lui fit à Pépaule une flèche 
empoisonnée, et, sur cinq cents des chevaliers qu'il 
commandait, dix seulement parvinrent à s'échapper. 

2. Bohémondj fils de Robert Guiscard, l'un des 



144 



La Nouvelle 



Jà n'iert lor ancres aencreiz 

En meir por la neif rafrefchir; 

De ce ce vuelent-il franchir. 

Ha , bone gent ! Diex vos fequeure ! 
340 Que de la mort ne faveiz l'eure. 

Recoumanciez novele eftoire , 

Car Jhéfu-Criz li rois de gloire 

Vos vuet avoir, & maugré voftre 

Sovaingne-vos que li apoftre 
345 N'orent pas paradix por pou : 

Or vos remembre de faint Pou , 

Qui por Deu ot copei la tefte. 

Por noiant n^en fait-hon pas fefte , 

Et fi faveiz bien que fainz Peires 
35o Et fains Andreuz , qui fu ces frères , 

Furent por Dieu en la croix mis. 

Por ce fu Dieux lor boens amis 

Et li autre faint anfiment. 

Que vos iroie plus rimant? 
355 N'uns n'a paradix c'il n'a painne ; 

Por c'eft cil fages qui fen painne. 

Or prions au Roi glorieux 
Et à fon chier Fil précieux 
Et au Saint-Efpérit enfemble, • 
36o En cui toute bonteiz s'afemble, 
Et à la précieufe Dame 

chefs de la première croisade avec Gode/roi et Tan- 
crède. 



Complainte d'Outre-Mer. 



Qui eft faluz de cors & d'arme , 
A touz fainz & à toutes faintes 
Qui por Dieu orent painnes maintes, 
Qu'il nos otroit fa joie fine. 
RuTEBUES fon farmon défi ne. 




RUTEBEUF. 1, 



10 



Ms.. 7633. 

autr'ier entour la Saint-Remei 
Ghevauchoie por mon afaire^ 
Pencix, car trop funt agrumi 
La gent dont Diex a plus afaire , 

I . Cette pièce de Rutebeuf a acquis une assez grande 
célébrité. Le grand d'Aussy en a donné dans ses F<^^//^ïmx 
une imitation en prose, malheureusement beaucoup 
trop éloignée de l'original. La Société de l'Histoire 
de France a bien voulu l'insérer dans son Bulletin 
(année i835) , avec une traduction de moi ; et M.Paul 
Tiby, auquel nous devons une élégante et fidèle ver- 
sion dtVHistoire des Croisades de Mills (Paris, i835^ 
chez Depélafol), a reproduit dans les notes de son 
troisième volume le texte et la traduction. 

Selon moi, cette pièce se rapporte à la sixième expédi- 
tion d'outre-mer, c'est-à-dire qu'elle a été composée 
de 1268 à 1270. M. Daunou a dit à propos d'elle : 

c( Aux tensons des troubadours correspondent les 
jeux partis des trouvères, que Legrand d'Aussy con- 
sidère comme des productions dramatiques. A nos 
yeux, il n'y a là que des dialogues précédés et inter- 




La Desputizons dou Croisié, etc. 147 

5 Cil d'Acre, qui n'ont nul ami , . 
Ce puet-on bien por voir retraire , 
Et font û près lor anemi 
Qu'à eux puéent lancier & traire. 

Tant fui pancis à celte choze 

rompus par les récits que Tauteur fait en son propre 
nom. On trouverait tout aussi bien des drames dans 
chaque narration, dans chaque histoire où des per- 
sonnages sont mis en scène et ont entre eux des alter- 
cations ou des entretiens. Voilà ce que sont réelle- 
ment les jeux d'Adam^ de saint Nicolas, des pèlerins, 
de Robin et Marion, du Miracle de Théophile, ou- 
vrages d'Adam-le-Bossu, de Bodel et de Rutebeuf. 
( Discours sur Vétat des lettres au viiie siècle. ) 

Que la Defputi:{ons du croifié & du dej croisié soit 
considérée comme un jeu-parti, je le comprends. Il 
n'y a que deux interlocuteurs qui se livrent à une 
discussion, à une defputi^ons comme dit le poète ; 
mais qu'on veuille en faire une pièce de théâtre, je 
ne le crois pas, car l'action y manque complètement. 
Une autre raison encore qui fait qu'on ne saurait con- 
sidérer ce dialogue comme une pièce dramatique, c'est 
l'espèce de prologue qui le précède, et où le poëte 
expose lui-même son sujet en plusieurs strophes. Le 
Miracle de Théophile diffère essentiellement de ce 
procédé. Il n'y a ni prologue, ni explication prélimi- 
naire. La pièce commence au lever du rideau, et le 
drame s'explique de lui-même en se déroulant d'une 
façon toute naturelle, après s'être ouvert ex abrupto. 

Voici maintenant l'opinion de M. Paulin Paris dans 
l'Histoire littéraire sur cette pièce: « Onécait en 1268. 
Louis IX venait de céder aux cris de détresse venus 
d'outre-mer. Il avait, pour la seconde fois, attaché 



14B La Desputizons dou Groisié 

10 Que je defvoiai de ma voie, 
Gom cil qu'à li méimes choze , 
Por le penceir que g'i avoie. 
Une maifon fort & bien cloze 
Trouvai , dont je riens ne favoie , 

î5 Et c'eftoit là-dedens encloze 
Une gent que je demandoie. 

Chevaliers i avoit teiz quatre 

sur son manteau la croix fatale. Ce fut le moment 
choisi par le poëte pour faire déclamer et réciter, dans 
les châteaux et les carrefours de chaque ville, la dej- 
puti:^ons du croijié et du defcroi:{ié, une des premières 
pièces les mieux composées et les plus agréablement 
écrites. Elle forme trente octaves en vers et dix-sept 
octosyllabiques , dont les rimes sont alternativement 
masculines et féminines. On en peut conclure qu'elles 
furent destinées à être chantées. La defputi^^ons deRute- 
beuf dut présénter un intérêt universel, et il fallut un 
talent remarquable, d'un côté, pour exposer sincèrement 
les objections; de l'autre, pour parvenir à les réfuter 
d'une façon exemplaire. On sent dans le mouvement 
de cette pièce quelque chose de la bonne poésie fran- 
çaise, telle qu'on la comprenait dans les meilleurs 
temps ; mais nous devons regretter que Legrand 
d'Aussy, oubliant la force des paroles du champion 
de la croisade, ait fait honneur à Rutebeuf d'une in- 
tention philosophique contraire au voyage de la Terre- 
Sainte. Suivant lui , le poëte n'avait ici d'autre but 
que de détourner le saint roi de la folie des croisades. 
11 fallait n'avoir compris ni les autres pièces de Rute- 
beuf, ni la force relative des arguments du chevalier 
croisé, pour douter un instant de l'intention de l'ou- 
vrage. » 



ET DOU DeSCROIZIÉ. I49 

Qui bien feivent parleir franfois. 
Soupei orent , fi vont ef batre 
20 En un vergier deleiz le bois. 

Ge ne me veulz for eux embatre , 
Que ce me difl uns bons cortois : 
Tiez cuide compaignie efbatre 
Qui la touft coft or fans gabois. 

2 5 Li dui laiffent parleir les deux 

Et je les pris à efcouteir, 

Qui leiz la haie fui touz feux ; 

Si defcent por moi acouteir. 

Si diftrent , entre gas & geux , 
3o Teiz moz.com vos m'orreiz conteir. 

Siècles i fut nomeiz & Deus : 

De ce priftrent à defputeir. 

Li uns d'eux avoit la croix prife , 

Li autre ne la voloit prendre. 
35 Or eftoit de ce lor emprife, 

Que li croifiez voloit aprendre 

A celui qui pas ne defprife 

La croix, ne la main n'i vuet tendre , 

Qu'il la préift par fa maîtrize , 
40 Ce ces fans ce puet tant eftendre. 

Dit li croilîez premièrement : 
(( Enten à moi , biaux dolz amis ; 
Tu feiz mult bien entièrement 
Que Diex en toi le fan a mis , 



i5o La DÉsputizons dou Groisié 



45 Dont tu connois apertement 
Bien de mal, amis d'anemis. 
Se tu en euvres fagement , 
Tes loïers t'en eft promis. 

« Tu voiz, & parfois, & entens 
5o Le mefchief de la lainte terre. 
Por qu eft de proeiïe vantans 
Qui le leu Dieu lait en teil guerre r 
S'uns hom pooit vivre .c. ans 
Ne puet-il tant d'oneur conquerre 
55 Com fe il eft bien repentans 
D'aleir le fépulchre requerre. » 

Dit li autre : « J'entens mult bien 
Por quoi vos dites teiz paroles. 
Vos me fermoneiz que le mien 
60 Doingne au coc & puis fi m'envole. 
Mes enfans garderont li chien 
Qui demorront en la parole. 
H on dit : Ce que tu tiens, fi tien; 
Ci at boen mot de bone efcole. )> 

65 « Cuidiez-vos or que la croix preingne 
Et que je m'en voize outre meir, 
Et que les .c. fondées ^ deingne 

I. ludi soudée était un fonds déterre qui rendait un 
sou de rente. — Ce passage fait allusion aux cessions 
de biens qu'étaient obligées de faire à vil prix ceux 
qui partaient pour les croisades. Je rappellerai à ce 



ET DOU DeSCROIZIÉ. 



i5i 



Por .xl. cens réclameir ? 
Je ne cuic pas que Deux eufeingne 
- 70 Que hom le doie ainfi femeir : 
Qui ainfi fenme pou i veigne, 
Car hom les devroit afemeir. » 

— « Tu naquiz de ta mère nuz , 
Dit li croiziez, c'eft choze aperte : 

75 Or iez juqu'à cel tens venuz 
Que ta chars eft bien recoverte. 
Qu'eft Diex nés qu'alors devenuz 
Qu'à cent dobles vent la déferte ? 
Bien i ert por mefchéanz tenuz 

80 Qui ferat fi vilainne perte. 

« Hom puet or paradix avoir 
Ligièrement ! Diex en ait loux ; 
Afféiz plus, ce poeiz favoir, 
L'acheta fainz Pière & fainz Poulz , 
85 Qui de fi précieux avoir 

Com furent la tefte & li coux, 
L'aquiflrent , fe teneiz à voir : 
Icift dui firent .ij. biaux coux. » 

Dit cil qui de croizier n'a cure : 

sujet ^que Godefroi de Bouillon vendit, avant de quitter 
ses Etats, la majeure partie de ses biens au clergé^ 
qu'en 1096 Baudouin_, comte de Hainaut, imita cet 
exemple, et qu'en 1239, Baudouin, comte de Namur , 
le suivit également- 



i52 La Desputizons dou Croisié 

90 Je voi merveilles d'une gent 
Qui afleiz fuefFrent poinne dure 
En amafleir .i. pou d'argent; 
Puis vont à Roume ou en Efture 
Ou vont autre voie enchergent : 

95 Tant vont cerchant bone aventure , 
Qu'ils n'ont baefle ne fergent 2. 

« Hom puet mult bien en ceft payx 
Gaaignier Dieu cens grant damage ; 
Vos ireiz outre meir lays 
100 Qu'à folie aveiz fait homage. 
Je dis que cil eft foux nayx 
Qui ce meft en autrui fervage , 
Quant Dieu puet gaaignier fayx ^ 

I Asturie. — « Apparemment qu^il y avait alors, 
dans cette province, un pèlerinage célèbre, qui n'est 
plus connu aujourd'hui, ou peut-être que le fablier, 
par une ignorance trop commune aux poètes de son 
temps, aura placé dans les Asturies Saint-Jacques de 
Gompostelle, qui est en Galice. » ( Legrand d'Aussy. ) 

2. Baesse ne sergent ^ servante ni serviteur. 

3. Sayx, çà, ici, par opposition à lays, là-bas, 
qu'on lit dans la même strophe; ou peut-être encore 
sain, sanus, bien portant, sans se rendre malade. — 
On sent, en lisant ces vers, qu'on est déjà loin du 
siècle qui vit naître les croisades : l'enthousiasme a 
besoin d'être éveillé. Les paroles de Rutebeuf rappel- 
lent involontairement cette impiété de l'empereur 
Frédéric, qui, au retour de l'expédition à laquelle il 
avait été contraint par le pape, disait quelquefois : 

U « Si Dieu avait connu le royaume de Naples, il ne lui 
aurait pas préféré les rochers stériles de la Judée. » 



ET DOU DeSCROIZIÉ. 



Et vivre de fon héritage. » 

)5 — (( Tu dis si grant abufîon 
Que nus ne la porroit defcrire , 
Qui vues fans tribulation 
Gaaignier Dieu por ton biau rire ; 
Dont orent foie entencion 

o Li faim qui foffrirent martyre 
Por venir à redempcion ? 
Tu dis ce que n uns ne doit dire. 

« Encor n'eft pas digne la poingne 
Que n'uns hom puilTe foutenir 

5 A ce qu'à la joie fovrainne 
Puiiïe ne ne doie venir : 
Par ce fe rendent tuit cil moinne 
Qu'à teil joie puilTent venir. 
Hom ne doit pas douteir effoinne . 

0 C'on ait pour Dieu juqu'au fenir. » 

— « Sire qui des croix fefr^oneiz ^ 
RefofFreiz-moi que je défias. 
Sermoneiz ces hauz coroneiz, 
Ces grans doiens & ces prélaz , 
5 Gui Diex eft toz abandoneiz 
Et dou fiècle toz li folaz : 
Giz geux eft trop mal ordeneiz 
Que toz jors nos meteiz ès laz. 

. Poingne, combat, lutte; pugna. 



i54 La Desputizons dou Croisié 

« Clerc & prélat doivent vengier 
1 3o La honte Dieu , qu'il ont ces rentes. 

Ils ont à boivre & à mengier : 

Si ne lor chaut c'il pluet ou vente. 

Siècles eft touz en lor dangier; 

Cil vont à Dieu par teile fente , 
i35 Fol funt c'il la vuelent changier, 

Car c'eft de toutes la plus gente. » 

— « LaifTe clers & prélaz efteir 
Et te pren garde au roi de France 
Qui por paradix conquefleir 
140 Vuet mètre le cors en balance 
Et ces enfanz à Dieu prefteir ^ ; 

I. Ce passage confirme ce que je dis plus haut sur 
la date de cette pièce. En effet, pour la croisade de 
1270, comme le fait très bien observer Rutebeuf dans 
la strophe iS© de laVoie de Tunes, le roi emmène ses 
enfants avec lui, savoir : Tristan, né à Damiette en 
i25o; Philippe et Pierre, etc., de Salerne. C^est ce 
que constate ainsi la branche aux royaux lignages 
de Guillaume Guiart : 

Mil deux cent foixante & huit ans 
Prit St. Loys dont nous rimon 
La crois du cardinal Simon. 

Ses trois fils aussi la reçurent, etc. 

Legrand d'Aussy s'est donc trompé de beaucoup en 
fixant à 1246 la date de cette pièce. A cette croisade, 
saint Louis emmena bien ses trois frères, Robert, etc., 
d^ Artois; Alphonse, etc., de Poitiers, et Charles, etc., 
d'Anjou; mais il ne put prêtera Dieu fes enfans, qui 
étaient trop jeunes, et dont un, Philippe, n'avait 
qu'un an. 



ET DOU DeSCROIZIÉ. 



i55 



Li près n'eft pas en efmaiance : 
Tu voiz qu'il ce vuet aprefteir 
Et faire ce dont à toi tance. 

145 « Mult a or meillor demoreir 
Li Rois el roiaume que nos, 
Qui de fon cors vuet honoreir 
Celui que por Seignor tenons, 
Qu'en crois fe laiiïa devoreir. 

i5o Ce de lui fervir ne penons, 
Hélas ! trop aurons à ploreir. 
Que trop foie vie menons 1 

— « Je vuel entre mes voifins eftre 
Et moi déduire & folacier : 
i55 Vos ireiz outre la meir peiftre 
Qui poez grant fais embracier. 
Dites le fondant voftre meiftre 

* 

Que je pris pou fon menacier : 
S'il vient defà, mal me vit neiflre, , 
160 Mais lai ne Tirai pas chacier. 

Je ne fàz nul tort à nul home , 
N'uns hom ne fait de moi clamour ; 
Je cuiche toft & tien grant foume , 
Et tieng mes voifins à amour. 
i65 Si croi, par faint Pierre de Roume, 
Qu'il me vaut miex que je demour. 
Que de l'autrui porter grant foume 
Dont je feroie en grant cremour. 



i36 La Desputizons dou Groisié 

— « Defai bées à aife vivre , 
1 70 Seiz-tu fe tu vivras afleiz ? 

Dis-moi ce tu ceiz en queil livre 
Certains vivres foit compafleiz. 
Manjue & boif & fi fenyvre, 
Que mauvais eft de pou lafTeiz ; 
175 Tuit font .i., fâches à délivre, 
Et vie d'oume & oez quaffeiz. 

« Laz ! ti dolant ! la mors te chace , 
Qui toft t'aura lafTei & pris; 
Defus ta tefte tien fa mace : 
180 Viex & jones prent à .i. pris. 
Tantoft at fait de pié efchace , 
Et tu as tarit vers Dieu mefpris 1 
Au moins enxui .i. pou la trace ^ 
Par quoi li boen ont los & pris. » 

i85 — « Sire croiziez, merveilles voi; 
. Mult vont outre meir gent menue, 

Sage, large, de grant aroi. 

De bien metable convenue, 

Et bien i font, fi com je croi , 
190 Dont l'arme eft por meilleur tenue : 

Si ne valent ne ce ne quoi 

Quant ce vient à la revenue ^ . 

I. La plupart de nos historiens confirment le re- 
proche que contient ce passage; les chroniqueurs 
font un affreux tableau des vices qui souillaient le 
royaume de Jérusalem. Des pèlerins qui^ en se fai- 



ET DOU DeSCROIZIÉ. l5j 

Se Diex eft nule part el monde , 
Il eft en France, c'et fens doute ; 

195 Ne cuidiez pas qu'il fe reponde 

Entre gent qui ne l'aimment goûte. 
Et voftre meir eft ft parfonde 
Qu'il eft bien droiz que la redoute ; 
J'aing mieux fontaine qui foronde 

300 Que cele qu'en eftei s'efgoute. » 

— (( Tu ne redoutes pas la mort, 
Si feiz que morir te convient , 
Et tu diz que la mers t'amort ! . , . 
Si faite folie dont vient ? 
2o5 La mauviftiez qu'en toi s'amort 
Te tient à l'ofteil fe devient ; 
Que feras fe la mort te mort 
Que ne ceiz que li tenz devient ? 

« Li mauvais defà demorront 

sant soldats, croyaient échapper à toute espèce de 
joug, ne devaient pas être des modèles de vertu. «Je 
ne suis pas surpris, disait Baladin, que les chrétiens 
soient vaincus : Dieu ne peut accorder la victoire à 
des hommes si vicieux. » On peut également rappro- 
cher de ce passage de Rutebeuf la strophe suivante 
d'une pièce de vers qui se trouve dans le Ms. i83o^ 
Saint-Germain, où elle est intitulée : Des Proverbes 
et du vilains : 

La voie d'outre-mer 
Voi à maint hom amer : 
A l'aler gabe & huie ; 
Quant vient au revenir 
Ne puet foi Soutenir, etc. 



i58 



La Desputizons dou Croisié 



2 10 Que jà n'uns boens n'i demorra; 
Com vaches en lor lit morront 
Buer iert neiz qui de lai morra , 
Jamais recovreir ne porront : 
FafTe chacuns mieux qu'il porrat; 

2i5 Lor perefce en la fin plorront, 
Et c'il muèrent n'uns n'es plorra. 

(( Aufi com par ci le me taille , 
Guides foïr d'enfer la flame 
Et acroire, & mètre à la taille, 
220 Et faire de la char ta dame. 

A moi ne chaut coument qu'il aille 
Mais que li cors puifl: fauver l'âme , 
Ne de prifon ne de bataille , 
Ne de laiffier enfant ne famé ^ » 

22 5 — <( Biaux fîre chiers, que que dit aie, 
Vos m'aveiz vaincu & matei. 
A vos m'acort, à vos m'apaie , 
Que vos ne m'aveiz pas flatei. 
La croix preing fans nule délaie , 

j. La croyance qu'on pouvait se sauver en allant en 
Terre-Sainte et que la croisade effaçait tous les pé- 
chés, amena de singuliers raisonnements : il y avait 
des coupables qui disaient, selon Fabbé Usperg, le- 
quel cite à ce propos le meurtre d'Engelbert, évêque 
de Cologne : « Je commettrai des crimes, puisqu'en 
prenant la croix je deviendrai innocent, et je satis- 
ferai même pour les crimes des autres.» (Voy. Fleury, 
Hist. eccl.y t. XVI^ p. 389, édit. in-40, Paris, 1719.) 



ET DOU DeSCROIZIÉ. I 5^ 

23o Si doing à Dieu cors & chatei ; 
Car qui faudra à cele paie 
Mauvaifement aura gratei. 

(( En non dou haut Roi glorieux 

Qui de fa fille fill fa meire, 
235 Qui par fon fane efprécieux 

Nos ofla de la mort ameire , 

Sui de mol croizier curieux 

Por venir à la joie cleire ; 

Car qui à s'ame eft oblieux 
240 Bien eft raifons qu'il le compeire K » 

I. Je terminerai mes annotations sur cette pièce en 
rectifiant plusieurs assertions que Legrand d'Aussy 
a mises en note de La Defputi^ons du croijîé dans 
ses Fabliaux. « Rutebeuf, dit-il, paraît avoir voulu 
montrer au roi les inconvénients de la croisade; il 
s'y prend d'une manière fort ingénieuse pour son 
temps, en supposant deux interlocuteurs qui , dispu- 
tant sur les croisades, étalent ainsi ce qu'on pouvait 
dire de mieux alors pour ou contre ; mais tandis que 
l'un n'allègue jamais en leur faveur que des motifs de 
dévotion, Vauire, déployant contre elles le sarcasme, 
le ridicule et la plaisanterie, les attaque avec des rai- 
sons excellentes. Le dénoûment surtout, où le poëte 
fait prendre la croix au second chevalier, me semble 
une chose assez adroite : il ne pouvait ménager avec 
plus de respect la conduite de son souverain, ni se 
mettre plus sûrement lui-même hors de toute atteinte; 
mais cette conversion subite, qui d'ailleurs ne détruit 
pas une seule raison, vient si brusquement, et même 
elle est énoncée dans l'original d^une manière si bur- 
lesque, que, loin de produire quelque impression sur 
le lecteur, elle ne peut que le révolter. 



i6o La Desputizons dou Groisié, etc. 

« Rutebeuf, quand il vit le monarque rester iné- 
branlable dans sa résolution, changea de ton sans 
doute pour lui plaire, car j'ai vu de lui quelques pièces 
où il exhorte très sérieusement aux croisades. Cette 
basse flatterie n'eut aucun succès : il paraît par plu- 
sieurs endroits de ses poésies qu'il vécut pauvre et 
misérable. » 

Il y a un peu de légèreté, selon moi, dans les ré- 
flexions de Legrand d'A ussy. D'abord je ne crois pas 
que Rutebeuf ait voulu faire de sa pièce une ironie : 
elle est sérieuse d'un bout à l'autre ; et penser autre- 
ment serait prêter à notre trouvère un système philo- 
sophique qu'il ne pouvait pas avoir. Remarquons, 
€n effet, une chose : c'est qu'il ne raille jamais les 
croisades elles-mêmes ; il prend seulement prétexte 
de leurs inconvénients pour critiquer, et encore au 
profit de la Terre-Sainte, les moines et les prélats. 
Quel motif d'ailleurs plus puissant que la dévotion 
pouvait invoquer le poëte ? quelles invocations plus 
pressantes pouvait-il adresser à ses auditeurs en un 
temps de croyance et de foi ? 

Je me demande enfin où Legrand d'Aussy a pu re«- 
contrer dans les dernières strophes de notre pièce, 
quelque chose de burlesque et qui révolte le lecteur. 
Je ne crois pas non plus que Rutebeuf ait changé de 
ton pour plaire à saint Louis : selon moi, il n'en avait 
pas besoin puisque, loin d'aller cohtre les désirs de 
ce prince, il les favorisait, aussi sérieusement que 
possible, de sa parole et de ses exhortations. 



©rpltnt. 



Ci cnmnnma 

fi Mi ïre la Mou ïr^ €nm^ \ 

Ms. 7633. 

E corrouz & d'anui , de pleur et d'amiftié 
Eft toute la matière dont je tras mon ditié : 
Qui n'a pitié en foi bien at Dieu fors getié , 
Vers Dieu ne doit trouveir amour ne amiftié. 

5 Évangeliftre , apoftre , martyr & confefleur 
Por Jhéfu-Grit foffrirent de la mort le prefTeur : 
Or vos i gardeiz bien , qui eftes fucceffeur , 
Gon n'at pas paradyx cens martyre plufeur. 

Onques fen paradix n'entra n'uns fors par poinne. 
o Por c'eft-il foulz cheitis qui por l'arme ne poinne. 
Guidiez que Jhéfu-Gris en paradyx nos mainne 
Por norrir en délices la char n'eft pas fainne ! 

Sainne n'eft-ele pas, de ce ne dout-je point : 

I. Cette pièce, ainsi que son titre l'indique, est re- 
lative à la seconde croisade de saint Louis. Elle a dû 
être composée^ comme le prouvent les strophes elles- 
mêmes, avant le départ du roi, ou du moins aux 
approcjies de ce départ, c'est-à-dire de 1269 à 1270. 

RUTEBEUF I II 




102 Li Diz DE LA Voie de Tunes. 

Or eft chaude, or eft froide , or efl: foeiz, or point. 
i5 Jà n'iert en .i. eftat ne en un certain point; 

Qui fert Dieu de teilchar n'aime-il bien s'arme àpoint. 

A point la moinne-il bien à cele grant fornaize , 
Qui eft dou puis d'enfer où jà n'uns n'aura aife. 
Bien fe gart qui i vat, bien fe gart qui i plaife , 
20 Que Dieux ne morra plus por nule arme mauvaifif . 

Dieux dift en l'Évuangile : « Se li preudons féuft 
A queil heure li lerres fon fuel chavéir deuft , 
Il veillaft por la criente que dou larron éuft, 
Si bien qu'à fon pooir de rien ne li néuft ^ . » 

2 3 Aufi ne favons-nos quant Dieuz dira : ^ Veneiz; » 
Qui lors eft mal garniz , mult iert mal afeneiz ; 
Car Dieux li fera lors com lions forceneiz : 
Vos ne vos preneiz garde , qui les refpis preneiz. 

Li Rois ne le prent pas, cui douce France eft toute, 
3o Qui tant par ainme l'arme que la mort n'en redoute 
Ainz va par meir requerre cele chiennaille gloute : 
Jhéfu-Chriz, par fa grâce, fi gart lui & fa route. 

Prince, prélat, baron, por Dieu preneiz ci garde; 
France eft ft grâce terre, n'eftuet pas c'om la larde. 
35 Or la vuet cil laiffier qui la maintient & garde 
Por l'amor de celui qui tout a en fa garde 



I. Néujl, nuisit. 



Li Diz DE LA Voie de Tunes. i63 

Déformais le déuft li preudons féjorneir 
Et toute s'atendue à féjour atourneir : 
Or vuet de douce France & partir & torneir : 
40 Dieux le doint à Paris à joie retorneir! 

Et li cuens de Poitiers, qui .i. pueple fouztient , 
Et qui en douce France li bien le fîen leu tient 
Que .XV. jors vaut miex li leux par où il vient , 
Il s'en va outre meir, que riens ne le détient. 

45 Plus^inme Dieu que home qui emprentteil voiage 
Qui eft li fouverains de tout pèlerinage 
Le cors mettre à effîl & meir pafler à nage 
Por amor de celui qui le fift à s'ymage. 

Et meffîres Pheljpes^ &li boens cuens d'Artois^, 
5o Qui funtpreu & cortois & li cuens de Nevers ^ 
Refont en lor venue à Dieu biau ferventois : 
Chevaliers qui ne fuit ne pris pas .i. Nantois, 

Li boens rois de Navarre ^ , qui lait fi bêle terre 
Que nefai où plus bele puifTe-on troveir ne querre^ 
55 Mais hom doit tout laiffier por Famor Dieu conquerre : 
Ciz voiages eft cleis qui paradix defîerre. 

1. Philippe, surnommé depuis le Hardy, fils de 
saint Louis. 

2. Robert, comte d'Artois, frère du roi. 

3 . Tristan, comte de Nevers, frère de Philippe. 

4. Thibaut V. ('Voyez la pièce intitulée i La Com- 
plainte au roi de Navarre.) 



164 Li Diz DE LA Voie de. Tunes. 

Ne prent pas garde à choze qu'il ait éu à faire: 
S'a-il affeiz éu & anui & contraire : 
Mais fi con Dieux trouva faint Andreu débonère, ' 
60 Trueve-il le roi Thiebaut doulz & de boen afère 

Et li dui fil le Roi & lor couzins germains , 
Ce eft li cuens d'Artois, qui n'eft mie dou mains, 
Revont bien enz dézers laboreir de lor mains, 
Quant par meir vont requerre Sarrazins &Coumains 

65 Tôt foit qu'à moi bien fère foient tardiz & lans, 
Si ai-je de pitié por eulz le cuer dolant ; 
Mais ce me réconforte (qu'iroie-je celant?*) 
Qu'en lor venues vont, en paradix volant. 

Saint Jehans efchiva compaignie de gent, 
70 En fa venue fift de fa char fon ferjant ; 
Plus ama les défers que or fin ne argent, 

1. Thibaut V, etc., de Champagne et roi de Na- 
varre, qui mourut à Trapani en 1270,1e 4 décembre, 
au retour de l'expédition. ( Voy. la Complainte de 
Rutebeuf sur ce prince. ) 

2. Rutebeuf commet ici une omission. Louis IX 
n'emmena pas seulement avec lui deux de ses fils, 
Philippe et Tristan_, nommés plus haut, il emmena 
encore le troisième, Pierre d'Alençon. — Par le mot 
Coumins, Rutebeuf entend les Karijmîns ou Koraf- 
mins, dont j'ai parlé à propos de la Complainte d'où- 
tre-mer. M. Paulin Paris fait observer avec raison qu'il 
y a ici une sorte de reproche adressé par le poëte 
aux princes qui ne récompensaient pas assez vite son 
zèle patriotique et religieux. 



Li Diz DE LA Voie de Tunes. i65 
Qu'orgueulz ne Fi alaft fa vie damagent. 

• Bien doit ameir le cors qui en puet Dieu lervir, 
Qu'il en puet paradix & honeur défervir. 
75 Trop par ainme fon aife qui lait Farme afervir 
Qu'en enfer fera ferve par fon fol meffervir. 

Veiz-ci mult biau fermon : li Rois va outre-meir 
Pour celui Roi fervir où il n'a point d'ameir. 
Qui ces .ij. rois vodra & fervir & ameir, 
80 Groize foi , voit après : mieulz ne puet-il femeir. 

Ce dit cil qui por nos out affeiz honte & lait : 
«, N'eftpas dignes de moi qui por moi tôt ne lait. 
« Qu'après moi vuet venir, croize foi , ne délait ; 
« Qui après Dieux n'ira mal fu norriz de lait. » 

85 Vauvafeur, bacheiler plain de grant non-favoir, 
Guidiez-vos par defà pris ne honeur avoir ? 
Vous vous laireiz morir & porrir voftre avoir, 
Et ce vos vos moréiz, Diex nou quiert jà s'avoir. 

Dites, aveiz-vos pièges de vivre longuement ? 
90 Je voi aucun riche home faire maifonnement ; 
Quant il a alTouvi treftout entièrement 
Se li fait-on .i. autre de petit couflement ^ 

I. M. de Lamartine a dit : 

« Il est là, sous trois pas un enfant le mesure, » 

et Montaigne : « Il n'y a pas^ d'homme si grand que 
six pieds de terre ne lui fassent raison. » 



i66 



Li Diz DE LA Voie de Tunes. 



Jà coars n'enterra en paradyx céleflre, 
Si n'eft n'uns û coars qui bien n'i vouxift eftre, 
95 Mais tant doutent mefaize & à guerpir lor eftre, 
Qu'il en adofTent Dieu & metent à féneftre. 

Dès lors que li hons naît a-il petit à vivre; 
Quant il a .xl. ans , or en a mains on livre. 
Quant il doit fervir Dieu fi s'aboivre & enyvre : 
100 Jà ne fe prendra garde tant que mors le délivre. 

Or eft mors, qu'a-il fait qu'au fiècle a tant eftei 
Il a deftruiz les biens que Dieux li a preftei : 
De Dieu ne li fouvint ne yver ne eftei ; 
Il aura paradix , ce il l'a conqueftei. 

io5 Foulz eft qui contre mort cuide troveir defFence ; 
Des biaux, des fors, desfages fait la mort fa defpance ; 
La mors mort Abfalon & Salomon <& Sance ^ ; 
De légier defpit tout qu'adès à morir pance. 

Et vos à quoi penceiz qui n'aveiz nul demain, 
1 10 Et qui à nul bien faire ne voleiz mètre main? 
Se hom va au mouftier vos dites : « Je remain ; >> 
A Dieu fervir dou voftre ieftes-vos droit Romain. 

Se hom, va au mouftier la n'aveiz-vos que faire; 
N'eft pas touz d'une pièce, toft vos porroit maufaire: 
1 1 5 A ceux qui i vont dites qu'ailleurs aveiz à faire : 

I. Sance, Samson. 



Li Diz DE LA Voie de Tunes. 167 
Sans oïr mefle funt maint biau ferf embiaire. 



Vous vous moqueiz de Dieu tant que vient à la mort; 
Si li crieiz merci lors que li mors vos mort 
Et une confciance vos reprent & remort : 
Ï20 Si n'en fouvient nelui tant que la mors le mort. 

Gardeiz dont vos veniftes Sl où vous revandroiz : 
Diex ne fait nelui tort, n'eft n'uns juges fi droiz. 
Il eft fires de loiz & c'eft maîtres de droiz; 
Toz jors le trovereiz droit juge en toz endroiz. 

1 2 5 Li befoins eft v€nuz qu'il a meftier d'amis ; 

Il ne quiert que le cuer de quanque en vos a mis. 

Qui le cuer li aura & donei & promis, 

De refouvoirfon reigne c'eirt mult bien entremis. 

Li mauvais demorront , ne's convient pas eflire , 
ï 3o Et c'il funt hui mauvais il feront demain pire ; 
De jour en jour iront de roiaume en empire * , 
Se nos ne's retrouvons lî n'en ferons que rire. 

Li Rois qui les trois rois en Belléem conduit , 
Conduie touz croifiez qui à mouvoir funt duit , 
I 35 Qu'ofteir au fondant puilfent & joie & déduit, 
Si que bonnes en foient & notes & conduit ! 

I . Voyez les premiers vers de la Pai:{ de Rutebeiif, 



€x enc0umencc 



Ms. 7633. 

IL Damediex qui fift air, feu, & terre &meîr, 
Et qui por noftre mort senti le mors ameir, 
Il doint faint paradix qui tant fait à ameir 
A touz ceulz qui orront mon dit fans diflfameir î: 

I. Nous avons vu Rutebeuf prêchant la croisade de 
Syrie en 1265. Nous le voyons, la même année, dans 
cette pièce et la suivante, prêchant la guerre d'Italie 
entreprise par Charles d'Anjou. 

Je ne puis résister au plaisir de citer ici un élo- 
quent passâge de feu M. Michelet, t. III, de son Hist. 
de France, à propos de la guerre dont Rutebeuf se 
montre un si zélé partisan : « La Syrie n'avait pas de 
pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette île, à moi- 
tié arabe, avait tenu opiniâtrement pour Manfred et sa 
maison. Toute insulte que les vainqueurs pouvaient 
faire subir au peuple sicilien, ne leur semblait que 

représailles ; mais ce qui menaçait d'en augmenter 

le poids chaque jour davantage, c'était un premier, 
et habile essai d'administration, Tinvasion de la fis- 
calité, l'apparition de la finance dans ce monde de 
1 Orient et de l'Enéide. Ce peuple de laboureurs et de 
pasteurs avait gardé, sous toute domination, quelque 
chose de Tindépendance antique. Il y avait eu jusque- 
là des solitudes dans la montagne, des libertés dans le 




Ll DiZ DE PUILLE. 169 

5 De Puille eft la matyre que je vuel coumancier 
Et dou Roi de Gézile, que Dieux puifle avancier l 
Qui vodrat elz fainz cielz femance femancier 
Voifle aider au boen roi qui tant fait à prifier. 

Li boens Rois eftoit cuens d'An] ou & de Provance, 
10 Et c'eftoit filz de roi, frères au roi de France. 
Bien pert qu'il ne vuet pas faire Dieu de fa pance, 
Quant por l'arme fauveir met le cors en balance^- 

désert ; mais voilà que le fisc explore toute Tile. Cu~ 
rieux voyageur, il mesure la vallée, escalade le roc, 
effleure le pic inaccessible ; le percepteur dresse son 
bureau sous le châtaignier de la montagne; on pour- 
suit, on enregistre le chevrier errant aux corniches 
des rocs, elntre les laves et les nei'ges.» « Nous avions 
« cru, dit Barthélemi de Néocastre, recevoir un roi 
« du père des pères; nous avions reçu l'anteclirist. » 

a .... Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles, 
Cest toujours la vache nourrice, épuisée de lait et de 
sang par un maître étranger. Elle n'a eu d'indépen- 
dance, de vie forte, que sous ses tyrans, les Denys, 
les Gelons. Eux seuls la rendent formidable au dehors- 
Depuis, toujours esclave. C'est chez elle que se sont 
décidées toutes les grandes questions du monde an- 
tique : Athènes et Syracuse, la Grèce et Carthage, Car- 
thage et Rome; enfin, les guerres civiles. Toutes ce& 
batailles solennelles du genre humain ont été com- 
battues en vue de l'Etna, comme un jugement dé 
Dieu par devant Pautel ! » 

I. Charles P'" d'Anjou, roi de Naples, né en 1220, 
fils de Louis VIII et de Blanche de Castille. Lors de 
laprernière croisade^, il accompagna sonfrère (Louis IX)^ 
avec lequel il fut fait prisonnier. Il mourut en Tan 
1285. , 



I-I D'Z DE PUILLE. 

Or preneiz à ce garde, li groz & li menu, 
Que puis que nos fons nei & au fiècle venu , 
i5 S'arons-nos pou à vivre; s'ai-je bien retenu, 

Bien avons mains à vivre quant nosfommes chenu. 

. Conquérons paradix quant le poons conquerre ; 
N'atendons mie tant méfiée foit la ferre. 
L'arme at tantoft fon droit que li cors eft en terre : 
20 Quant fentance eft donée noians eft de plus querre. 

Dieux done paradix à touz ces biens voillans : 
Qui aidier ne li vuet bien doit eftre dolanz. 
Trop at contre le Roi d'YAUMONS & d'AcouLANS^ : 

I. Le romand^AgouUant, d'Hyaiimont ou W A spre- 
montjCSLv'û porte ces trois noms, fait partie des romans 
des dou^e Pairs. La Bibliothèque nationale en possède 
deux exemplaires. Cette chanson de geste, dont Fau- 
teur est inconnu, s'ouvre par l'arrivée d^un message 
à Charlemagne de la part d^Agouîlant, roi d'Aspre- 
mont, ville située bien au-delà de la Fouille et de la 
Calabre, selon le romancier. Ce messager, qui a nom 
Belan, annonce à Charlemagne que s'il ne veut pas 
rendre hommage à Agoullant, celui-ci viendra le 
chercher avec vii- c. m. Turquiens (sept cent mille Sar- 
rasins), et qu'il ravagera toute la chrétienté, car 

Quanque Alixandre conquit en fon aage, 
Viaut-il tenir : c'eft de fon érirage. 

L'empereur, comme on le pense bien , reçoit ces pa- 
roles avec mépris; mais il traite généreusement le mes- 
sager et le comble de présents. 

De retour auprès de son maître, le messager rend 
compte de sa mission. Pendant ce temps Charlema- 



Ll DiZ DE PUILLE. 



171 



Il at non li rois Charles : or li faut des Rollans^. 

gne, afin d'accomplir sa parole, écrit à tous les prin- 
ces ses voisins, entre autres à Ogier-îe-Danois, à Gi- 
rart d'Euphraite, duc de Bourgogne, etc., les priant de 
Taiderdans Texpédition qu'il projette, en leur faisant 
entendre que s'ils le laissent sans secours et qu'il soit 
vaincu par les Sarrasins, eux-mêmes ne tarderont pas 
à être subjugués. Ces princes ne demandent pas mieux 
que de combattre les infidèles. Ils viennent en per- 
sonne joindre l'empereur, et aussitôt que l'armée est 
réunie, elle se dirige vers Aspremont, qu'elle assiège. 
Là de grands combats ont lieu. Roland, qui est jeune 
encore, se fait adouber chevalier par l'empereur son 
oncle : on lui ceint, pour la première fois, Duran- 
dart, cette épée, la plus belle et la meillure d'oevre 
qui oncques fuft, selon la Chronique de Turpin, et le 
héros ouvre la carrière de ses exploits en tuant Hyau- 
mont j fils cadet à.' Angoullant ^ dont celui-ci, dans son 
audacieux message, avait dit à Charle^agne qu'il fe- 
rait un roi de Rome. 

Enfin, les Xvo\x\>qs A goullant sont vaincues; lui- 
même est sur le point de périr quand le duc Clares, 
touché de pitié, lui offre de racheter sa vie en se fai- 
sant baptiser. Agoullant refuse, et, armé d'une ha- 
che, s'élance sur son ennemi, qu'il frappe violem- 
ment; mais le coup, mal ajusté, ne brise que l'écu 
de Clares et ne tue que son cheval. Le duc, irrité, 
n'écoute plus que sa colère ; il se précipite smt Agoul-- 
lant et le perce de son épée. Telle est à peu près l'his- 
toire à laquelle Rutebeuf fait allusion. 

I Adam de la Halle a dit de Charles d'Anjou, à la 
même époque, dans la pièce intitulée : Cest du Roi 
de Sébile : 

« S'encore fuft Charles en Franche le roial , 
Encore trouvaft-on Rolant & Par cheval. » 

Cette pensée est exactement celle qui termine un 



172 Li Dix DE PuiLLE. 

Sains Andreuz favoit bien que paradix valoit 
Quant por crucefier à fon martyre aloit. 
N'atendons mie tant que la mors nos aloit, 
Car bien ferions mort fe teiz dons nos failloit. 

Cilz iiècles n'eft pasfîècles , ainzeft chans de bataille, 
Et nos nos combatons à vins & à vitaille. 
Auli prenons le tens com par ci le me taille ; 
S'acréons feur noz armes & metons à la taille. 

Quant vanra au paier coument paiera l'arme 
Quant li cors folon Dieu ne moilTone ne lame r 
Se garans ne li eft Dieux & la douce Dame , 
Gezir les convanra en parmenable flame. 

Pichéour \on$. à Roume querre confeffîon 
Et laiflent tout encemble avoir & manfion 
Si vont fors pénitance, ci at confufion, 
Voifent .i. pou avant, f'auront rémiffîon. 

Bien eft foulz & mauvais qui teil voie n'emprent 
Por efcheveir le feu qui tout adès emprant. 
Povre eft fa conciance quant de non reprent . 
Pou prife paradix quant à ce ne fe prent. 

sonnet où Scévole de Sainte-Marthe parle du poëte 
Desportes : 

II paroît bien qu'alors que ce poëte écrivoit 
Un prince tel qu'Augufte en la France vivoit , 
Puifqu'il fit de fon temps renaître des Virgiles. 



Ll DiZ DE PUILLE. 



45 Gentilz cuens de Poitiers , Diex & fa douce Meîre 
Vous doint faint paradyx & la grant joie cleire ! 
Bien li aveiz montrei loiaul amour de frère , 
Ne vos a pas tenu convoitize la neire. 

Bien i meteiz le voftre , bien l'i aveiz jà mis ; 
5o Bien monftreiz au befoing que vos iefles amis : 
Se chacuns endroit foi c'en fufl: fî entremis, 
Ancor oan éuft Charles mult moins d'anemis. 

Prions por le roi Charle ; c'eft por nos maintenir. 
Por Dieu & fainte Eglize c'eft mis au convenir, 
55 Or prions Jhéfu-Crit que il puift avenir 
A ce qu'il a empris, & fon oft maintenir. 

Prélat, ne grouciez mie dou dizéime paier, 
Mais priez Jhéfu-Crit qu'il pance d'apaier; 
Car fe ce n'a meftier, fâchiez fanz délaier 
60 Hom panrra à méimes : fî porroiz abaier^. 

I. Il y eut, en efret_, un décime de levé pour les 
frais de l'entreprise de Charles d'Anjou, par les soins 
de Simon de Brie, alors légat en France et cardinal; 
mais il paraît que le clergé n'en fut pas trop content. 



€x cncmimence 

£a €ï)an$on$ >e fliiilk \ 

Mss. 7633. 

UA l'arme vuet doner fantei 
Oie de Puille Terrement ; 
Diex a fon règne abandonei , 
Li fien le nos vont préfentant 
5 Qui de la terre ont farmonei. 
Quanques nos avons meferrei 
Nos iert par la croix pardonei : 
Ne refufons pas teil préfent. 

Jone gent , qu'aveiz empencei ? 

10 De quoi vos iroiz-vos vantant ? 
Quant vos fereiz en vieil aei 
Qu'ireiz-vos à Dieu reprouvant 
De ce que il vos a donei 
Cuer & force, & vie & fantei ? 

1 5 Vos li aveiz le cuer oftei , 

C'eft ce qu'il vuet tant feulement. 

I. Cette pièce est évidemment de la même date que 
la précédente. 




La Chansons de Puille. lyS 

Au fiècle ne fons que preftei 
Por veoir voftre efforcement ; 
Nos n'avons yver ne eftei 
20 Dont aions afTéurement ; 
Si avons jà grant pièce eftei , 
Et qu'i avons conqueftei 
Dont Farme ait nule féurtei ? 
Je n'i vois fors defpérement. 

Or ne foions défefpérei , 
Crion merci hardiement, 
Car Dieux eft plains de charitei 
Et piteuz juqu'au jugement ; 
Mais lors aura-il toft contei 
Un conte plein de grant durtei : 
« Venez , li buen , à ma citei ; 
Aleiz , li mal , à dampnement ^ . » 

Lors feront li fauz cuer dampnei 
Qui en celt fiècle font femblant 
35 Qu'il foient plain d'umilitei 

Et fi boén qu'il n'i faut noiant, 

I. Thibaut de Navarre, le chansonnier^ a exprimé 
à peu près la même pensée dans ces vers : 

Diex fe laiffa por nos en crois pener, 
Et nos dira au jour où tuit venront : 
(I Vos ki ma crois m'aidaftes à porter, 
Vos en irez là où li angèle font : 
Là me verrez & ma mère Marie; 
Et vos par qui je n'oi onques aïe, 
Defcendez tuit en infer le parfont. 



25 



3o 



iyô La Chansons de Puille. 

Et il font plain d'iniquitei ; 
Mais le fîècle ont fî enchantei 
C'om n'oze dire véritei 
40 Ce c'on i voit apertement. 

Clerc & prélat qui aûnei 
Ont l'avoir & Tor & l'argent, 
L'ont-il de lor loiaul chatei ? 
Lor pères en ot-il avant ? 
45 Et lorfque il font trefpalTei , 
L'avoir que il ont amalTei 
Et li ombres d'un viez folïèi 
Ces .iij. chozes ont .i. femblant. 

Vafleur qui eftes àl'oflei, 

5o Et vos li bacheleir errant, 
N'aiez pas tant le fiècle amei , 
Ne foiez pas fi non-fachant 
Que vos perdeiz la grant clartei 
Des cielz qui eft fanz ofcurtei. 

55 Or varra-hon voftre bontei : 

Preneiz la croix , Diex vos atant. 

Cuens de Blois, bien aveiz errei * 
Par defai au tornoiement : 
Dieux vos a le pooir preftei , 
60 Ne faveiz com bien longuement. 

I. Ce comte de Blois est Jean, fils de Hugues de 
Châtillon. Il est question de ce prince dans La Com- 
plainte ou Conte de Nevers. 



La Chansons de Puille. 177 

Montreiz-li fe l'en faveiz grei, 
Car trop eft plainz de nicetei ^ 
Qui por .i. pou de vanitei 
Lairat la joie qui ne ment. 

I, Nicetei^ folie, simplicité. — Il existe sur ce mot 
une petite pièce intitulée De Niceroles, On la trouve 
dans mon Recueil de Contes et de Fabliaux, 



erplidt. 




RUTEBEUF. I. 



Mss. 7218, 7615, 7633. 

iMER m'eftuet d'une defcorde 
Qu'à Paris a femé Envie 
Entre gent qui miféricorde 
Sermonent & honelte vie. 

I. Cette pièce est relative aux dissensions qui font 
le sujet de la complainte de Guillaume de Saint- 
Amour, dissensions commencées en i253, mais qui 
ne s'éteignirent que longtemps après. Elle est posté- 
rieure au Dzf de VUniversitei de Paris. Voici Fexpli- 
cation des faits qu'elle relate. A la suite des désordres 
dont parie le de VUniversitei, cette dernière avait 
fermé ses classes et interrompu ses leçons. Les Domi- 
nicains, que la querelle des écoliers et des bour- 
geois ne regardait pas, laissèrent ouverts les deux 
enseignements dont ils jouissaient depuis leur fonda- 
tion. L'Université voulut les obliger ë, licencier leurs 
élèves. Les Dominicains en appelèrent au Roi d'a- 
bord, remplacé par le comte de Poitiers pendant son 
absence, puis à Rome. C'est à ce moment, ou du moins 
quand les bruits de leur protestation revinrent de 
Rome à Paris, que Rutebeuf écrivit sa pièce. On voit, 
par les derniers vers de la seconde strophe, que la 




La Descorde de l'Université, etc. 179 

5 De foi , de pais & de concorde 
Eft lor langue mult replenie , 
Mes lor manière me recorde 
Que dire & fère n'i foit mie. 

Sor Jacobins eft la parole 
10 Que je vos vueil conter & dire, 

Quar chafcuns de Dieu nous parole 

Et 11 deffent corouz & ire ; 

Et c'eft la riens qui Tâme afole, 

Qui la deftruit & qui T empire : 
1 5 Or guerroient por une efcole 

Où il vuelent à force lire ^ . 

Quant Jacobin vindrent el monde, 
S'entrèrent chiés Humilité : 
Lors eftoient & net & monde ■. 
20 Et f'amoient Divinité ; 

Mès Orguex, qui toz biens efmonde, 
I a tant mis iniquité 

querelle n'était point encore terminée, qu'elle était 
pendante auprès du pape, et que par conséquent cette 
pièce a dû être écrite vers 1254^ et, en tout cas, avant 
le 12 avril i255, date de la- bulle qui accorda à tous 
les religieux le droit d'ouvrir des chaires. 

I II s'agissait en effet de réduire les ordres religieux, 
qui, profitant de là faute qu'avait commise l'Univer- 
sité de, cesser ses leçons, avaient érigé des, chaires où 
ils enseignaient la théologie aux laïques, chacun à une 
chaire publique, ainsi que je l'ai dit à la note K du 
deuxième volume de ma première édition. de Ruteb^f. 



i8o La Descorde de l'Université 

Que par lor grant chape roonde 
Ont verfé TUniverfité K 

2D Chafcuns d'els déuft eftre amis 

L'Univerfité voirement, 

Quart rUniverfité a mis 

En els tout le bon fondement, 

Livres, deniers, pains & demis ^; 
3o Mès or lor rendent malement, 

Quar cels deftruit li anemis 

Qui plus l'ont fervi longuement. 

Miex lor venift, fi com moi membre ^, 
Qu'alevez ne'f éuffent pas : 
35 Chafcuns à.fon pooir defmembre 
La mefnie faint Nicholas, 

1. Les Jacobins, dans le premier temps de leur fon- 
dation, afin de vaquer plus librement à la prédication, 
avaient résolu de n'avoir ni fonds de terre ni revenus. 
Ils ne tardèrent pas à manquer à cette résolution, et 
leur ordre devint si considérable qu'on fut obligé de 
le diviser, comme un royaume, en quarante-cinq pro- 
vinces. L'ordre de Saint-Dominique a fourni trois pa- 
pes, plus de soixante cardinaux, près de cent cinquante 
archevêques et environ huit cents évêques. 

2. Lors de l'arrivée des Jacobins à Paris, l'Université 
leur donna une maison qui lui ap partenait, et qui était 
située vis-à-vis l'église Saint-Etienne-des-Grès, ne 
leur demandant, pour toute reconnaissance, que des 
prières et le droit de sépulture chez eux. Il est pro- 
bable qu'elle ajouta à ce don ceux dont parle Rute- 
beuf. 

3. Ms. 7633. Var. semble. 

i 



ET DES Jacobins. i8i 

L'Univerfîté ne fi membre 
Qu'ils ont mife du trot au pas, 
Quar tel herberge-on en la chambre 
40 Qui le feignor gète du cas K 

Jacobin font venu el monde 
Veftu de robe blanche & noire : 
Toute bontez en els abonde , 
Ce puet quiconques voudra croire. 
45 Se par Fabit font net & monde. 
Vous favez bien , ce efl la voire ; 
S'uns leus avoit chape roonde 
Si refambleroit-il provoire 2. 

Se lor oevre ne fe concorde 
5o A l'abit qu'amer Dieu devife, 

Au recorder aura defcorde 

Devant Dieu au jor du juife ; 

Quart fe Renart çaint une corde 

Et veft une cotele grife , 
55 N'en eft pas fa vie mains orde : 

Rofe eft bien for efpine affife ^. 

1. Lafontaine a dit : 

Laissez-leur prendre un pied chez vous, 
Ils en auront bientôt pris quatre. 

2. Provoire, prêtre, provisor. 

3. Ce dernier trait tombe sur les Cordeliers, qui 
étaient vêtus de drap gris et ceints d'une corde, ce 
qui leur avait fait donner leur nom. 



i82 La Descorde de l'Université, etc. 

Il puéent bien eftre preudotnme : 
Ce vueil-je bien que chafcuns croie; 
Mès ce qu'il pledoient à Romme 
60 L'Univerfité m'en defvoie 

Des Jacobins vous di la lomme : 
Por riens que Jacobins acroie, 
La peléure d'une pomme 
De lor dete ne paieroie. 

I, On voit par ce vers, et par celui de la troisième 
strophe où Rutebeuf dit que les Jacobins ont ren- 
versé l'Université, que cette pièce n'a dû être composée 
que sur !a fin de leurs dissensions, lorsqu'on com- 
mença à voir clairement que l'Université était vaincue. 



Crpltdt 

la |Pe0C0rï»c "î>t l'UniticreHé et "be» ^«ccbins. 



Ci cncfmmciîcc 

Ms. 7633. 

iMEiR me convient d'un contens 
Où hon a mainz divers contens 
Despendu & delpendera : 
Jà fiècles n'en amendera. 

I M. Paulin Paris regarde cette pièce comme l'une 
des plus anciennes de Rutebeuf, et dit «qu'on doit se 
reporter aux soulèvements des écoliersen 1260. «J'avais 
eu l'idée, dans ma première édition, qu'elle pouvaitêtre 
relative aux dissensions qui eurent lieu entre les éco- 
liers, en 1266, surtout dans les Facultés des arts. Il y 
eut alors de véritables combats entre les anciens autres 
condisciples etleurs chefs. Ces troubles recommencèrent 
en 1268, et ils allèrent si loin_, que l'évêque de Paris. 
EtienneTempliet, fut obligé d'avoir recours à l'excom 
munication. 

Mais, enfin, il y eut aussi, je le signalai moi-même, 
des troubles en I25i, et je me garderai bien de vou- 
loir absolument que M. Paris ait tort. Au reste, ces 
désordres étaient fréquents. En 12 18, Tofficial avait 
été obligé de rendre une sentence contre des écoliers 
ou soi-disant tels {vitam scholosticam se ducere fin- 
gentes). En 1223, même histoire. Seulement, on mit 
quelques-uns des coupables en prison^ et même l'ofti- 




184 Li Diz DE l'Université! 



5 Li clerc de Paris la citei 
(Je di de FUniverfitei , 
Nouméement li arcien, 
Non pas li preudoms ancien) 

cial alla plus loin, selon Du Bellay, car quosdam exter^ 
minavît. 

En 122g, grande querelle encore entre les écoliers 
et les bourgeois. La reine Blanche se fâche, et, dit 
Mathieu Paris, muliebri procacitate simul et impetu 
mentis agitata. Elle envoie ses archers mettre le hola. 
Quelques écoliers sont tués. ^Université demande 
justice. On la lui refuse. Alors maîtres et professeurs 
ferment les écoles et se dispersent à Angers, à Rouen, 
à Orléans; mais tous, en se retirant, n'avaient qu'un 
seul sentiment : Legatum romanum execrabant, re- 
gince muUebrem maledicebant super biam, imo eorum 
infamem concordiam. L'historien anglais va plus loin 
encore. Il ajoute : « Recedentium quidam faventi, vel 
illi quos solemus gailliardenses appelare, versus ridi' 
culos componebant dicentes : » 

« Heu! moriunt ftrati, merli, fpoliati ; 
Mens ma la legati nos facit ifta pati. >» 

J'ajoute, pour l'intelligence de ce passage, mais seu- 
lement à titre de rumeur du temps, que la reine, 
calomniée sans doute, passait pour avoir des rela- 
tions avec le cardinal Saint-Ange, et que c'est ainsi 
qu'on pouvait dire d'elle qu'elle était le mauvais esprit 
du légat ( mens mala legati). 

M. Paris, outre ce que j'ai déjà cité de lui à propos 
de cette pièce, dit encore « qu'elle est pleine de bons 
sens et de réflexions judicieuses; — qu'elle contient 
des passages offrant un grand intérêt historique, et 
qui font honneur à Rutebeuf. » Je souscris volontiers 
à ces paroles. 



DE Paris. 



Ont empris .i. contans encemble. 

10 Jà bien n'en vanrra^ ce me cemble, 
Ainz en vanrra mauz & anuiz, 
Et vient jà de jors & de nuiz. 
Eft or ce bien choze faifant ? 
Li fîlz d'un povre païfant 

1 5 Vanrra à Paris por apanre : 

Quanques ces pères porra panrre y 
En un arpant ou .ij. de terre, 
Por pris & por honeur conquerre ^ 
Baillera treftout à fon fil , 

20 Et il en remaint à efcil. 
Quant il eft à Paris venuz 
Por faire à quoi il eft tenuz 
Et por mener honefte vie, 
Si beftorne la prophétie. 

2 5 Gaaing de foc & d'aréure 
Nos convertit en arméure ; 
Par chacune rue regarde 
Où voie la bele mufarde. 
Partout regarde , partout muze ; 

3o Ces argenz faut , & fa robe uze : 
Or eft tout au recoumancier. 
Ne fait or boen ci femancier 
En quarefme , que hon doit faire 
Choze qui à Dieu doie plaire. 

35 En lieu de haires, haubers veftent^ 
Et boivent tant que il fenteftent. 
Si font bien li troi ou li quatre 
Quatre cens efcoliers combatre, 



i86 Li Diz DE l' Universitei de Paris. 

Et ceffeir rUniverfitei : 
40 N'a ci trop grant averfitei. 

Diex! jà n'eft-il fî bone vie, 

Qui de bien faire auroit envie , 

Com ele eft de droit efcolier ! 

Ils ont plus poinne que colier, 
45 Por que il vuelent bien aprendre ; 

Il ne puéent pas bien entendre 

A feoir afleiz à la table. 

Lor vie eft aufi bien metable 

Com de nule religion : 
5o Por quoi lait hon fa région 

Et va en eftrange païs : 

Et puis fi devient foulz naïz, 

Quant il i doit aprendre fens ? 

Si pert fon aveir & fon tens , 
55 Et c'en fait à ces amis honte, 

Mais il ne feivent qu oneurs monte. 



Mss. 7615, 7633., 

N non de Dieu refpenté 
Qui treibles eft en unité 
PuilTé-je commencier à dire 
Ce que mes cuers m'a endité ; 
5 Et ce je di la vérité , 

I. Cette pièce n^a pas de titre dans le Ms. 7633. 
Elle a été imprimée dans le recueil de Contes et Fa- 
bliaux, publié par Barbazan et Méon_, t. II, p. 293, 
édit. de 1808. On lit à son propos et au sujet de la 
Chanson des Ordres^ ce qui suit dans le Discours 
de M. Daunou Sur Vétat des lettres au treizième 
siècle (^t. XVI, de VHist. littér. de la France) : « Les 
cris ou crieries de Paris ont fourni à Guillaume de 
la Villeneuve la matière de cent-quatre-vingt-qua- 
torze vers qui retracent d'anciens usages, soixante^ 
neuf vers anonymes contiennent la liste des Moustiers, 
c'est-à-dire des monastères ou plutôt des églises de 
la capitale. On y voit qu'au commencement du règne 
de Philippe-le-Bel , le nombre de ces édifices était de 
soixante-et-onze ; mais Rutebeuf ne s'est point borné 
à de simples nomenclatures, dans sa chanson sur les 
Ordres de Paris, non plus que dans la pièce en cent 
soixante-huit vers sur ces mêmes Ordres ; il entend 




i88 Les Ordres de Paris. 

N'uns ne m'en doit tenir à pire. 
J'ai coumencié ma matire 
Sur ceft fiècle, qu'adès empire, 
Où refroidier voi charité; 
10 Aufîs f en vont fans avoir mire 
Là où li diables les tire 
Qui Dieu en a déférité. 

Par maint famblant , par mainte guile 
Font cil qui n'ont ouvraingne aprife 
1 5 Par qu'ils puiflent avoir chevance ; 

par ce mot les couvents d'hommes et de filles. Il n'é- 
tait pas homme à traiter un pareil su;et sans se li- 
vrer à son humeur satiri'jfue.» 

M. Paulin Paris qualifie cette pièce de « satire de 
circonstancey faite à la demande des écoliers et que 
semble excuser la liberté des jours qui précèdent le 
Carême. » N'en déplaise au savant académicien, rien 
ne prouve qu'elle ait été composée à la requête des 
écoliers, et elle ne se ressent pas plus du mardi-gras 
que les pièces qui la suivent ou qui la précèdent. Ce 
sont les mêmes reproches, les mêmes invectives, que 
nous retrouvons çà et là dans les œuvres de Rute- 
beuf, ainsi que dans la plupart des trouvères de cette 
époque. Je dis ailleurs (par conjecture), pourquoi 
notre poëte s'y montre si modéré envers les écoliers, 
(Voy. la pièce intitulée : Les Plaies du monde.) Cette 
pièce est, selon toute probabilité, de l'an 1260, car il 
y est fort question des querelles de ce temps-là; 
d'autre part, notre poëte y lance un brocard assez ma- 
licieux aux béguines établies à Paris en 1 258 seule- 
ment, ainsi qu'aux Quinze- Vingts fondés par saint 
Louis à la même époque. 



Les Ordres de Paris. 



Li un veftent coutelle grife ^ 
Et li autre vont fans chemife - : 
Si font favoir lor pénitance. 
Li autre par fauce femblance 
20 Sont figneur de Paris en France; 
Si ont jà la cité pourprife. 
Diex gart Paris de mefchéance 
Et la gart de fauce créance , » 
Qu'ele n'a garde d'eftre prifel 

2 5 Li Barré ^ font près des Béguines : 

1 . Les Cordeliers^ qui étaient habillés de gros drap 
gris, avec un capuchon et un manteau de même cou- 
leur. 

2. Les Jacobins. (Voyez la lo^ strophe de la pièce * 
intitulée: Le Dit des Jacobins^ et, dans le premier vo- 
lume du nouveau Recueil de Méon : Le Dis de la 
vescie à prestre.) 

3. Ancien nom donné aux Carmes , parce que 
leurs habits étaient divisés par bandes blanches et 
noires, ou barres transversales. J'ajouterai que ces 
religieux tirent leur premier nom d'un monastère 
considérable, qui existait sur le Mont-Carmel. Ils fu- 
rent établis en France par saint Louis, en 1254, au re- 
tour de son premier voyage en Terre-Sainte, ainsi que le 
prouve une lettre de Philippe-le-Bel de l'an 182 2, à 
laquelle on pourra désormais ajouter les vers de Rute- 
beuf. Les Barrés demeurèrent d'abord à l'endroit qui 
fut nommé plus tard les Célestins, et qui est aujour- 
d'hui une caserne. C'était alors un lieu fort étroit, 
avec une église fort basse, un cimetière et quelques 
petits jardins. Ils. en sortirent au bout de 58 ans, 
après avoir démontré à Philippe-le-Long qu'ils 



t 

190 Les Ordres de Paris. 

Xxix. en ont à lor voifines 
(Ne lor faut que palTer la porte) 
Que par auctorités devines , 
Par elïamples & par doctrines 

3o Que li uns d'aus à l'autre porte ^ 
N'ont povoir d'aler voie torte. 
Honefte vie les defporte 
Par jeûnes & par deceplines, 
Et li uns d'aus l'autre conforte : 

35 Qtii tel vie a ne f'en reflorte, 
Quar il n'a pas gite fans fignes. 

L'ordre as Béguines eft légière ^ ; 

étaient trop loin de l'Université, dont ils ne pouvaient 
suivre les leçons, et que chaque hiver leur com- 
munauté, qui était située sur le bord de la rivière^ 
courait risque d'être emportée par les eaux. Ils fu- 
rent transportés à la place Maubert; mais jusque- 
là, selon la maligne expression de Rutebeuf, on 
put dire d'eux : Li Barré sont près des Béguines, 
car ces religieuses demeuraient alors à côté d'eux, 
dans l'endroit qui, en 1461, fut nommé VAve-Maria^ 
et dans lequel la reine Charlotte, deuxième femme 
de Louis XI, introduisit le tiers-ordre de Saint- 
François. 

I . « De toutes les congrégations et communautés 
séculières, dit le Père Hélyot dans son Histoire des 
ordres monastiques^ il n'y en a pas de plus ancienne 
que celle des Béguines; car, soit qu'an rapporte leur 
origine à sainte Begghe, soit qu'on leur donne pour 
fondateur Lambert-le-Bègue^ elles ont précédé toutes 
les autres.)) Pierre Coens, chanoine d'Anvers, auquel 
on doit un petit livre intitulé : Disquisitio historica 



Les Ordres de Paris. 



Si vous dirai en quel manière : 
En fan ift bien por mari prandre ; 

40 D'autre part qui baifle la chière 
Et a robe large & plenière , 
Si eft Béguine fans li randre; 
Si ne lor puet-on pas deffandre 
Qu'èles n'aient de la char tandre 

45 S'eles ont .i. pou de fumière : 

Se Diex lor vouloit pour ce randre 
La joie qui eft fans fin prandre , 
Sains Lorans l'acheta trop chière ^ 

de origine Beghinarum (1629), dit qu'elles se divi- 
sèrent d'abord en trois ordres, dont Pun vivait sans 
être astreint à aucune règle particulière, et tenait le 
milieu entre la vie séculière et la vie monastique. Il 
est probable que les Béguines établies à Paris par 
saint Louis en i258 se rattachaient à cet ordre- 
Pierre Coens dit d'elles en effet : a Virgines vestales 
romance umbram quamdam exhibent Beghinarum; ad 
perpétuant enim castitatem non erant astrictœ, sed^ 
evoluto certo tempore , licebat eis redecere et matri- 
monium inire. Plus loin, il se demande si les Bégui- 
nes jouiront dans la vie éternelle de l'auréole de 
gloire, et il n'ose répondre affirmativement, quod 
institutum Beghinarum non requirat votum aut pro- 
positum perpetuœ castitatis, sed solum quo tempore 
erunt Beghinœ. Ces paroles expliquent très-bien 
les reproches de Rutebeuf, et prouvent que les Bé- 
guines n'étaient pas, comme on Ta cru, un ordre de 
vierges. 

I. On sait que ce saint, qui était diacre et trésorier 
de l'Eglise sous le pontificat de Sixte II, en 258, lors 
de la persécution de Valérien, fut déchiré à coups de 



192 Les Ordres de Paris. 

Li Jacobin font fi preudoume 
5o Qu'il ont Paris & fi ont Roume, 
Et fi font roi & apoftole , 
Et de l'avoir ont-il grant foume. 
Et qui fe muert, fe il ne's noume 
Pour exécuteurs, f'âme afole ' : 
55 Et font apoftre par parole. 

Buer fu tés gent mife à efcole : 
N'uns n'en dit voir, c'on ne l'afoume : 
Lor haine n'eft pas frivole. 
Je, qui redout ma telle foie, 
60 Ne vous di plus mais qu'il font home. 

Se li Cordelier pour la corde 
Puéent avoir le Dieu acorde, 
Buer font de la corde encordé 2. 
La Dame de miféricorde, 
65 Ce dient-il, à eus f'acorde, 

fouet par les mains du bourreau, et attaché ensuite 
à un gril de fer sous lequel on plaça des charbons 
ardents. 

1. Ces vers de Rutebeuf viennent confirmer une 
allégation dont on n'était pas très-certain : les Jaco- 
bins, dès leur arrivée à Paris, furent accusés d'un 
esprit d'intérêt et d'avidité fort grand. Grevier, dans 
son Histoire de VUniversité, dit : « Ils s'attiroient la 
confiance des mourants : legs pieux, droits même de 
sépulture, tout étoit pour eux. » Duboullay a écrit 
aussi la même chose. Rutebeuf, dans le Dist des Jaco- 
bins^ revient encore sur ce reproche. 

2. Le cordon de saint François, fondateur des Cor- 
deliers, est devenu proverbial. 



Les Ordres de Paris. 



Dont jà ne feront defcordé; 
Mais l'en m'a dit & recordé 
Que tés montre au difne cors Dé 
Semblant d'amour qui f en defcordé : 
70 N'a pas granment que concordé 
Fu par un d'aux & acordei 
Un livre dont je me defcordé ^ 

L'ordre des Sas eft povre & nue , 
Et fi pareil fi tart venue 
75 Qu'à envis feront fouftenu 2. 

1 . Allusion à V Évangile éternel j qui avait été prêché 
publiquement par les Cordeliers et qu'on attribuait à 
Jean de Parme, leur général. (Voyez La Complainte 
de Const antinoble,) Jean de Parme, afin d'éviter le 
scandale qui aurait flétri son ordre^ lors de la con- 
damnation du livre (ce qui fait croire qu'il pourrait 
bien en être l'auteur), fut obligé de se défaire de son 
généralat. LucWading, dans ?>qs Annales deVordredes 
Franciscains, a cherché à le disculper du premier de 
ces faits en disant que l'auteur de VEvangile éternel 
était un Jean de Parme autre que le général de l'or- 
dre; mais cette raison est d'autant moins concluante 
qu'il n'allègue aucune preuve en sa faveur. 

2. L'ordre des Sacs, ou des Frères-Sachets, en latin 
ordo Saccorum, Ficaires de Sacco, Saccati, etc., fut 
établi à Paris par saint Louis, en 1261, dans la pa- 
roisse Saint-André-des-Arcs. Ce prince donna même 
au curé de cette paroisse, pour le dédommager des 
droits qu'il perdit en accordant aux Frères le droit 
d'avoir une église, 66 sous parisis de rente sur la pré- 
vôté. L'origine de cet or^re est fort obscure; mais ce 
qui prouve qu'il ne remontait pas haut, c'est que Ma- 

RUTEBEUF. 1. i3 



194 



Les Ordres de Paris. 



Se dex ot teil robe veftue 
Com il portent parmi la rue , 
-Bien ont fon habit retenu : 
De ce lor eft bien avenu. 
80 Par un home font maintenu ^ ; 
Tant comme il vivra Dex aiue î. 
Se mors le fet de vie nu, 
Voifent lai dont il font venu : 
Si voift chafcun à la charrue 

85 Li Rois a mis en .i. repaire, 

Mais ne fai pas bien por quoi faire , 
Trois cens aveugles route à route ^. 

thieu Paris, à l'année 1257, en parle comme d'un or- 
dre de nouvelle création et jusque-là inconnu en An- 
gleterre. [Ignotus et non prcevisus.) Le Moustier des 
Frères aux Sas, comme dit la pièce intitulée : Les 
Moustiers de Paris (Méon^t. II, page 291), était 
situé à Tendroit où furent plus tard les Augustins 
après la dispersion des Sachets, ce qui serait à peu 
près aujourd'hui le bout du Pont-Neuf. 

1. Ms. 7615. Var. Souftenu. — L'homme dont 
parle le poète est le roi. 

2 . Rutebeuf répète souvent cette idée générale dans 
plusieurs de ses pièces. 

' 3. Ms. 7615. Var. toute à rote. — Vers i258, 
saint Louis fonda l'hôpital des Quinze- Vingts dans 
une pièce de terre qu'il acheta exprès aux environs 
de la rue Saint-Honoré et de celle du Roule. Cette 
maison^ ainsi nommée du nombre de ses habitants 
(quinze fois vingt, ou trois cents) , était déjà cons- 
truite en 1260. En 1270, saint Louis dota cet hôpital 
de 3o livres parisis de rente sur son trésor, et ordonna 



Les Ordres de Paris. 195 

Parmi Paris en vat trois paire ; 

Toute jour ne finent de braire 
90 Au .iij. cens qui ne voient goûte. 

Li uns fâche , li autre boute : 

Si fe donent mainte facoute » 

Qu'il n'i at nul qui lor efclaire. 

Se fex i prent, se net pas doute, 
95 L'ordre fera bruUée toute ; 

S'aura li Rois plus à refaire ^ . 

que le même nombre d'aveugles y serait conservé . Il 
honora plusieurs fois ce lieu de sa présence, et y 
assista à Poffice que Von y faisait solennellement le 
jour de saint Remi. Belleforest et plusieurs autres 
écrivains ont prétendu que saint Louis fonda cet hô- 
pital pour trois cents chevaliers à qui les Sarrazins 
avaient crevé les yeux pendant sa captivité; mais 
personne avant eux n'avait parlé de ce fait, ni Guil- 
laume de Nangîs, ni Robert Gaguin, ni Paul-Émile, 
ni Joinville, qui cependant mentionnent la fondation 
de l'hôpital. Fauchet, qui, ayant été possesseur du 
Ms.yôiê, connaissait la pièce de Rutebeuf, dit dans 
son livre intitulé Recueil de Vorigine de la langue 
et poésie française, page 16 r, que la strophe de notre 
trouvère lui fait soupçonner « que ceux que saint Louis 
amassa aux Quinze-Vingts ne furent chevaliers, ains 
quelques pauvres gens, car ceftuy-cy les fait men- 
dians. >» 

I . Comme on voit, Rutebeuf attribue cet établisse- 
ment ( et peut-être fait-il de même pour les autres 
fondations de saint Louis ) moins à une véritable cha- 
rité qu'à un besoin d'agitation. Je ne crois pas qu'il 
faille prendre ses critiques à la lettre. On voit dans 
Le Dit des crieries de Paris, que les aveugles al- 
laient criant parles rues : « Du pain à cels de Champ" 



196 



Les Ordres de Paris. 



Diex a non de filles avoir ^ , 

Mais je ne puis onques favoir 

Que Dieux éuft famé en fa vie. 
100 Se vos créez menfonge à voir ^ 

Et la folie pour favoir, 

De ce vos quit-je ma partie. 

Je di que ordre n'eft-ce mie, 

Ains eft baras & tricherie 
io5 Por la foie gent décevoir. 

Hui i vint, demain fe marie; 

Li lignaiges fainte Marie 

Eft plus grant que ne fu erfoir ^. 

Li Roi a filles à plantei ^, 

porri ! » Ainsi s'appelait en effet l'emplacement où 
ils furent établis. 

1. Comme on donnait anciennement aux hôpitaux 
les noms d' HôteUDieu et de Maison-Dieu, on appe- 
fait aussi celles qui y dQmewTSÀexM Filles-Dieu etEn- 
fants-Dieu. Saint Louis fonda, sous ce . nom, une 
m^son à Paris^ où il mit plus tard deux cents reli- 
gieuses en leur assignant 400 livres parisis tous les 
ans sur son trésor. Cette maison était hors de la ville, 
entre Saint-Lazare et Saint-Laurent. Les vœux que 
prononçaient les Filles-Dieu n'étaient point irrévo- 
cables. 

2. Ersoir, hier soir. — Le Ms. yôSS saute ce vers, 
et donne pour celui qui ^ient après la leçon suivante : 

Eft hui plus grans qu'il n'ière arfeir. 

3. Outre les Filles-Dieu de Paris, saint Louis fit 
encore de grands biens à celles de Rouen, d'Orléans, 
de Beauvais, etc. : c'est probablement ce qui fait dire 



Les Ordres de Paris. 



197 



1 10 Et f'en at fi grant parentei 

Qu'il iVeft n'uns qui Tofaft atendre, 

France n'eft pas en orfentei ; 

Se Diex me doint boenne fantei , 

Jà ne li covient terre rendre 
1 1 5 Pour paour de l'autre deffendre : 

Car li Rois des filles engendre , 

Et ces filles refont auteil. 

Ordres le truevent Alixandre , 

Si qu'après ce qu'il fera cendre 
120 Sera de lui .c. ans chantei. 

La Trinitei pas ne defpris ^ : 

à Rutebeuf que ce prince a des filles à plantei, c'est- 
à-dire : en quantité, à profusion. 

I. Cette strophe ne se trouve pas au Ms, 7615. — 
L'ordre de la Trinité fut fondé en 1198, sous Inno- 
cent III, par Jean de Matha et Félix de Valois, que 
Philippe-Auguste protégea tous deux. Cet ordre fut 
établi afin de travailler à la rédemption des captifs. 
Deux ans après leur fondation, en 1200, les Trini- 
taires^ dans une seule année, en tirèrent d'esclavage 
cent quatre-vingt-six. Comme ils avaient à Paris un 
couvent dont la chapelle était consacrée à saint Ma- 
thurin, on leur donna le nom de ce saint, et comme 
d'après leur première règle, qui était fort sévère, il 
leur était interdit de se servir de chevaux pour leurs 
quêtes et leurs voyages , le peuple les appela Mathu- 
rini asinorum. Un registre de la chambre des comp- 
tes, de i33o, nomme ceux qui habitaient à Fontai- 
nebleau les Frères des ânes de Fontainebliaut, et Ru- 
tebeuf dit, dans La Chanson des Ordres . (voyez la 
strophe 7e ) : D'asnes ont f et roncin. En outre la pièce 



KjS Les Ordres de Paris. 

De quanqu'il ont Tannée pris 

Envoient le tiers à mefure 

Outre meir raembre les pris. 
125 Ce ce font que j'en ai apris , 

Ci at charitei nete & pure ; 

Ne fai c'il partent à droiture. 

Je voi defai les poumiax ^ luire 

Des manoirs qu'il ont entrepris. 
1 3o Cil font de la teil fornefture. 

Bien oeuvrent felonc l'Efcriture : 

Si n'en doivent eftre repris. 

Li Vaux des efcoliers 2 m'enchante 

intitulée : Les Moujiiers de Paris (voyez Méon, t. II, 
pag.291), désigne leur ordre sous le nom de la 
Trinité aux ajniers Méon a donc eu tort de mettre 
en note : a On ne peut rendre compte de cette épi- 
thète afniers.ï) Il n^ a rien au contraire de plus facile. 
Les frères de la Trinité finirent par posséder environ 
deux cent cinquante couvents divisés en treize pro- 
vinces; ils eurent pour armoiries huit fleurs de lis 
d'or, et l'écu timbré de la couronne de France sup- 
porté par deux cerfs blancs. 

1. Peumiax, pommeau, sommet; espèce de petite 
boule peinte qui surmontait le toit. 

2. Le Val des-Écoliers ( Vallis scholasticorum) était 
une congrégation de chanoines réguliers fondée vers 
1200 par quatre professeurs en théologie, Guillaume, 
Richard, Evrard et Manasès. Elle fut établie d'abord 
dans une vallée, entre la Bourgogne et la Champagne, 
où ses adhérents, auxquels se joignirent un grand 
nombre d'écoliers, ce qui lui fit donner son nom, pra- 
tiquèrent la règle de saint Augustin. Cette congréga- 



Les Ordres de Paris. 



199 



Qui quièrent pain & fi ont rente 

î 35 Et vont à chevaul & à pié. 
L'Univerfitei la dolante , 
Qui fe complaint & fe démante , 
Trueve en eux petit d'amiftié , 
Ce ele d'ex éufl pitié, 

140 Mais il fe font bien acquitié 
De ce que l'Efcriture chante : 
« Quant om at mauvais refpitié , 
Trueve Fan puis Tanemiftié ; 
Car li mauz fruiz ift de maie ente. » 

145 Cil de Chartroufe font bien fage, 
Car li ont leffîé le bochage 
Por aprochier la bone vile ^ , 

tion fut confirmée par le pape Honorius 111 et vint 
s'établir à Paris vers 1228. Saint Louis la dota de 
3o deniers par jour, d'un muid de blé à prendre 
tous les ans dans les greniers de Gonesse_, de deux 
milliers de harengs le jour des Cendres, à la foire 
des Brandons, et de deux pièces d'étoffe de vingt- 
cinq aunes chacune; la reine Blanche donna, pour le 
bâtiment de Téglise, une somme de 3oo livres. 

I. En 1257, les Chartreux, dont l'ordre existait 
depuis près de 280 ans, et que saint Louis avait fait 
venir à Gentilly, à une lieue de Paris s'y trouvant 
« incommodés par les fréquentes vifites qu'ils y rece- 
voient » ( Grand Colas, Hist. de V Université de Pa- 
ris)^ et alléguant, selon Félibien, pour être transpor- 
tés plus près de la capitale, que « la doctrine qui se 
répandoit de cette ville dans toute l'Église feroit re- 
fleurir leur ordre, » prièrent le roi saint Louis de 
leur accorder l'hôtel de Vauvert, qui était dans un 



200 



Les Ordres de Paris» 



Ici ne voi-je point d'outrage : 
Ce n'eftoit pas lor éritage 
1 5o D'eftre toz jors en iteil pile. 

Noftre créance tourne à guille^ 

lieu servant de retraite aux voleurs. On disait même 
qu'il était occupé par de malins esprits, ce qui faisait 
que personne n'y voulait loger. Saint Louis leur en 
ayant représenté les incommodités, ils lui firent ré- 
pondre qu'il était plus convenable à leur état, qu'ils y 
recevraient moins de visites, et qu'ils espéraient que 
par leurs jeûnes ils en éloigneraient les démons qu'on 
disait y être. Josseran, leur prieur, avec sept reli- 
gieux, y entra le 21 novembre i2 58, et la commu- 
nauté n'y fut pas plutôt établie que les mauvais es- 
prits disparurent. « Leur but, dit Félibien, était pro- 
bablement de s'attirer, par la proximité de Paris, un 
bon nombre d'excellents sujets de l'Université. Il 
paraît, du reste, que Tordre des Chartreux, qui avait 
des règles très-sévères, était assez estimé au treizième 
siècle, car Rutebeuf ne leur adresse aucun reproche 
grave, et la Bible au seignor de Bè:{e[ page 4o3, 
2^ vol. de Méon), dit en parlant d'eux : 

C'eft une des Ordres du mont 
Où l'en puet mains de mal noter, 
Se n'eft de cuer & de penffer ; 
Mès ans œvres & ans femblans 
Pert-il qu'il foient bones gens. 

La Bible Guiot de Provins (Méon, même volume, 
page 35o), s'étend beaucoup sur eux et ne les blâme 
que de leur dure manière de vivre , ce qui fait dire 
à Guiot que dès le premier jour il prendrait son 
congé s'il faisait partie de leur ordre, et que si on 
ne voulait pas le lui donner, il saurait bien trouver 
par oii il ferait le saut. 



Les Ordres de Paris. 201 

Menfonge devient Évangile, 
N'uns n'eft mais faux fans béguinage ; 
Preudons n'efl créux en concile, 
i55 Nés que .ij. genz contre .ij. mile : 
A ci douleur & grant damage 

Tant com li Guillemin eflurent ^ 

Là où li grant preudome furent 

Sà en arrière comme rencluz , 
160 Itant fervirent Deu & crurent; 

Mais maintenant qu'il fe recrurent, 

Si ne les dut-on croire plus. 

Iflu f'en font comme conclus : 

Or gart uns autres le rendus 
i65 Qu'il en ont bien fet fe qu'il durent, 

De Paris funt .i. pou en fus : 

S'aprocheront de plus en plus; 

Ceft la raifons por qu'il f'efmurent. 

I. Voyez, pour la signification de ce vers et des. 
suivants, la note de la dernière strophe intitulée : La 
Chanson des Ordres. 



0U 

V- 

Mss. 7218, 7615, 7633. 

u fiècle vueil chanter 
Que je voi enchanter; 
Tel vens porra venter 
Qu'il n'ira mie ainfi. 
5 Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

Tant d^ordres avons jà 

I. Celte pièce, qui est probablement du même temps 
-que la précédente, a été imprimée par Méon, t. II, 
p. 299 de son édition de Barbazan. Legrand d'Aussy, 
dans une note qui se trouve à la fin de son extrait de 
La bataille des vices et des vertus, p.410, du t.Vdes 
Notices des manuscrits, en a cité trois strophes, sa- 
voir : la 5e, la 6% et enfin la ii^, dont il dit qu'elle 
« lui paraît mériter d'être remarquée^, et qu'elle peut 
faire honneur au talent du poëte. » Je crois qu'il eût 
été plus exact dire à sa malice. M. Daunou la 
trouve spirituelle et satirique, et M. Paulin Paris dit 
que, par son mouvement et son caractère, elle rap- 
pelle asse:{ bien des poésies légères moins anciennes. 




Des Ordres. 



203 



Ne fai qui les fonja , 
Ainz Diex tels genz noma 
10 N'il ne font fi ami. 

Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

Frère Prédicator 
Sont de mult fimple ator, 
1 5 Et font en lor deflor 

Mainte bon parifî ^. 
Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

Et li Frère Menu 
20 Nous ont fi près tenu 
Que il ont retenu 
De l'avoir autrefTi 2. 
Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

2 5 Qui ces .ij. n'obéift 

Et qui ne lor géhift '-^ 

1. Les Frères-Prédicateurs ou Frères-Prêcheurs, 
sont les Jacobins ou Dominicains. 

2. Les Frères-Menus ou Mineurs, étaient les Cor- 
deliers, qui s'appelaient ainsi par humilité. (Voyez 
le Bit qui porte leur nom. ) 

3. Cette strophe est une allusion à Pesprit envahis- 
seur qu'on reprochait aux Gordeliers et aux Jacobins, 
lesquels voulaient dire la messe et entendre la con- 



/ 



204 Des Ordres. 

Quanqu'il oncques féift , 
Tels bougres ne nafqui. 
Papelart & Béguin 
3o Ont le fiècle honi. 

Aflez (lient de bien , 
Ne fai fil en font rien; 
Qui lor done du fien 
Tel preudomme ne vi. 
35 Papelart & Béguin 

Ont le fiècle honi. 

Cil de la Trinité 
Ont grant fraternité ; 
Bien fe font aquité : 
D'afnes ont fet roncin ^ . 
Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

Et li Frère Barré 
Refont cras & quarré , 
45 Ne font pas enferré : 

fession dans les paroisses au préjudice et. sans la per 
mission des curés, ce qui excita de grandes querelles» 
/Voyez la note relative aux Jacobins dans la pièce in- 
titulée : Les Ordres de Paris. 

I. Voyez, pour les Frères de la Trinité, les Fi^ères^ 
Barrés j les Frères-Sacs, la pièce intitulée : Les Or- 
dres de Paris; il y a en note quelques détails sur ces 
religieux. 



40 ' 



Des Ordres. 



205 



Je les vi mercredi. 
Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

Noftres Frère Sachier 
5o Ont luminon fet chier. 

Chafcuns famble vachier 
Qui ift de fon mefni. 
Papelart & Béguin 
Ont le fiècle honi. 

55 Set vins filles ou plus 

A li Roi en reclus ; 

Oncques mès quens ne dus 

Tant n'en congenui ^ 

Papelart & Béguin 
60 Ont le fiècle honi. 

Béguines a-on mont ^ 

1. Mss. 7615, 7633. Var. engenuy ( engendra j. — 
Les Filles-Dieu, dont parle ici Rutebeuf, étaient en 
Qffetpîus de sept-vingt, puisqu'en i265 saint Louis, qui 
venait de leur permettre de tirer de l'eau de la fon- 
taine de Saint-Lazare et de la conduire dans leur mo- 
nastère par une chaussée, leur fit une libéralité bien 
plus considérable en ordonnant qu'elles seraient au 
nombre de deux cents, et en leur assignant sur son 
trésor une rente de 400 livres. Oest ce qui Pa fait_ 
regarder à tort comme le fondateur de leur monas- 
tère. (Voyez la pièce intitulée : Le Dit des Règles.) 

2. Ms.7218. Var. a on moult. . 



206 



Des Ordres. 



Qui larges robes ont ; 
Defouz les robes font ^ 
Ce que pas ne vous di. 
65 Papelart & Béguin * 

Ont le fiècle boni. 

L'ordre des non-voianz ^ 
Tels ordre eft bien noianz, 
Il taftent par léanz : 
70 « Quant veniftes-vous ci? » 

Papelart & Béguin. • 
Ont le fiècle boni. 

Li frère Guillemin ^ 

1. Ms. 7615. Var. ont. 

2. La congrégation des Aveugles ou Quinze-Vingts,, 
dans laquelle on appelait Frères-Voyants ceux qui 
voyaient clair et étaient mariés à des femmes aveu- 
gles, et Sœurs -Voyantes les femmes qui voyaient 
^lair et étaient mariées à des hommes aveugles. Cette 
strophe prouve* que la Chanson des Ordres date au 
plus tôt de 12 58, époque de la fondation des Quinze- 
Vingts par saint Louis, 

3. Les Frères-Guillemains , ou Guillemîtes, ainsi 
appelés d'un solitaire nommé Guillaume, près du 
tombeau duquel fut bâti leur premier monastère, s'é- 
tablirent en i25o à Montrouge dans le monastère des- 
Machabées, On leur donna plus tard, dans l'intérieur 
de k ville, le couvent des Blancs-Manteaux ^ lorsque 
ceux-ci eurent été supprimés en exécution d'un arti- 
cle du concile de Lyon, qui détruisait tous les ordres 
mendiants , à l'exception des Jacobins, des Cordeliers, 
des Carmes et des Augustins, sous le nom desquels 



Des Ordres. 



207 



Li autre frère Hermin 
75 M'amor lor atermin : 

Je's amerai mardi. 
Papelart & Béguin 
Ont le fîècle honi. 

les Frères-Guillemains étaient compris. Quant aux 
Hermins, ce sont les Hermites de Saint- Augustin, 
autre branche de Tordre général des Augustins. Leur 
congrégation fut instituée par Alexandre IV. 



Wt^ Jacobine ; 

on 

Mss. 7218, 7615, 7633. 

EiGNOR, mult me merveil que cift fîècles 

[devient 

Et de cefte merveille trop fouvent me 

[fouvient, 

Si qu'en moi merveillant, à force me convient 
Faire .i. dit merveilleus qui de merveille vient. 

5 Orgueil & Convoitife, Avarifce & Envie 
Ont bien leur enviaus feur cels qui font en vie : 
Bien voient envieus que lor eft la renvie , 
Car Charité f en va & Larguefce dévie. 

Humilitez n eft mès en ceft fiècle terreftre, 
10 Puifqu'ele n'eft en cels où ele déuft eftre. 

Cil qui onques Ji'amèrent fon eftat ne fon eftre 
Bien fai que de légier la metront à fcneftre. 

I. Voye2t, pour les détails sur les Jacobins j la pièce 
intitulée : De la Discorde de V Université et des Ja- 
cobins, 




Des Jacobins. 209 

Se cil amaiflent pais, pacience & acorde 
Qui font femblant d'amer foi & miféricorde , 
5 Je ne recordaifTe hui ne defcort ne defcorde , 
Mes je vueil recorder ce que chafcuns recorde. 

Quant Frère Jacobin vindrent premier el monde, 
S'eftoient par femblant & pur & net & monde. 
Grant pièce ont or efté fî com l'eve parfonde, 
G Qui fanz corre tornoie entor à la roonde. 

Premier ne demandèrent c'un pou de repoftaille, 
Atout .i. pou d'eftrain ou de chaume ou de paille 
Le non Dieu fermonoient à la povre piétaille ; 
Mès or» n'ont mes que fère d'omme qui à pié aille ^ 

I. On lit dans le poème de Renard-le-Nouvel 
( édit. Meon, page 482 ) : 

A un confeil li Jacobin 
Ce funt trait , li ont mult parlé 
De la très grande povreté 
C'ont en l'ordre faint Dominike. 
Boin feroit qu'il fuiffent plus riche ; 
Cafcuns l'ordre miex priferoit 
Et trop plus mouteplieroit 
De grans clers & de vaillans homes. 
<« Une puignie de gent fomes, 
Si avons moult petit conseil. » 
Et dift li uns : « Je me merveil 
Que vous debatés ci vos tieftes 
Enfement que fe fuffiés beftes : 
Calés- vous toute jor parlant? 
Vous n'aurez jà un pain vaillant 
En ceft fiècle fans Renardie , 
Car li gent fon plain de boifdie , 
De mal art & de traïfon » 

Pjtebeuf. I. 14 



2 lO 



Des Jacobins. 



25 Tant ont éu deniers & de clers & de lais , 
Et d'exécucions, d'aumofnes & de lais ^ , 
Que des baffes mefons ont fet fi granz palais 
C'uns hom lance for fautre ^ i feroit À. eflais. 



Je lo que de ci en alons 
Jufqu'à Renart & tant faifons 

K'il prenge l'abit de noftre ordre 

Et Renart, ki moult fut fenés, 

Dift c'aillours a trop à entendre ; 

Mais Ibn fil , fil le voelent prendre , 

Renardiel , & des dras veftir, 

11 lor liverra tout entir 

De le fcience dont il eft- 

Gafcuns ditt : « Sire , bien nos plaift « 

11 lor livra, lors le viertirent 

De lor ordre, & fignor en firent, 

Et grant maiftre & provincial. 

Par quoi il ont laiiïié le val 

De Povreté par tel afquel, 

Et funt monté en Haiit-Orguel. 

1. A la note X de ma première édition de Rutebeuf,- 
à la fin du t. i*"'", j'ai longuement confirmé ces paroles 
de notre poëte par des citations authentiques. 

2. Fautre : ce n'est point seulement^ comme le 
dit M. de Roquefort, une garniture de selle qui ser- 
vait à appuyer la lance; le fautre ou f ancre /"fulcrum ) 
était aussi une pièce d'acier qui se plaçait sur le côté 
droit de la cuirasse en saillie. Elle avait ordinaire- 
ment trois pouces ou à peu près de longueur, et ser- 
vait à supporter la lance. Souvent le faucre était muni 
d'une charnière, de façon à pouvoir se relever à vo- 
lonté. Son usage ne remonte pas par conséquent au- 
delà du milieu du xiv® siècle, puisqu'il ne peut être 
antérieur à celui de la cuirasse; mais, comme on 
trouve le mot fautre employé dans nos vieux romans 
du xu^ et du xiiie siècle, il faut bien en conclure qu'il 



Des Jacobins. 



2 I I 



Ne vont pas après Dieu tel gent le droit fentier, 
3o Ainz Diex ne vout avoir tonel for fon chantier, 
Ne denier l'un for l'autre, ne blé, ne pain entier 
Et cil font changéor qui vindrent avant ier K 

Je ne di pas ce foient li Frère Prefchéor, 
Ainçois font une gent qui font bon pefchéor, 
35 Qui prenent tel poifTon dont ils font mengéor : 
L'en dit léchierres lèche, mes il font mordeor. 

Por l'amor Jhéfu-Chrift leffîèrent la chemife 
Et priftrent povreté , car l'ordre eftoit promife ; 
Mès il ont povreté glofée en autre guife : 
40 Humilité fermonent qu'il ont en terre mife. 

y eut une seconde espèce de fautre, qui fut proba- 
blement la poche ou garniture qui retenait la lance 
sur la selle. L'usage du faucre de cuirasse s'est pro- 
longé jusqu'à la fin du xvi^ siècle. En anglais il se 
nomme lance rest , arrêt de la lance. On peut voir un 
exemple frappant de la forme de cette pièce dans Tar- 
mure de Boabdil, reproduite dans mon ouvrage inti- 
tulé VArmeriareal de Madrid, Paris, iSSy. 

I. Cest-à-dire qu'ils sont très-riches, cdiV les chan- 
geurs l'étaient presque tous alors; c'étaient les ban- 
quiers de l'époque. 

Dès les premiers temps de la monarchie , d'après 
Grégoire de Tours, nos vieux rois se plaignaient de 
cet abus. Quand on présentait à Ghilpéric un testa- 
ment en faveur d'un ordre ou d'un établissement reli- 
gieux, il le cassait en disant : a Ecce pauper reman- 
sit fiscus noster; ecce divitiœ nostrœ ad ecclesias sunt 

translatée periit honos noster et translatus , est ad 

episcopos civitatunt, » 



2 12 



Des Jacobins. 



Je croi bien des preudommes i ait à grand plenté, 
Mes cil ne font oï fors tant qu'ils ont chanté; 
Car tant i a orgueil des orguillex enté 
Que li preudomme en font forpris & enchanté. 

45 Honiz foit qui croira jamès por nule choie 
Que defouz fimple abit n'ait mauveftié enclofe ; 
Quar tels veft rude robe où félons cuers repofe : 
Li rosiers eft poingnanz & f eft fouef la rofe. 

Il n'a en tout ceft mont ne bougre, ne hérite, 
5o Ne fort popelican, vaudois ne fodomite, 
Se il veftoit l'abit où papelars fabite , 
C on ne le tenift jà à faint ou à hermite. 

Hé, Diex! com vendront or tart à la repentance, 
S'entre cuer & habit a point de delTevrance! 
5 5 F'ère leur convendra trop dure pénitance : 
Trop par aime le fiècle qui par ce l'i avance. 

Divinitez ^ qui eft fcience efpéritable , 

I. Divinité^ : on appelait ainsi la théologie, parce 
que c'était une science céleste : 

Gironne , Bède & Ylidoire 
Diftrent à la Divinité 
Qu'elle efchiyaft leur vanité. 
(La Bataille des vu. arts, Ms. 7218, f° l35.) 
C'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre ce 
^ mot à la strophe troisième de la pièce intitulée : De 
la Discorde de V Université et des Jacobins, 
On l'appelait aussi quelquefois la haute science, et 



Des Jacobins. 2 1 3 

Ont-il torné le dos & f en font conneftable ; 
Chafcuns cuide eftre apoftre quant il font à la table; 
60 Mes diex pot ^ fes apoltres de vie plus metable. 



Cil Diex qui par fa mort volt la mort d'enfer mordre 
Me vueille fil li pleft , à fon amors amordre ; 
Bienfai qu'efl:grantcorone,mès jenefai qu'eft ordre, 
Car il font trop de chofes qui mult font à remordre. 

les docteurs en théologie prenaient le titre de maîtres 
en divinité. — Le Ms. 7615 offre pour variante : « Hu- 
militez qui est, etc. « 

I. Il faudrait probablement vot. 



€rpltnt ïre^ Jacobine. 



Ms. 7615. 

EiGNEUR, orefcoutez; que Diex vos foit 

[amis! 

S'orroiz desCordelierscommant chafcuns 

[amis 

Son cors à grant martire contre les anemis, 
Qui font plus de .c. foiz le jor à nos tramis. 

Or efcotez avant dont ces gens font venu : 

Fil à Roi & à conte font menor devenu ^ 

C'au fîègle eftoient gros , or font ifi venu 

Qu'il font faint de la corde & font tuit lor pié nu. 

Il pert bien que leur ordre noftre Sires ama , 

1. Cette pièce est assez obscure et son intention 
particulière n'est pas facile à saisir. Elle senrible néan- 
moins avoir été faite à Toccasion d'une querelle qui 
eut lieu à propos du changement de domicile des Cor- 
deliers de Paris. 

2. L'obscurité générale et le désordre qui régnent 
dans cette pièce ne me permettent pas de décider si 
Rutebeuf parle ici sérieusement : cependant, je serais 
assez porté à croire qu'il fait allusion à quelques 
grands personnages devenus Frères-Mineurs, c'est- 
à-dire Cordeliers. 




Ll DiZ DES CORDELIERS. 2l5 

o Quant faint François ^ tranffi Jéfhu-Grift réclama , 
En .V. leuz, ce m'eft vis, le fien cors entama : 
A ce doit-on favoir que Jhéfu-Criz fâme a. 

Au jor dou jugement devant la grant affile , 
Que Jhéfu-Criz penra de péchéors juftice , 
5 Saint François aura ceuz qui feront à fa guife : 
Por ce font Cordelier la gent que je miex prife. 

En la corde f encordent cordée à .iij. cordons 2, 
A la corde facordent dont nos defcorderons. 
La defcordance acordent des maux que recordons, 
o En lor lit fe defcordent por ce que nos tortons. 

Chacuns de nos fe tort de bien fère fanz faille , 
Chacuns d'aux fan détort & eft en grant bataille ; 

Nos nos faifons grant tort 

Quant chacuns de nos dort chacuns d'ausfe travaille. 

5 La corde fénefie , là où li neu font fet , 
Que le mauffé défirent & lui & tôt fon fet. 
Cil qui en auxfe fie, fi mal & fi mesfet 

1. Saint François d^Assise, né en Ombrie vers Tan 
1182, est le fondateur de l'ordre des Frères-Mineurs 
ou Cordeliers. On sait que ce dernier nom leur vint 
de ce que pendant la guerre sainte, Louis IX, après un 
combat où ils avaient repoussé les infidèles, ayant 
demandé à qui la victoire était due, on lui répondit 
que c'était à des gens de cordes liés, 

2. La ceinture de corde des C^ordeliers a, en effet, 
trois nœuds. 



2l6 Ll DiZ DES CORDELIERS. 

Seront, n'en doutez mie, dépecié & desfet. 

Menor font apellé li Frère de la corde ; 
3o Menor vient au premier, chacuns d'aux fi acorde, 
Que l'âme viaut fauver ainz que la mors Famorde, 
Et 'l'âme de chacun qu'à lor acort f acorde. 

Se fînifie plaint, par Eve fe doit-on plaindre 
Par Eve fu âme en plaint, Eve fit âme plaindre. 
35 Quant vintfilzdameàpoint, nefoffripointlepoindre^ 
M. a âme defjoint dont ève la fit joindre. 

Eve en efté va , & en y ver par glace ^ , 
Nus piez por fa viande qu'elle quiert & porchace. 
Ifi font li Menor, Diex gartque vent ne glace, 
40 Qui ne chiée empéchié qui ne faille à fa grâce. 

Ceft roons en O a emmi une efpafle ^ , 

1. Il est probable qu'à partir de cette strophe, qui 
ne fait pas avec la précédente un sens suivi, il y a 
dans cette pièce une confusion causée par les copistes. 
Le reste du Di:^ est, en effet, assez obscur et assez 
difficile à entendre. 

2. Jl existe dans ces strophes plusieurs jeux de mots 
sur le mot ève pris dans ses diverses acceptions : Eve y 
notre première parente, ève^ eau du baptême, et 
ève^ eau courante. 

3. Comme cette strophe est assez bizarre, je crois 
devoir donner la traduction des trois premiers vers y 
la voici : « Ce rond, qui est fait en O, a au milieu 
un espace; le rond, c'est le corps; dedans il y a une 
place où est un trésor, et ce trésor c'est l'âme, que 
le démon menace. 



Ll DiZ DES CORDELIERS. 2I7 

Et roons efl li cors ; dedenz a une place ; 
Tréfor y a : c'eft Fâme, que li maufez menace. 
Diex gart le cors & l'âme, maufez mal ne li face î. 

4.5 Devant Tefpicerie vendent de lor efpices ^ , 
Ce font faintes paroles en coi il n'a nul vices : 
Tote lor a fet tort , & teles au pélices 
Les ont ci pefciez qu'entrer n'ofent ès lices. 

La béafle qui cloche la cloiche dou clochier ^ 

1. Je ne sais si ce vers est pris au propre ou au 
figuré. J'ai cherché dans les histoires de Paris s'il n'y 
avait pas quelque couvent de Gordeliers situé devant 
Vespicerie, et s'il y avait une espicerie comme il y 
avait une draperie; mais je n'ai rien rencontré de satis- 
faisant. 

2. J'avoue franchement que je ne sais pas à quelle 
querelle des Gordeliers, à quelle circonstance de leur 
histoire les strophes qui suivent peuvent faire allu- 
sion. KiVHistoire des Ordres monastiques ^ ni Sau- 
vai, ni Félibien, ni les autres écrivains que j'ai été à 
même de consulter ne m'ont là-dessus fourni de lu- 

. mières.. J'avais cru d'abord qu'il pouvait s'agir ici de 
quelque dissension entre les Gordeliers et Tabbaye de 
Saint-Germain, que Rutebeuf aurait désignée en fai- 
sant, par un jeu de mots, de la béajfe (la domestique) 
une personnification de Vabbaye, qu'il aurait alors 
écrite la béajfe. Les Gordeliers s'étaient, en effet, 
établis à Paris sur le territoire de cette maison, et 
dans des lettres de l'évêque de Paris datées du 
mois de mai i2 3o, il est dit que l'abbé et les reli- 
gieux de Saint-Germain ne firent que prêter et non 
pas donner le lieu et les maisons qu'habitèrent les 
disciples de saint François, encore à condition que les 



2l8 Ll DlZ DES CORDELIERS. 

5o Fift devant li venir, qui la véift clochier. 
Ainz qu'elle veniftlàla covint mout lochier, 
La porte en fift porter celle qui n'ot Dieu chier. 

La béafle qu'eft torte lor a fet mult grant tort : 
Encore eft correciée fe fromages eftort. 
55 A Fapoftole alèrent li droit contre le tort, 

Li droiz n'ot point de droit ne la torte n'ot tort. 

L'apoftolles lor voft for ce doner fentence , 
Car il fet bien que famé de po volentiers tance ; 
Ainz manda fil pooit eftre fans méfeftance, 
60 L'évefque lor féiftià avoir demorance. 

L'évefque ot confoil par .iij. jors ou par .iiij. ; 
Mais famés font noifeufes ; ne pot lor noife abatre 
Et vit que chacun jor les convenoit combatre : 
Si juga qu'il alalTent en autre leu efbatre. 

Cordeliers n'auraient ni cloches (ce qui expliquerait 
peut-être ce vers de Rutebeuf : La héaffe quj^ clo- 
che, etc.), ni cimetière^ ni autel consacré, etc. 11 fut 
en outre stipulé que , si les Frères-^Mineurs allaient 
s'établir en un autre lieu, la place qui leur avait été 
accordée, avec tous les bâtiments que Fon y avait 
élevés, demeurerait en propriété à l'abbaye, ce qui 
expliquerait également cette strophe : Dortor et re- 
fretor, etc. ; mais, en y regardant de plus près, j'ai 
vu que bien des circonstances , la date surtout , con- 
trariaient cette hypothèse. Je ne puis donc mieux faire 
que d'abandonner l'énigme obscure que présente cette 
pièce à l'intelligence et à la sagacité du lecteur. 



Ll DiZ DES CORDELIERS. ^ 219 

65 Dortor & refretor avoient, belle yglife , 

Vergiés, praiaux & treilles ^ , trop biau leu à devife, 
Or dit la laie gent que c efl par convoitile 
Qu'il ont fe leu leffîé & autre place prife. 

Se cil leuz fuft plus biaus de celi qu'il avoient, 
70 Si le poïft-on dire , mais la foie gent voient 
Que lor leus laiflent cil qui defvoiez avoient 
Por ofter le péchié qui en tel leus avoient; 

En ce leu faifoit-on péchié & grant ordure ; 
A Tofteil ont éu mainte parole dure , 
75 Mais Jhéfu-Criz li rois qui toz jors règne & dure 
Si conduife celui qui les i fit conduire. 

La coe dou cheval desfant la beste tote, 

Et c'eft li plus vilz membres & la mouche la doute 

Nos avons euz es teftes, & fi ne véons gote. 



80 Se partout avoit ève, tiex buvroit qu'à foi, 
Vos véez , li navrez viaut le mire ^ lez foi , 
Et nous qui fons navré chacun jor endroit foi , 
N'avons cure dou mire , ainz nous morons de foi. 

Là déufl: efl:re mire là où font li plaié , 
85 Car par les mires font li navré apaié. 

1. Troiîles, treilles. 

2. Mire, médecin. 



220 



Ll DiZ DES CORDELIERS. 



Menor font mire & nous fons par eus apaié 
Por ce font li Menor en la vile avoié. 

Ou miex de la cité doivent tel gent venir^ 
Car ce qui eft ofcur, font-il cler devenir, 
90 Et fî font les navrez en fenté revenir ; 
Or la veut la béeffe de la vile banir. 

Et meffires Ytiers, qui refu nez de Rains ^ , 
Ainz dit que mangeroit ainçois fuielles & rains, 
Que fulTent en fefglifes confelTor par meriens, 
95 Et que d'aler à paie auroitlalTé les rains. 

Bien le déuft fofrir; mès Y'^ers li preftres, 
Paranz a & parentez mari'^à grantfeftes; 
Des biens de fainte Yglife lor a achetez belles : 
Li biens efpéritiex eft devenuz terreftres. 

I, Quel était ce Meffire Ytiers , né de Reims? Je 
n'ai pu trouver là-dessus aucun renseignement. 




(ÙVL et ^nc0umence 

Mss. 7615 , 7633. 

N riens que Béguine die 
N'entendeiz tuit fe bien non ; 
Tôt eft de religion 
Quanque hon trueve en fa vie. 
5 Sa parole eft prophécie ; 
S'ele rit, c eft compaignie ; 
S'eF pleure , dévocion ; 
^ S'elq dort , ele eft ravie ; 

I. Celte pièce est imprimée dans le tome II des 
Fabliaux de Méon, pages 3 7 et 38 , à la fin d^une 
dissertation sur les étymologies due à Barbazan, le- 
quel a joint au texte une traduction littérale, par la- 
quelle, dit-il, « on verra combien il est difficile d'ap- 
procher de la beauté de l'original. » Cette pièce est, 
€n effet, remarquable par la finesse de son ironie et 
par la pensée qui y préside. J'ajouterai cependant que 
tout le monde n'a pas traité les Béguines aussi dure- 
ment que Rutebeuf. Thomas de Cantimpré parle de 
leurs mœurs avec éloges et s'étend beaucoup sur leur 
piété; mais un écrivain postérieur, Villon, les a fort 




22 2 



Des Béguines. 



S'el fonge, c'eft vifion ; 
10 S'ele ment , non créeiz mie. 

décriées en leur faisant dans son testament le legs 
que voici : 

Item, aux frères mendians, 
Aux dévotes & aux Béguines , 
Tant de Paris que d'Orléans . 
Tant turlupins, tant turiupines, 
De graffes foupes jacobines. 

Ce qui veut dire, d'après un vieux Cuisinier fran- 
çois : « un potage fait avec de la chair de perdrix et 
de chapon rôtis, désossés, et hachés bien menu avec 
du bouillon d'amande qu'on verse sur du pain bien 
mitonné et sur un lit de fromage, etc. » 

M. Paulin Paris dit que cette pièce « est une vérita- - 
ble chanson. » Soit! mais ces deux seuls de 
Rutebeuf qui portent ce nom dans les manuscrits, 
sont la chanson de Puille et la chanson des Ordres. 
Quant au Z)/^ des Béguines , je trouve qu'il a beau- 
coup plus d'analogie par la forme et par le fond, avec 
la fine satire intitulée : « Oest de Brichemer » qu'avec 
tout autre genre de compositions. J'ajoute qu'il ne 
présente pas, comme la chanson des Ordres , ce qui 
semble si nécessaire à la chanson : — le refrain. 

Un mot encore à ce sujet. 11 est surprenant que Ru- 
tebeuf, qui était avant tout un poète spirituel, pri- 
mesautier de vive allure, ne nous ait pas laissé quel- 
ques chansons : cela allait à son caractère et à la tour- 
nure de son talent. Les chansons badines ou bouf- 
fonnes, érotiques mêmes, étaient d'ailleurs très à la 
mode au XIII'' siècle, et Thibault de Champagne, à lui 
seul, nous en a laissé plus de soixante. L'abstention 
de Rutebeuf est d'autant plus regrettable, que, selon 
Daunou, et c'est aussi notre avis, « les chansons 
françaises du xiii^ siècle soutiennent avantageusement 



Des BÉGUINES- 



22.3 



Se Béguine fe marie , 

S'eft fa converfacions ; 

Ces veulz , fa prophécions 

N'eft pas à toute fa vie K 
1 5 Ceft an pleure & ceft an prie , 

Et ceft an panrra baron 2, 

Or eft Marthe , or eft Marie ; 

Or fe garde, or fe marie , 

Mais n'en dites fe bien non : 
20 lÀ Rois no fofFerroit mie. 

le parallèle avec les chansons provençales du même 
temps : les idées y sont plus ingénieuses, l'expression 
des sentiments y est plus simple, et, par conséquent, 
plus vraie. » 

1. Villon a encore dit de nos religieuses avec sa ma- 
lice ordinaire : 

Et puis après foubz les courtines 
Parler de contemplation 

Leur couvent était situé rue des Barrés_, n*» 24. On 
l'a nommé depuis VAve-Maria II fut bâti sur un em- 
placement acheté par saint Louis à Étienne, abbé de 
Tiron. 

2. Baron, mari. 



ou 

Mss, 7218, 7633. 

uisQ.u'iL covîent vérité tère, 
De parler n'ai-je mes que fère : 
Vérité ai dite en mains leus 
(Or eft li dires périlleux ^) 
5 A cels qui n'aiment vérité , 
Qui ont mis en au6lorité 
Tels chofes que mètre n'i doivent. 
Auffi nous peinent & déçoivent 
Com li gorpis 2 fet les oifîaus. 
10 Savez que fet li damoifiaus : 
En terre rouge fe toueille, 
Le mort fet & la forde oreille ; 

1. On pourrait inférer de ce passage et de plusieurs 
autres de Rutebeuf, que ses hardiesses, qui souvent 
n'épargnaient même pas le roi, lui avaient peut-être 
attiré quelque châtiment et qu'il en avait gardé un 
souvenir amer. 

2. Ms. 7633. Var. vuerpyz (le renard). 




Des Règles. 



Si vienent li oifel des nues , 

Et il aime mult lor venues, 
1 5 Quar il les ocift & afole K 

Aufi vous di à brief parole 

Cil nous ont mort & afolé 

Qui paradis ont acolé. 

A cels le donent & délivrent 
20 Qui les aboivrent & enyvrent 

Et qui lor engreflent les pances 

D*autrui chatels , d'autrui fubftances , 

Qui font, efpoir, bougre parfet , 

Et par paroles & par fet , 
nb Gu uferier mal & divers , 

Dont el fautier nous dit li vers 

Qu'il font jà dampné & perdu. 

Or ai le fens trop efperdu. 

S'autres paradis porroit eftre 
3o Que cil qui eft le roi céleftre , 

Quar à celui ont-il failli 

Dont en la fin font mal bailli ^. 

I. La fontaine a dit : 

t Le galant fait le mort et du haut d'un plancher 
Se pend la tête en bas. ...» 

a. Le Ms. 7633 offre les variantes qui suivent: 

Dont il font mort & mal bailli; 
' •' Mais il croient ces ypocrites 
it'îOfi Qui ont les enfeignes efcrites 
i if i4 ï . Einz vifages d'eftre preudomme, 
î -çjpi Et li font teil com je les nomme. 

Halas! qui porroit Deu avoir, etc. 

RUTEBEUF. I. l5 



Des Règles. 



Qui porroit paradis avoir 

Après la mort por fon avoir, 
3 5 Bon feroit embler & tolir ; 

Mès il les covendra boillir 

Ou puis d'enfer fanz jà réembre : 

Tel mort doit Fen douter & criembre. 

Bien font or mort & avuglé 
40 Bien font or fol & defjuglé , 

S'ainfî fe cuident délivrer. 

Au mains fera Diex au livrer 

De paradis, qui que le vende. 

Je ne cuit que faint Pières rende 
45 Ouan les clez de paradis ; 

Et il i metent .x. & .x. 

Gels qui vivent d' autrui chaté 

Ne Font or bien ciH achaté. 

S'on a paradis por fi pou , 
5o Je tieng por barété faint Pou , 

Et fi tieng por fol & por nice 

Saint Luc, faint Jaque de Galice ^ 

Qui fen firent martirier, 

Et saint Pierre crucefier * ! 

I. Un troubadour, Raymon de Gastelnau, a exprimé 
en d'autres termes la même pensée : « Si Dieu, dit- 
il, veut que les Moines-Noirs soient sans égaux pour 
bien manger et pour tenir des femmes, les Moines- 
Blancs pour des bulles mensongères, les Templiers 
et les Hospitaliers pour leur orgueil, et les chanoines 
pour prêt à usure, je tiens pour bien fous saint Pierre 
et saint André qui souffrirent pour Dieu tant de 
tourments, puisque tous arrivent au même salut, y* 



©ES Règlks. ê^j 

5 5 Bien ^peit -^^'ir ne fureiït 'fége^i 

Se paradis éft d'avatvtaige ; rfidoD^l oS 

cil fi repenti ïôrni en t ' 1 i/l s'/ 
Qui dift que peine ne t0rmeÀir''f t^^l 
N e vfoat pas digne de la grâce 
6o Que DieB par la pMé Mms fk*Ê0rc.^ i 
Or avez la première riègk î > ^ i o X ? 
D$ '<^els qui ônt guerpi le'i^ ' 

La fê<$&nde VOUS dirai-gié : 
Noftre prélat font enragié, > 
65 Si font décr^îftrê dev^ïn. 7?^ 
Jerdiiy^r voir, nôtt^pia^^ devin 

Et à ïSiaifêtor le îouplùve , 
Et pou ^mof vérité lelfe : 
70 Qui à ces ;i j. cfedfes fe plefTe , 

Si maint bone vie en ceft monde , 

naïl^hH le îvâs jadisH^ifî comLimbr îfamble • ' - : r^r- 
îîf^fo:. Et)p4fMCatifeil fia &ie^^vsi\uHD 'i>^ arnklq 

aue' dette pïecé à été cbmpoëëê qùëtqùes ânnées dëi 
di^&h0 ;au dont 1I ps^F^fé tmà 

mn ^MveAf;'c*é^t-- à-dire far(Açit>lèiftem de iaSS'l 



Dks Règles, 

Et des Jacobins bone acorde ^(. risiH 

80 Jacobins rompirent la corde : ; r 
Ne fu lors bien noftre créance 0 
Et noilre loi en gra nt balance [) lu ( ] 
Quant les ipréiaz de fainte Yglife^j!-: 
Defmenitirent toz en tel guifê.i. ouO 

8S N'orent-ils lors affez vefcu, )7r, iO 
Quant l'en lor fift des bockesi^ia pCÎ 
Conques puis n'en firent clamor ? 
Le preudonime de SAiNT-AMoa'i )ki 
Force qu'il fermonoit le y.Qif jijioK 

90 Et le difoit par eftovoit'^ ; )b rnol 
Firent tantoft femondre à Rommel 
Quant la côrt le trovà preudomnvey 
Sanz mauvaiftié, fanz vilaia ça$i jH 
Sainte Yglife, qui tel cler as,[oq 

95 Quant^tu lé leflas efcillier / h 'wÇ> 

!• Le concile de F*aris, tenu eti' r2'5'6 -à 'pftpos du 
meurtre commis en la personne du chantre dé l'église 
de Chartres, et dans lequel on s'occupa en même 
temps de l'affaire de Guillaume de Saint-Ampur et des 
Jacobins. (Voyez la note de la page 89 dé ia com- 
plainte de Guillaume de Saint- Amour.) Ce concile 
était présidé par Henr}-, archevêque de Sens, à la 
tête de cinq autres prélats, Guillaume^ évêque d'Or- 
léans, Renaud de Paris, Gui d'Auxerre, Nicolas de 
Troyes, et Aleaume^ évéque de Meaux. La sentence 
dçs quafré archevêque membres du concile, dont 
Tun' fut plus tard proclamé saint, fut cassée ^par-^e 
^àp^ Atexandrç tVf à la requête des jacobins^ a'^c^ 
quVn crut, mais cela n'est pas certain. 



Des Rl<ïïi.ïft. 

Te péuft-tu miex avillier^ ? ' «13 
Et fu baniz fanz jugement iub.) b'6 
Ou cil qui à droit juge menti;> • r^I^ 
Ou encôr en prendra venjance ; 

1 00 Et fi cuit bien que jà commanceîH 
La fin du fiècle eft mes prochiérïél : 
Encor eft cefte gent fi chiene ! t O 
Quant .i. riche homme vont entdf^, 
Seignôr de chaftel ou de tbry I c 

io3 Ou uferier ou clerc trop riche v 

Qu'il aiment miex grant paiin|)quemiiche , 
Si font tuit feignor de léenz f î] 
Jà n'enterront clerc ne lai en 2^ 'Ç> 
îQla'il ne'f truifent en la méfon ; 

1 lo A ci granz feignors fanz refon. > 
Quant maladie ces genz prent 
Eï-confcience les reprent. 
Et anemis les hafte fort 
Qui jàjles voudroit trover moct, lO o.\.ï 

1 1 5 Lors fi metent lor teftament inoG 
Sor cèle gent^ que Diex ament. lî'S 
Puifqu'il font faifi & veftu, v. > ic 
La montance d'un feul feftu ; . K ) 
N'en donront jà puis por lor ânicr: ; . . 

120 Ainfi requet qui ainfi famé. i ;>3 
Sanz avoir cureur ont l'avoir, 

'1^ Ces vers démontrent que cette pièce fut ^orrïpb^ 
sée avaht le retour de Guillaixiïie dp Saint-^Amopr 
et^ pendant qu'il, était, encore en èiil, c^est-à^dire 
trant 1260. .V Ui^uùiO ob 



Dm^ RèG.:i.:m. 

Et li c\xrézmiSiiXfp\x^imQhïïijbq 
S'a paine:fl^m 4u(paijxlpdrî.¥dvDeyV^^ 
Ne achater: â. tppmÀwït Ho uO 
î25 Où il puâjfe dtrd.ûoisaipUesrpD 

Et ciàfeaarQnt p^iîjejE^ i - ; : i oot 

Que T'ËSimék cv.miS^ mé^0ikz. ïOjn3 

ï3o Je n'euifei £fun« fettle-^aibeï4>ri;2io8 

Il vueléRt fècejlor ^o^mr^ -ili-Slu uO m 

Il ne lonrchav^t, mè^iqii'iiJpripfôlfe 
Qui qu'£à:àtîrpai3afone.(jn?efèffô'it 

î 3 5 QuaJlt'ïîhiésJpo^Te^pItîMoi^tè'>î^iàïW . 
Où pQoifovmtUaiMÎeiisim^ o 
S' il rfiï aï ci^itî'e on> yiûgéxshle , 
Lors font iiiiraia:te: iSt fontErnoble i 
Qu' il fa mble>q%e rtfaiaént uroiti B j Ci 

140 Or.Co<vienrvpôrielÈ?^gmm'ami :f • 
Dont li ip0vi^ès -honi è# en tmpe; 
S'il de^ît engà^ier fa^cbape! ^ 'io>: 
Si covienîH^il au^rc^ vmndfi ii'ijpiuj'^i 
Que rBfcripçmie'ti^ ^cômmiïiïd^^ - ' 

145 S^l aîieifonît péii Kf^n^ d)éfo»iait>^ ' 

Se li pr-eftfes deî(£Jeid^âuipp^>i Hn r 

I. Il paraît que ce qui avait lieu dans les rangs in- 
Sécmacs i du xlfergé ;$e , pyratiquaitt aussi 'de pape à évê- 
ique. X>ni Xitrà peu $>!cès: hûêaftie chose dainsi le oontii- 
.^liÉi^Ôui^;n^ç ÇM^liaume de^.Nafigiis à> pjiopps rie» vay^agei» 
de Clément V. .oOi^ï aii>M 



Des Règi.ks.. 



23l 



Il ert tenuz à mauvès homme , 
S'il valoit faint Piere de Romme ; 
Puis lor covient laver les James 

i5o Or i a unes fimples famés 
Qui ont envelopé les cols, 
Et font barbées comme cols 2, 
Qu'à ces faintes genz vont entor, 
Qu'eles cuident au premier tor 

,1 55 Tolir faint Pière fe baillie ; 
Et riche famé eft mal baillie 
Qui n'eft de tel corroie çainte : / 
Qui plus bêle eft, fi eft plusfainte. 
Je ne di pas que plus en facent 3, 

160 Mes il famble que pas n'es hacent; 
Et faint Bernars dift , ce me famble : 
« Converfer homme & famé enfamble 
Sanz plus ouvrer felonc nature , 
G'eft vertu fi nète & fi pure 

i65 (Ce tefmoingne bien li efcriz) 

Com de ladre fift Jhéfus-Chrizl » 
Or nefai-je ci fus qu*entendre. 
Je voi fi Tun vers l'autre tendre , 
Qu'en .i. chaperon a .ij. telles, 

170 Et il ne font angles ne belles. 

1. Ms. 7633. Var. jambes. 

2. Les Béguines, qui avaient le cou enveloppé d(â 
la coiffure qui a pris son nom de leur ordre ( béguin), 
•ou qui le lui a donné. 

3. Voyez pour ce reprache Li Di^ des Béguines et 
'la onzième strophe de La Chanson des Ordres, 



l32 



Des Règles. 



Amis fe font de fainte Yglife , 
Por ce que en plus bêle guife 
Puiflent fainte Yglife fozmetre , 
Et por ce nous dit ci la lettre : 
ij> « Nule dolor n'eft plus fervant 
Qu'ele eft de Fanemi fervant. » 
Ne fai que plus briefment vous die 
Trop fons en péreilleufe vie. 



(Du ci lencoumence 

£x Wx} >e Benart le fUe^taurim \ 

Mss. 7218, 7615, 7633. 

ENARS efl mors, Renars eft vis, 
Renars eft ors , Renars eft vils , 

Et Renars règne ; 
Renars a mult régné el règne ; 

I. La signification de cette pièce et même son sim- 
ple titre ont beaucoup tourmenté jusqu^ici la plupart 
des érudits qui se sont occupés de Rutebeuf. Legrand- 
d^Aussy, tome V» des Notices des Manuscrits ^ dit 
qu'après avoir lu et relu Renart de Bestourné avec la 
plus grande attention, // lui a été impossible d'y rien 
comprendre. 

Cette opinion, de la part d'un homme qui s'est mon- 
tré souvent très-judicieux à Tendroitde notre ancienne 
littérature, m'étonne d'autant plus qu'il n'est pas dif- 
ficile, à la première lecture, d'apercevoir dans /^ewarf 
le Beflourné, une satire où l'auteur attaque à la fois 
le roi et les courtisans. 

Quant au mot Beftourné, il est impossible que 
Lcgrand d'Aussy n'en ait pas compris le sens. Ce 
mot se rencontre fréquemment dans notre ancienne 




Renart le Bestourné. 

. 3 Bien i chevauche à lafche règne , 
Col eftendu. 
L'en le devoit avoir pendu 
Si com je l'avoie entendu , 

langue et signilie doublement changé, métamorphosé. 
Il est [employé par Rutebeuf à différentes reprises. 
(Voy. sa pièce de La Vie dou monde, où il s'en sert 
deux fois.) 

Daunou n'a pas été moins sévère que Legrand 
d'Aussy pour cette pièce, car il a dit d'elle : « Rute- 
beuf a fait un le Renart le Beftourné, apparemment le 
mal tourné. Ce n'est pas son meilleur ouvrage. C'est 
un vrai tissu d'équivoques souvent obscures. >» 

Selon moi (telle est l'explication que je hasardais 
dans ma première édition de Rutebeuf), les premiers 
traits satiriques de Renart le Bejlourné tombent di- 
rectement sur Thibaut, roi de Navarre, qui, possé- 
dant la Brie et la Champagne ( que Rutebeuf appelle 
le Vignoble), était en quelque sorte sire de tout l'a- 
voir de monseigneur Nobles, c'est-à-dire du Roi, car, 
dans le Roman du Renart^ ce mot désigne le Roi des 
animaux. 

Le reste de la satire s'applique évidemment, disais- 
je, à d'autres grands seigneurs que gouvernait saint 
Louis ; mais lesquels Rutebeuf a-t-il voulu désigner 
par tel ou tel nom ? — C'est ce qu'il serait assez diffi- 
cile de dire. Ainsi Roneaus ( le chien dans le Roman 
du Renart) est il le comte de la Marche ou tout au- 
tre ? — Isengrins (le loup ), cache-t-il le duc de Bour- 
gogne ou celui de Bretagn-e? ^ Bernars (l'âne) est-il 
l'évêque de Paris ou légat du pape? — Les allusions 
de Rutebeuf sont trop vagues pour qu'elles puissent 
aujourd'hui servir de base à autre chose qu'à des con- 
jectures; mais évidemment le poëte a voulu signaler 
quatre seigneurs de la cour et du conseil de Louis IX, 



Renart le Bestourné. 



233 



, Mes non a voir : 
10 Par tens le porrez bien favoir. 
Il eft iires de tout l'avoir 
Monfeignor Noble, 

sans oser toutefois, par prudence, les désigner d'une 
façon trop ostensible. 

J'ajoutais : « Comme dans toute la pièce Fauteur 
emploie le temps présent, et que tout semble y indi- 
quer qu'il parle de personnages existants, est-ce à 
dire qu'elle fut écrite du vivant de Thibaut de Na- 
varre? — Je ne le crois pas. Thibaut mourut en 1248, 
et nous n'avons rien de Rutebeuf qui remonte à cetto 
époque. Thibaut ne put jamais, en outre , s'enrichir à 
Constantinople, puisqu'il n'y fut pas, etc. Je regarde 
donc comme établi que Rutebeuf a seulement voulu 
citer Thibaut comme type, et désigner en général , 
par le mot Renart, les hauts personnages qui lui res- 
semblaient. » ♦ 

L'historien spécial de saint Louis, M. le-comte de 
Villeneuve, membre de l'Académie des inscriptions, 
consulté par moi au sujet de Renart le Bestourné , me 
répondit que le sens de la pièce lui paraissait fort 
clair à la façon des centuries de feu Michel Nostra- 
damus que hieu absolve ! Non qu'on doive voir en 
elle un coq-à-Vdne , mais parce qu'elle fait allusion 
à des faits sur lesquels F histoire n'a donné aucun 
jour. 

Depuis lors, M. P. Paris, dans son travail sur Rute- 
beuf (t. XX de VHist, littér. de la France), a proposé 
une autre explication qui prolongerait trop , selon moi, 
la vie de notre trouvère, te En admettant, dit le savant 
académicien, que l'intention du poëte soit de rappeler 
les habitudes de Philippe-le-Hardi, les énigmes de Re- 
nart Bestourné disparaîtront, et tout y fera naître 
notre intérêt comme pouvant venir en aide aux indi- 



RteNÀkT LE Bestourne. 



Et de la Brie & du vingnoble 
Renarà' fifl en Conftantinoble" " ^ 
1 5 Bien fes aviaus , i l .) i ' 

Et en casés * & en caviaus. 
N'i lailTa vaillant, ij. naviaus 

' L'emperéor, . vi..^^ 

-càtions historiques assez obscures pour tè^'^règhe. 
Rappelons les traits les plus saillants de cette satire, 
Renart, dit Rutebeuf, n'est pas mort. Il est maître 
des domaines royaux et des terres voisines» Il a ruiné 
Tempire grec; l'empereur lui-même s'était vu pres- 
que réduit à l'état de misérable pêcheur. Oh! que ne 
sait le roi Noble comme on le blâme de la confiance 
qu'il lui prodigue! C'est Renart qui lui a persuadé 
d'éconduire ses amis et de fermer son hôtel, même 
aux grands jours de fêtes, comme s'il devait craindre 
de voir les denrées enchérir. Quelques traîtres décident 
de tout aujourd'hui. Admirable société pour un roi 
que des gens effrayés de tout! Quand Mgr Nobles est 
à table, ils font un désert autour des mets, tant ils 
craignent qu'on ne leur ravisse les profits de l'hôtel ! 
Heureusement il nous reste un espoir, c'est que Dieu 
leur enverra la récompense qu ils cherchent, la seule 
qu'ils méritent . — la corde. » 

M. Paris rapproche ensuite de ces paroles un pas- 
sage d'une chronique inédite (ms. de la Bibl. nat* , 
n«> 8396) sur Philippe-le-Hardi , qui correspond par- 
faitement au thème du poète. On sait, d'ailleurs, què 
Pierre de la Brosse, ancien barbier de saint Louis, 
devenu ministre, en butte à la haine de tous les ba- 
rons et les grands, fut pendu au gibet de Montfaucon. 
J'ai même publié sa Comj?/jm/^ il y a quelques an- 
nées, ynin'mqzilt 'M'WMyVc^kX Vwy^ 

I. Le Ms. 7613 dit caves: ■ r ;V'v' i-.-i:- . ■ 



Ainz en fift povre péchéor^;^^^ ■! 
20 Par pou ne le fift pefçhéof -^^-^ ;[ 
Dedenz la mer. r 
Ne doit l'en bien Renars amer , ^ ; ^ 
Qu'en Renars n'a fors que l'an^er.'q ^.^^ 
C'eft fa droiture. 
25- Renars a mult gi'and norreture ; 
Mult en avons de fa nature > 

En cefte terri^^Mf].y, 
Renars porra movoir tel guerre ) 
Dont mult bien fe porroit foufTerirq 
3o La régions. 

MefireS; Nobles li lyons > 
Guide que fa fauvacions 

De Renart viegne. . 
Non fet voir; de Dieu li fpviegne i 
3 5 Ainçois dout qu'il ne rea aviegne | 
Domage & honte. ; > 
Se Nobles favoit que ce mon^^ -^^yi/^ 
Et les paroles que l'en conte ; ; ■ ' ^ 
Parmi la vile, 
40 Dame Raimborc , dame Poufile < o 
Qui de lui tienent lor cpncile , 

Çà .X. çà vinty 
Et dient c'onques mes n'avint rrA o"' 
N'onques à franc cuer ne fovmt 4 
45 De tel geu faire ; 

. I., G9S personnages figurent d^^fi&'^^i^at^i^yke-- 



Renart le Bestournk. 



Bien li déuft membrer de Daire * 
Que li fîen firent à mort traire 

Par f avarifce. 
Quant j'oi parler de fî lait vilce , 
5o Par foi toz li cuers m'en hérice 

De duel & d'ire 
Si fort que je ne fai que dire ; ' - ^' 

Quar je voi roiaume & empire 

Treftout enfamble. 
55 Que dites-vous ? que il vous fambife 
Quant mefîres Nobles deflamble 

Toutes fes belles , 
Qu'ils ne puéent mètre lor telles^ 
Aus bons jors ne aus bones fefte^- - ■ 
60 En fa mefon ; 

Et fe n'i fet nule refon 
Fors qu'il doute de la fefon , 'i^^^^- • 

Que n'en chiérifle; 
Mes jà de cefte anée n'iile, ""^ 
65 Ne mes couflume n'eftablilfe 

Qui ce brafla ! 
Quar trop vilain fet embraçâ^: -^^^ ' ' 
Roneaus^ li chiens le porck'âêra^^^P 

Avoec Renart. --j 
70 Nobles ne fet engin ne art ^^^^^ 

Ne c*unsdes aines de Sémt^^P-^^^' 

■ .( \ 

1. Daire; il devrait bien se souvenir de Dari.us. 

2. Ms. 7633. Var. Roniaux. ^' W^: '7^ 
Rooniaux (le chien dans le Roman du Renart). ^ ' ' 



ReNART le BeSTOURNK. 23(> 

Qui bufche porte ; 
Il ne fet pas de qu'eft fa porte. 
Por ce fet mal qui li enorte 
75 Se tout bien non. 

Des beftes orrez ci le non 
Qui de mal fère ont le renon 

Tof jours éu. 
Mult ont grevé , mult ont néu ; 
80 Aus feignors en eft mefchéu 
Et il f en pafïent. 
Affez emblent, affez amaffent ; 
C'eft merveille qu'il ne fe lalfent. 
Or entendez 
85 Gom Nobles a les iex bendez, 
Et fe fon oft eftoit mandez 

Par bois, par terre ^ 
Où porroit-il trover ne querre ^ 
En qui il fe fiaft de guerre 
90 Se meftier ière ^ 

Renars porteroit la banière . 
Roneaus , qu'à toz fet laide chière , 
Feroit la bataille première , 

1. Ms. 7615. Var. par mer, 

2. Les six vers qui suivent sont tronqués dans le 
Ms, 7615. Ces altérations au texte primitif n'ont rien 
d'étonnant, car, bien que l'écriture de ce manuscrit 
soit du xnie siècle, la copie de Renart le Bestournéei 
celle de V Évangile des Femmes , petite pièce satiri- 
que fort spirituelle que j'ai donnée dans mon recueil 
intitulé Jongleurs et Trouvères , y sont d^ne main 
postérieure qui décèle environ le xv» siècle. 



240 



Kenart le Bestourné. 



O foi fijului. 
95 Bien ^ VQ)iis puis dire de celui 
Jà nus n'^;i;ra hpnor de lui 

De p^r),fefyj[fe. 
Quant la chpije ferpit empiife, 
Yfengrins, que ch^fçuns defprile , 
1 00 L'oft condv^irpi)L ,;v , 

Où fe devient, il f'enfuipoit* 
Bernart rafne les; déduiroitj!;: 

O fa grant croiz. ï i 
Cil .iiij. font fontaine & dfpizi, û î 
io5 Cil .iiiji ont rotfpi & là vaiz r 
De tout roftéàjjfc) lO 
La chofe gift for tel coM fo/ (liolj 
Conques roi$ de beftesj^iJQtfj^ ■ î 
Le bel arpi.^îorf tb^ 
iio Cift font bien mefnie dè roi '^oq 
Il n'aiment noife ne defroi 1 iup n 

Ne grant murmurev^ 
Quant mefires Nobles pafturei ' i 
Çbafouns f'en ift de fa pafture 
1 1 5 Nus n'i remaînt ; 

Par tens ne faurons où il maint . 
Jà, autrement ne fe detnàînft • ^- ^ ^."^ 

r; îo;;fr,Qu il en porra affez avpk,v /ib^ ^uiBcinoio i 
120 Et cil ont alTez de fevoitt^^'^^i^ \inxjjb no 

iM,. Ms. 7633..yA'^. tant. : ^ onp ^vlbijjhiqa no'ï ou; 
2^ Mslyôiô, Var. conduirp^t^ ?.'m*i\'c»,îto\. Moîitn 
3. Ms.76ii.5.vVA;R^clQsturc^^.^ ^1^^5,5 iuo o'iuonMsoM 



Renart LE Bestourné. 241 

Qui font fon conte. 
Bernars gete , Renars mefconte : 
Ne connoiiïent honor de honte; 
Roneaus abaie , 
125 Et Yfengrins pas ne f efmaie. 

Le feau porte troupt qu'il paie * , 

Gart chafcuns foi : 
Yfengrins a .i. ûlz o foi 
Qu'à toz jors de mal fère foi ; 
ï3o S'a non Primaut. 

Renars .i. qui a non Grimaut. 

Poi lor elt comment ma rime aut ^ , 

Mes que mal facent, 
Et que toz les bons us effacent. 
1 35 Diex lor otroit ce qu'il porchacent ! 
S'auront la corde , 
Lor ouvraingne bien fi acorde , 
Quar il font fanz miféricorde 
Et fanz pitié , 
140 Sanz charité, fanz amiftié. 

Monfeignor Noble ont tuit, getié 

De bons ufages : 
Ses oftex famble uns reclufages. 
Aflez font paier de mufages 
145 Et d'avaloingnes 

A ces povres beftes lontaingnes 
A cui il font de granz elToingnes. 

I. Ms. 7633.VA11. Le séel porte tropt que il paie. 
2» Ms. 7615. Var. Pou si leur est coument mal 
ault (aille). 

RUTEBEUF. ï. 16 



242 Renart le Bestourne. 

Diex les confonde 
Qui fires elt de tout le monde l 
:3o Et je r'otroi que l'en me tonde 

Se maus n'en vient; 
Quar d'un proverbe me fovient, 
Que Ten dit : Tontpert qui tout tient r 

Ceft à bon droit. 
1 55 La chofe gift for tel endroit 
Que chafcune befte voudroit 

Que venilt FOnce K 
Se Nobles copoit à la ronce 
De mil n'eft pas .i. qui en gronce, 
) 60 C'eft voirs fanz faille : 

L'en feufche guerre & bataille , 
Il ne me chaut, mes que bien n'aille. 

I. L'Once^ l'ours, dans le Roman du Renart. 

(Erplint %amxi U ÎJeôtanié. 



on 




Mss. 7218, 7615, 7Ô33. 



KiGNOR qui Dieu devez amer, 
En qui amor n'a point d'amer, 
[Qui Jonas garda en la mer 
Par grant amor 
5 Les .iij. jors qu'il i fift demor, 
A vous toz faz-je ma clam or 

D'Ypocri/'e 
Coufine germaine Héréfîe, 
Qui bien a la terre faifie ; 
10 Tant eft grant dame 

Qu'ele en enfer metra mainte âme. 
Maint homme a mis & mainte famc 

En fa prifon : 
Mult Taime-on & mult la prife-on ; 
1 5 Ne puet avoir los ne pris hora 
S'il ne Toneure : 
Honorez eft qu'à li demeure , 



244 Pharisian. 

Grant honor a, ne garde Teure ; 
Sanz honor eft qui li cort feure ♦ 
'^/i; En brief termine. 

Géfîr foloit en la vermine ; 
Or n'eft mès hom qui ne l'encline 

Ne bien créant, 
Ainz efl: bougres & mefcréanz. 
25 Ele a jà fet toz recreanz 
Se3 averfaires. 
Ses anemis ne prife gaires, 
Qu'ele a baillis, provos & maires, 
Et fi a juges, 
3o Et de deniers plaines fes huges , 
Si n'eft cité où n'ait refuges 

A grant plenté ; / 
Partout fet mès fa volenté ; 
Ne la retient Nonoftenté ^ 
35 N 'autre juftife : 

Le fiècle gouverne & juHice, 
Refons eft quanqu'ele devife, 
Soit maus, foU bierîsS. 
Ses ferjanz eft Juitiniiei3.w 
40 Et toz caaojsis & Gra^icns. 

Je qu diroi^î 
B'mi pmt Im & fi 4efloie. 

1. Ces trois vers so;it,réquîvalent de jçette pensée 
îKoderne t 

Nul n'aura <Jc Tesprii , hors «ous et nos trma. 

2. Terme de jurisprudence (îe nonobstant des 
arrêts) que i'auitour paraonnilgfc.- 



S'en .i. mauTès îài *èWtooïëV'' ' ' 
Ne pufefW^îflfer^^^ ''^ ^^^^^ 
45 Or vous vueil''4ifé'dfeTôrf yitre, ^ ^'^ 
Qui font fi féîpot S[^fî Mèifti^'^^^^^^ 

Diex les devife%#Étâ^gfte, 

Qui n'efl: (lë^^S ^i^-êé' gifiîeV'^^^ 

Granz robes o^i^-àë^rimî^ëClaine ^ , 
Et fi font dêîimple couvâlfe'; ^ 
Siniplerneh»^ ^cMduns^fe^ défihffiéèf 
Color ont fiiîi^é ac'pIîé^'#Vaine, 
35 Simple- Via^irè, 0^ 

Et font cru¥l^^^àe>'^)à¥kîrt^/>^"^^^ ^'^P 
Vers cels â ^uï^M^èrit^^afôFré 

Ne lyeparfVy^^'ërpida. 
60 N'i a point der mé^ny '''^^ 

Itel gent , èê^iff l^fefflttiW ^^-^'^'^ 
Nous metraôè^'&fcbîifiMk ; 

(Mm^-' ■ 

65 Pitié &fôi''^'y^f4té, viujn'iip 00 
Et largul^i&4a.umilité i/n:,foq i:.^:) ,1 
Ont jà fous mife ; ,'JîroffîA--înijï?. 

1. Ms. 7Ô33. VAà^^1arWô1(ltmI^i|^'rk>ldf(^^ 

trois fois tromf^tçr^rrr^or» fs:.» rii.'p f.f.q ^àotj on al »F. 

2. Ced est o^^^i^e^am^^ «fie ,»liasâoli^1a^axri©srdI1as'> 
mendiants qt»^qteip^d»:Me^id,'adJlê^afr%^la?^^a^^ ii^ 
la pièce. .YuslgHQi 4i^*î6 



Du Pharisian. ^ 

Et maint poftiau de fainte Yglife , 
Dont li uns plefle & Tautres brife , 

70 Ce voit-on bien , 

Contre, li t\ù yalent piès rien K 
Les plufors M de ft)|n; merrien 2, 

$i l'obéiflent, 
Nous engingnent & Dieu traïflent; 

75 S'il iuft en tei*re il roçéiffe/it , 

La gent qui yçrs aus f umelient. 

Aflez font içl que il ne dienj^,; ,! 
, ( Prenezni ga|^^|Ç, ,1 j^o ( 
80 Ypocrifie la renarde ,->[qfnf;^ 

Qui defor$ viii>t & deden^ larde, 

Vint ou roiaume ; yv^iu / 

Tofl ot trouvé frère Guillaume, 

Frère Robert & frère 41iajUiii,e)^i o Yi 
85 Frère Giefroi,^^!; j.(r,oq ">r: ' 

Frère Lambert , frère Lanfroi * ] 

N'eftoit pa^s lors de tel effroi 4,0^ i^^ji 

M^s f effroi^, n )'ôca ?'f/oKf 
Tel cuide-on qu'au lange fe froie 
90 Qu'autre chofe a ^fouz la corirQie , 

1. Ceci pourrait bieii être Une âUusièli à Gùîllaume 
de Saint- Amour, /lî m; .^^rfol {][ )([<) 

2. Merrien : voyez pour ce mot une des notes de 
\%^hQt mtlt\X\ét L'EJlat du Monde, 

3. Je ne crois pas que ces noms s'appliquent spé^ 
cialémfcnt à telles où telles personnes; je pense qu'ils 
arit été imâginés par Rutebeuf ^otir désigner îes ofi^' 
dres religieux. ' 



Du Pharisian. 247 

Si com je cuit ^ : 
N'efl pas tout or quanqu'il reluit. 
Ypocrifie eft en grant bruit ; 

Tant a ouvré , 
Tant fe font li fien aouvré , 
Que par engin ont recouvré 

Grant part el monde. 
N'eft mes nus tels qui la refponde 
Que maintenant ne le confonde 
a 00 Sans jugement 2 ; 

Et par ce véez plainement 
Que c'eft contre Tavénement 

A Antecrift. 
Ne croient pas le droit ^ efcrift 
io5 De l'Évangile Jefu-Crift 

Ne fes paroles : 
En leu de voir dient frivoles , 
Et mençonges vaines & voles 

Por décevoir 
110 La gent , & por apercevoir 
S'a pièce voudront recevoir 

Celui qui vient , 

I Voici cette phrase traduite littéralement : « II y a 
tel dont on pense qu'il se frotte au drap de laine , qui 
a quelque autre chose sous la ceinture , comme je le 
pense. » C'est une attaque contre les Jacobins, qui, d'a- 
près leurs statuts, ne devaient pas porter de chemise. 

2. Ces mots sans jugement pourraient bien être 
une allusion a l'histoire et à l'exil de Guillaume de 
Saint-Amour. 

3. Ms. 7615. Var. vrai. 



248 



Du PHARtSBAN. 



Que par tel gent venir covient; 
Quar il vendra , bien m'en fovient , 
1 1 5 Par ypocrites ; 

Les prophécies en font efcrites : 
Or vous ai tel gent defcrites. 

on ï»e Vaniu Pist ï>^ti)p0cri0}e. 

FIN DU PREMIER VOLUME, 



TABLE 

DU PREMIER VOLUME. 



Pages. 



Notice sur Rutebeuf v 

G'eft de la povretei Rutebuef i 

Le mariage Rustebeuf S 

La complainte Rutebeuf, ou Ci encoumence la 
complainte Rutebuef de fon œul , ou Ci en- 
coumence le dit de Pueil Rustebuef. ..... i3 

C'eft la paiz de Rutebués, ou La prière Rutebuef. 22 

De la griefche d'y ver 26 

La griefche d'efté 33 

La mort Ruftebuef, ou Ci encoumence la repen- 

tance Rutebuef. • 37 

C'eft la complainte au roi de Navarre 44 

Ci encoumence la complainte ou conte de Poitiers. 5 5 
Ci encoumence la complainte dou conte Huede 

de Nevers. .* 65 

De mefire Gefroy de Sargines^ ou Ci encoumence 

la complainte de Mgr Joffroi de Sergines 75 

De maiftre Guillaume de Saint- Amour, ou Ci en- 
coumence li diz de maître Guillaume de Saint- 
Amour & coument il fut efcilliez 84 



25o Table du Premier volume. 

Pages. 

De maiftre Guillaume de Saint-Amour, ou La 



complainte de maître Guillaume de Saint- 
Amour 93 

De monfeigneur Anfeau de riile^ou Ci encou- 

mence de monfeigneur Ancée de l'Isle io3 

La complainte d'Outre-Mer, ou C'eft la com- 
plainte d'Outre-Mer 107 

La complainte de Conftantinoble, ou Ci encou- 

mence la complainte de Conftantinoble 117 

Ci encoumence la novele complainte d'Outre- 
Mer I2g 

Ci encoumence la Defputizons dou croifié & dou 

defcroizié 146 

Ci encoumence li Diz de la voie de Tunes.. ... 161 

Ci encoumence li Diz de Puille 168 

Ci encoumence la Chansons de Puille 174 

De la Defcorde de l'Univerfité & des Jacobins, 

ou des Jacobins 178 

Ci encoumence li Diz de l'Univerfitei de Paris.. i83 

Les ordres de Paris 187 

Des ordres, ou La chanson des ordres 202 

Des Jacobins, ou Le dift des Jacobins 208 

Li diz des Cordeliers 214 

Des Béguines, ou Ci encoumence li diz des Bé- 
guines 221 

Des règles, ou C'eft li diz des règles 224 

Renart le Beftourné, ou Ci encoumence le diz 

de Renart le Beftournei 233 

Du Pharisian, ou C^est d'Ypocrisie 245 



FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. 



ERRA TA 



Page 3, replacer le chiffre i de la note, disparu pendant le tirage. 



Pag-es Lignes Au lieu de : Lise^ : 

36 3 tilutebeuf IJutcbuef 

83 i5 iHonfei^nitr iîl^njcigtutr 

84 I iUttiftrc MmXxt 
• 3 Mcixixt MùMxt 
€)2 23 iîleftre Mtsixt 
93 I Max^Xxt itltti0trf 
96 20 H ri 

214 4 amis a mis 

217 26 écrite écrit 



ACHEVÉ d'imprimer 
LE XXX^ JOUR DE JUIN MDGCCLXXIV, 
APRÈS AVOIR ÉTÉ REVU AVEC SOIN 
SUR LES MANUSCRITS 
ORIGINAUX 
PAR ACHILLE JUBINAL, 
QUI AVAIT PUBLIÉ LA PREMIÈRE ÉDITION 
PROPRIIS IMPENSIS ET CURIS. 




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